Santiago Julian Alonso, « Voix parmi des silences » http://www.journals.unam.mx/index.php/archipielago/article/viewFile/20294/19283 Quand les grands moyens de communication écrasants nous étourdissent de leur bruit et nous aveuglent de lumières qui s’allument et s’éteignent, l’apparition de variaciones en la niebla [variations dans le brouillard] de María Malusardi devient un fait significatif. Une œuvre qui pose le besoin du silence pour entrer dans un monde esthétique, qui se trouve dans une tradition qui remonte à Héraclite d’Éphèse et peut-être beaucoup plus loin encore et qui passe inévitablement par René Char, le grand poète français qui a fait partie du mouvement surréaliste auprès d’André Breton, Antonin Artaud, Paul Éluard, Jacques Prévert, entre autres, et qui est aussi l’un des plus grands représentants du genre que nous pourrions appeler, parce que l’homme a besoin de tout nommer, aphorisme poétique. Par exemple, parmi les fragments d’Héraclite, nous surprennent : « Le soleil, grand comme le pied d’un homme » ou « Transformations du feu : la première, la mer, de la mer une moitié terre, et l’autre brouillard ardent », où apparaît le brouillard, un élément qui forme une constante ou leitmotiv au sein des variations. De l’œuvre de René Char, parole inépuisable, il convient de citer par exemple : « Au tour du pain de rompre l’homme, d’être la beauté du jour», « Pouvoir marcher sans tromper l’oiseau, du cœur de l’arbre à l’extase du fruit », « Ne te courbe que pour aimer. Si tu meurs, tu aimes encore » ou « Notre amitié est le nuage blanc préféré du soleil ». María Malusardi a publié auparavant trois recueils de poèmes, Payaso rojo (1989), El accidente (2001) et la carta de vermeer (2002) ; elle a aussi écrit des contes et produit des programmes de télévision ; et celui-ci est son quatrième livre, dans une édition impeccable de Alción Editora, où les espaces blancs s’ouvrent et nous submergent dans le calme et dans le silence nécessaires à la réalisation du rythme, de la respiration de ces aphorismes-poèmes. Certains d’entre eux semblent n’être qu’un seul vers qui s’étale et se conclut abruptement, « dans le brouillard nous ne nous perdions pas nous étions simplement ouverts à l’effleurement de la montagne désespérait le vêtement dans la chute ». Une musique douce naît entre les mots, par exemple dans l’alexandrin : « ta bouche sur le mamelon encercle la neige », où la forme s’incorpore au mot, ou plus loin : « des beautés de l’enfance effraient dans le brouillard ». La poétesse ici s’introduit dans un langage qui tente d’extraire plus que poser et s‘aventure sur le chemin le plus difficile, risqué, et en même temps, le plus intense et dépouillé : concentrer le sens sans pour autant perdre le son, la musique inhérente à toute œuvre ayant ces caractéristiques, autrement dit la poésie, un genre qui requiert chez ses lecteurs une ouïe subtile, habituée au silence. Voyons ces extraits : aussi aimer dans le brouillard aussi la toile d’êtres unis à moi des êtres conforment mon corps le précèdent le précipitent le soutiennent enfoncent le processus vacillant oscillant indécis mon corps va et vient de troupes me sortant du chemin. me retardent des enfants dans le brouillard je suis mon propre piège je peux les déclouer du mythe les renvoyer à la douce dissolution dans la boue entre mes bras je les condamne à moi je me remémore dans la tristesse le chant des dunes : ainsi pleuraient les grenouilles mon humanité. cela semble rêver mais c’est mourir semble bouche mais cicatrice habit mais viol montre mais perte semble enfant mais tragédie inondation mais œil semblent chaussures : ce sont des morts. Santiago Julian Alonso (Buenos Aires, 1979). Argentin, après avoir été diplômé en Philosophie, il est sur le point de devenir diplômé de Lettres de l’Université de Buenos Aires. Il a reçu une bourse pour étudier le scénario et coordonne le ciné-club El Gran Cine. Il est lecteur de manuscrits pour d’importantes maisons d’édition comme Emecé, Planeta et Suma. Collaborateur du journal La Gaceta et des revues Laberinto, Casandra, La Quinta et Primate. Il travaille à son premier livre.