Communication : Alicia Kozameh, « Falta y abismo : progenitores del compromiso », dans Escritoras y compromiso.Literatura española e hispanoamericana de los siglos XX y XXI, A.Encinar et C. Valcarcel éditrices, Madrid, 2009, pp.41-55)

Alicia Kozameh : « Manque et abîme : géniteurs de l’engagement »

Luisa Valenzuela a dit, dans sa présentation d’ouverture, qu’elle peut, réellement, prendre plaisir à l’écriture. C’est une énorme réussite. Je dois vous dire que je voudrais, presque désespérément, passer par une expérience similaire. Je ne peux pas dire moi que je prends plaisir, ainsi, simplement, au processus d’écriture de mes textes. Cet élément n’est pas de moindre transcendance parce que, en plus de démontrer une réelle incapacité à comprendre certains aspects de la vie, il propulse immédiatement à la surface la question suivante : face à ces circonstances, comment est-il possible de continuer à écrire ?
Les changements d’horaires entre continents créent d’ordinaire des moments de désorientation et, parfois, des moments où l’imagination prime. Hier soir, dans ma tentative pour dormir quelques heures, je me suis trouvée à penser à cette question en lien avec cette présentation d’aujourd’hui. Et arrivait, insistante, la question : pourquoi continue-t-on à écrire avec cette délectation dévastatrice au milieu de la douleur que produit non seulement le sujet mais encore le travail sur le mot ? Je me suis imaginée moi-même attachée à la partie arrière d’une voiture, d’une voiture tirée par des chevaux, faisant de sérieux efforts pour me détacher, mais complètement dans l’impossibilité de dénouer cette corde au nœud irréversible. Et la voiture ne s’arrêtant jamais, et moi étant entraînée au milieu des coups et des meurtrissures, avec toutes les conséquences d’être en train d’être manipulée, en conscience, par une force de cette envergure. Mais cette voiture n’agit pas depuis l’extérieur de moi. Elle est située et active à l’intérieur de ce qui motive et mobilise ma vie. La vérité est que je ne parviens à me souvenir que de rares occasions où j’ai pris plaisir à l’écriture comme d’une « jouissance heureuse ». Parce que dans certaines instances elle s’avère plaisante. Mais depuis la douleur. Et c’est ce que je voudrais maintenant considérer. Les thèmes dont je traite dans mes textes ne sont pas la seule raison pour laquelle le « plaisir » de l’écriture arrive depuis l’expérience de la douleur. Les thèmes peuvent être lacérants, oui. Mais je pense que ce qui transforme l’écriture en voyage douloureux, plus que les thèmes en eux-mêmes, dans mon cas, du moins, c’est l’expérience de vie. Parce que comment se délier, se déprendre, de l’expérience de vie ? Jamais. Impossible. On écrit avec cette accumulation d’instants vécus, avec cette expérience qui apparaît peu à peu, qui réapparaît jour après jour avec une grande constance, et qui draine à travers tous les pores. Voilà le fluide, voilà l’encre. Et si, en plus, on écrit à propos de ce qu’a laissé sur soi les grandes, les plus importantes marques, si l’on affronte des thèmes qui résultent d’expériences extrêmement difficiles, il se produit un croisement de douleurs diverses. Parce qu’il n’y a pas d’espace pour la décision. On ne décide pas. Il n’existe pas d’alternatives d’un quelconque contrôle. Le thème soi-disant choisi est la chaleur accablante, le soleil infernal ou l’oasis où la voiture de chevaux affolés s’arrête pour respirer un instant sur cette étendue, sur cette immensité désolée qu’est le parcours du mot dans la vie de celui qui se consacre à y travailler, de lui, vers lui. Mais, même ainsi, et malgré la complexité des conséquences (séquelles), la compulsion domine et l’on va de l’avant, toujours dans l’illusion qu’il sera un jour possible de se libérer de certaines sauvageries intérieures, et l’on raisonne en concluant que, finalement, on ne vivra pas assez longtemps, mais qu’on souffrira dans le plaisir et que l’on prendra du plaisir dans la souffrance jusqu’au dernier jour, quel que soit ce dernier jour.
Et d’autres questions avancent. À partir de quel moment l’écriture se fait-elle présente comme une nécessité ? La même interrogation, posée de manière différente : de quelle manière la littérature apparaît-elle comme objet d’engagement ? Je crois que nous nous engageons pour ce qui est indispensable à notre survie. Nous qui écrivons de la fiction, ou de la poésie, nous avons commencé à écrire ce premier jour, le jour ou nous sommes nés. Et en mentionnant l’expérience carcérale, même en sachant que certaines amies et certains amis ont écrit pour la première fois postérieurement à cette expérience dans le but de la décrire, de l’analyser, de la conjurer ou de l’éterniser dans la mémoire de l’humanité, et considérant que d’autres, comme c’est mon cas, écrivent à cause de l’impossibilité de l’éviter depuis bien avant cette expérience spécifique, je considère que tous nous entamons le processus d’expression à travers le mot écrit au moment où nous avons été accouchés.
En ce qui concerne les origines : j’appartenais à une famille désordonnée, mais au sens où elle aurait été caractérisée par un déséquilibre structurel. Elle était dysfonctionnelle en un sens : père banquier, mère soumise au père banquier, et une sœur de quatre ans mon aînée, qui était née avec de profondes lésions cérébrales causées par une sérieuse asphyxie à la naissance. Je nais au sein de ce groupe humain, d’un groupe humain avec une franche tendance à l’expressivité. Disons que la mienne était une famille très expressive, surtout à travers un père extrêmement dominant, dans sa lutte pour ne pas laisser transparaître son insécurité. Et moi, dans un coin, complètement encerclée observant ce qui advenait minute après minute, cette dynamique tellement déconcertante depuis mon regard de petite fille, de ce que la tradition nomme famille. Mais rien de ce long processus d’observation, qui incluait avec intensité la violence physique et verbale d’un père désespéré pour s’imposer, n’était supporté sans peur. De sorte que le coin depuis lequel je me posais toutes les questions possibles se transforma en espace mental, en refuge où mon cerveau spéculait, essayait de saisir, de comprendre, et même justifier, les mouvements internes des pièces de l’échiquier familial, sans que, alors, il m’ait été possible de rendre conscient, de rationaliser, une grande partie de cette dynamique qui peut s’avérer si voyante à cette étape initiatique de la vie. Mais il y avait quelque chose que oui je désirais intensément et, en vérité, c’était la seule chose pour laquelle je me sentais capable de secouer les mécanismes de défense et d’affronter les risques représentés par mon père. Et ce quelque chose était un cahier. Je pleurais pour lui, je le réclamais à grands cris et sans économiser les réponses quand l’argument de mes parents visait à me rappeler que je ne savais ni lire ni écrire. Un cahier et un crayon. Je ne savais pas lire ni écrire, mais je pouvais demander à ma mère d’écrire pour moi ce que je lui dicterais, malgré, aussi, son impatience explicite. Et j’ai commencé comme cela. Agrippée à quelques éléments qui représentaient un refuge, agrippée à une planche de salut : d’abord un recoin de la maison, plus tard la dernière chaise dans la classe, ensuite assise sur le pas de la porte, sur le trottoir, toujours un stylo bille, ou plusieurs, de couleur, et toujours, presque disproportionnellement toujours, un cahier. Et durant tant, toutes ces années, jusqu’à, disons, l’adolescence, j’ai écrit de cette manière, près de deux mille poèmes. C’est-à-dire, ce que je croyais être de la poésie, ou ce que je désirais avec beaucoup de force en être. Et je reste stupéfaite, perplexe, quand je relis ces écrits de l’enfance. Je n’ai perdu aucun de tous ces cahiers. Je reste perplexe, dis-je, quand je revois les mots, les expressions d’une énorme tristesse, chagrin, les efforts pour pénétrer les faits, pour traverser les événements, en chaînes de mots posés dans un certain ordre durant une époque où les enfants doivent sortir courir, jouer, être une clochette.
Je voyais, dans la maison de mes parents, que certaines choses se produisaient. Il y avait là la dame qui nettoyait la maison, la dame qui cuisinait, il y avait les amies de ma mère, qui venaient lui rendre visite, souvent venaient dîner leurs amis, ceux de mon père et de ma mère, et, à cause d’un détail qui aura attiré premièrement mon attention, j’ai remarqué très tôt la différence de traitement que ma mère établissait avec ses amies de celui qu’elle entretenait avec la dame qui nettoyait, à titre d’exemple parmi beaucoup. Ces détails créèrent une atmosphère très fertile dans laquelle prospérèrent les germes de certaines questions, celles que je répétai le plus souvent dans la mesure où je n’obtenais aucune réponse réellement satisfaisante : pourquoi donnait-on des ordres à Aurora et faisait-on des promesses aux amis et leur donnait-on un traitement préférentiel. Noter ces contrastes est commun. Nous les rencontrons tous en grandissant. Beaucoup les acceptent, les prennent comme quelque chose de propre à la nature des choses, et d’autres refusent de croire que cela est, doit être, la vie, le mieux que peut être la vie. Dans ma famille les choses devinrent plus sérieuses lorsque je décidai que les chaussures d’Aurora avaient un trou ou deux et que ceux de ma maman, non. Que ma mère avait en rangées plusieurs paires de chaussures et que, comme Aurora venait toujours avec la même paire, c’était certainement la seule qu’elle possédait. Selon moi, il y avait là un déséquilibre. Quelque chose fonctionnait de travers. Je me souviens d’avoir demandé à ma mère d’offrir à Aurora quelques-unes de ses chaussures. Je me souviens, aussi, de la réponse : Aurora, pour briquer des maisons, n’en a pas besoin. Et je me souviens des frustrations de ne pas comprendre. Je devais apporter une solution à ce manque d’équilibre qui me menaçait de quelque recoin, ce recoin qui n’était pas précisément le mien, celui de mon refuge. Alors j’ai commencé à voler à ma mère des chaussures et à les offrir à Aurora. Des chaussures, ou des coupons de tissu que ma mère accumulait destinés à finir en belles robes qu’elle confectionnait elle-même. Et alors se succédèrent une série de scandales familiaux durant lesquels je recevais de violentes punitions et des pénitences, et Aurora était accusée d’accepter mes cadeaux volés. Les contradictions envahissaient mes efforts pour donner du sens à une logique qui semblait ne pas être la mienne : comment était-ce possible ? Était-il vrai qu’Aurora n’aurait pas dû accepter ? Pourquoi refuser de recevoir ce qui lui était indispensable et dont elle manquait, quand mes parents en avaient trop ? Bon, peut-être que mes parents ont raison. Peut-être Aurora n’aurait-elle pas dû accepter… Ce doute, et d’autres. Mais pour mes parents il n’existait aucun dilemme, et Aurora finit par être renvoyée et remplacée par Tini, sur les chaussures de laquelle j’ai toujours vu un trou ou un autre. Et si je ne les voyais pas sur ses chaussures je les trouvais sûrement sur ses vêtements.
Tout cela étant écrit, consigné, d’une certaine manière, durant ces années où je grandissais dans une situation de chaque fois plus grande étroitesse en termes d’espace que j’occupais dans la famille, me sentant encore et encore encerclée, avec davantage de limites au sein de la vie familiale, avec moins de possibilités de mouvement, et percevant ma situation comme de croissante marginalité, sans comprendre exactement ce qui se produisait autour de moi. La réalité me marginalisait et me harcelait. L’état de grande vulnérabilité de ma sœur faisait que la répartition de l’affection familiale n’était pas équitable. Comme c’était tout ce que je connaissais, je le vivais avec naturel, bien que je ressentisse le manque. Ressentir le manque était, pour moi, de l’ordre du légitime et naturel. Aider n’était rien de plus que ce que je devais faire du fait d’appartenir à la famille. Mais entre les restrictions que la famille m’imposait et la violence avec laquelle mes parents essayaient de me faire suivre leurs règles, d’un côté, et entre ma résistance et les diverses peurs avec lesquelles je mettais en pratique cette résistance, d’un autre, l’aliénation dans laquelle je vivais me conduisit à quitter la maison de mes parents à quinze ans. De la maison d’une camarade de l’école secondaire où ses parents décidèrent de me protéger la police me sortit pour me rendre à l’enfermement que je partageais avec ma sœur. À seize ans, j’ai à nouveau tenté de me libérer, avec succès cette fois, et à la même époque ma sœur est morte, alors que j’étais déjà militante du Parti Révolutionnaire des Travailleurs, l’une des organisations révolutionnaires la plus importante, armée, de l’Argentine de la fin des années soixante, poursuivant dans les années 70, jusqu’à ce que la répression l’emporte, je fus arrêtée, et je suis restée retenue comme prisonnière politique durant plus de trois ans.
J’avais écrit depuis ma plus tendre enfance. Mais il advint, au cours de mon adolescence, une situation particulière, non personnelle, qui était le moment historique de terrible injustice sociale que connaissait l’Argentine, et d’une conjonction de luttes qui visaient à rectifier cet état des choses. Au sein des différentes organisations, des partis politiques argentins, on discutait quotidiennement et au milieu du fracas de l’activité militante, tous les détails de ce qui était prioritaire pour la vie du pays, de quelles étaient les voies les plus adéquates pour parvenir à la réussite des objectifs, aux changements désirés, et pour la vie personnelle de chaque militant, activiste, et, en général, de ce qui comptait, mais de façon secondaire. Mon besoin d’écrire ne me laissait pas en paix. Mais en même temps j’appartenais, et avec une grande fierté, à une organisation qui donnait une priorité totale et absolue au militantisme politique. Et qui, à juste titre, posait que : les enfants qui meurent de faim dans le monde ne peuvent pas attendre que les poètes achèvent leur poème pour recevoir de la nourriture. Et cet argument était d’une logique imparable. Et moi je ne me sentais pas le droit de discuter une vérité aussi évidente. De sorte que, étant donné les circonstances, j’ai mis l’écriture systématique sur l’un des côtés de ma dynamique quotidienne. Mais je me mettais dans un coin, me cachais pour écrire, entre une activité militante et une autre. Sans voler de temps au politique, peut-être en ôtant quelques minutes d’attention à mon compagnon, et toujours sous le regard critique de mes camarades de parti, regard que je tentais de neutraliser, d’ignorer, dans la tentative de justifier cette demi heure de la journée où je me repliais sur moi-même pour jouer avec, donner un certain ordre à, modifier la nature de, des mots avec lesquels j’essayai de laisser quelque chose dit. Jamais, bien sûr, sans cesser de me sentir assaillie par la culpabilité.
Avec quoi nous engageons-nous ? Avec ce qu’à un moment nous avons vécu comme un manque. Avec l’obtention de la justice, si nous l’avons vue lointaine. Avec l’écriture, si nous l’avons vécue, d’une manière ou d’une autre, comme une impossibilité. Avec la mémoire historique, si nous l’avons vue menacée.
La prison fut un autre édifice d’impossibilités. La situation était très dure. Pour ce qui est de l’écriture, l’une des circonstances qui y faisaient le plus obstacle était les très violentes fouilles, durant lesquelles la répression s’appropriait de ou détruisait tout élément qui se serait trouvé entre nos mains, qui nous aurait appartenu, selon son caprice. Il y avait en plus un problème majeur : quelle attention suffisante, quelle disposition d’esprit, vraiment, pouvions-nous rassembler et employer dans la situation particulière dans laquelle nous nous trouvions ? Malgré l’intense activité intellectuelle que nous nous forcions à développer pour une simple question de survie, de santé mentale, cette attention était diminuée par la tension qu’imposaient les circonstances que nous vivions : le danger de mort constant, ou de punition sous n’importe quel prétexte de la part des autorités pénitentiaires, là, à l’instant suivant.
Toutes, ou presque toutes mes compagnes, nous en avons eu un. Mais il y avait un inconvénient : il était interdit, au moment où j’ai recouvré la liberté, en décembre 1978, d’emporter les cahiers avec nous. Les cahiers devaient rester en prison. Le sachant, et un peu avant d’être libérée, j’ai inventé une série de stratégies comme inclure certaines parties dans des lettres que j’écrivais à des amis. J’ai arraché quelques feuilles qui purent sortir comme des lettres, très dissimulées, parfois mal dissimulées, mais qui sont arrivées à destination, adressées à mes parents. Mais à un moment donné on m’annonce que le lendemain je vais être libérée, et avec cette annonce arrive le désespoir de ne pas pouvoir emporter les cahiers. J’ai à nouveau employé une méthode clandestine : j’ai fabriqué un double fond pour le sac avec lequel je partais, et avec quelques mouvements improvisés, demandant à aller aux toilettes à la gardienne, j’ai réussi à sortir avec mes cahiers sans être fouillée. Ce fut un risque. Mais pour moi, à ce moment émotionnel, il était plus risqué d’abandonner mes écrits, aussi précaires qu’ils aient pu paraître. Je n’en pouvais même pas concevoir l’idée. Dans ces cahiers, qui ont été numérisés il y a deux à l’Université de Poitiers pour les Archives Virtuelles de Littérature Latino-américaines, programme dirigé par Francisco Colla, et qui sont truffés de codes pas forcément faciles à déchiffrer, il ne m’a pas été possible d’exprimer quoi que ce soit que je puisse considérer sérieusement littéraire. Cela n’est pas un simple détail. Parce que, de quoi a-t-on besoin pour écrire vraiment, pour produire de la littérature, pour réellement mener un travail littéraire sérieux ? Je ne vais pas mentionner la paix mentale, parce que l’atteindre est presque un rêve. Mais, au moins, un minimum de quiétude, d’un certain type de quiétude, qui permette la capacité de produire de la pensée, et pas seulement de l’exercer. Ce n’était pas la situation que nous vivions en prison, excepté pour de très brèves périodes de temps, sans constance ni répétition prévue. Le seul état prévisible était celui de l’instabilité et de la méconnaissance concernant le futur immédiat.
Au cours de la première année de ce que l’on nomme d’ordinaire liberté, parfois on assiste seulement et, parfois, on observe la vie comme si l’on était assis au cinéma pour voir un film. On habite une forme d’absence qui, très graduellement, se transforme en présence active. Mais tant que cela ne se produit pas on reste, encore, mentalement en prison, avec les compagnes qui attendent encore de sortir. On s’assoit dans un café près de la fenêtre et on suit des yeux les gens qui courent, qui sautent dans l’autobus, qui fument, qui croquent dans une pomme qui s’approchent, qui s’éloignent, sans se sentir concerné. Avec une sensation déchirante d’éloignement, de manque d’appartenance. Cette expérience de vie dépouille brutalement d’un élément essentiel à la production artistique, littéraire : le lieu. Pour écrire, on doit habiter un lieu. Un lieu émotionnel. Moi je ne me trouvais pas dans cet espace que je semblais occuper, dans cette ville perdue où j’étais née et qui maintenant s’élevait de moi en me désertant et en aliénant ce qui nous avait unies auparavant, mais j’étais aussi physiquement avec mes compagnes encore prisonnières, qui me manquaient énormément. La prison en tant que telle ne me manquait pas, bien sûr, mais la solidarité me manquait, l’affection, ces êtres humains me manquaient, ces femmes avec qui nous avions connu tout ce qui est imaginable et avec qui nous étions parvenues à survivre avec fierté et dignité. En plus nous parlons d’une époque où des gens disparaissaient encore en Argentine. La répression continuait à marquer les pas à travers les rues du pays et la conscience de ses habitants. Nous étions en décembre 78, début 79. Et j’étais très poursuivie. L’inquiétude constante, mon compagnon encore en prison, et les menaces des militaires pour que j’abandonne le pays. Et, comme conséquence, le départ en exil. Triste, difficile, non désiré.
L’arrivée à Los Angeles comporta ses complexités. Mon anglais était précaire à l’extrême et, bien qu’ensuite j’ai été réfugiée des Nations Unies, au début il ne m’était pas permis, légalement, de travailler. De sorte que je fis ce que je pus : j’ai nettoyé des maisons jusqu’à ce que mon compagnon soit libéré et arrive. Entre temps j’ai écrit un roman qui, de mon point de vue, n’était pas en état d’être publié. Je le trouvais manichéen et pas assez mûr. Mais, passé un temps, me dominait déjà le besoin d’écrire sur l’expérience carcérale d’une façon où il me serait possible d’inclure l’ensemble de mes compagnes dans ce voyage fictionnel, beaucoup plus fictionnel que les chemins truffés d’abîmes sur lesquels mon pays avait été entraîné durant les dernières années. J’ai imaginé un personnage nommé Sara qui me contient partiellement, mais dans lequel beaucoup d’autres compagnes sont combinées, élaborées. Il existe, dans ce livre, des moments et des situations que je n’ai peut-être recopiées de la plus stricte réalité, mais qui sont parfaitement vraisemblables. C’est de la fiction, même si, je le redis, j’y étais, j’y suis, et y vivent beaucoup de mes compagnes. Il s’agit du roman Pasos bajo el agua [Des pas sous l’eau], dont la première version comporte dix chapitres et dont la seconde, en espagnol comme en anglais et en allemand, en comporte douze. La première édition est celle des éditions Contrapunto, Argentine. Ce roman est composé d’une série de chapitres qui sont lus d’une manière relativement indépendante, mais dont les liens qui les unissent sont multiples. Je vais vous lire un fragment du chapitre « Lettre à Aubervilliers », dans lequel j’écris une lettre à une compagne ex-prisonnière, désormais exilée en France, à Aubervilliers, depuis Santa Barbara, Californie, avec une date réelle, qui est celle du 20 janvier 1984. Je vais vous lire un paragraphe de cette lettre fictionnelle mais pleine de vraisemblance. Je dis à Juliana, entre autres choses :

Avant que la gardienne ne m’accroche avec les menottes je crois qu’à Sonia, et nous assoie d’une brusque bourrade sur le sol, sur la plateforme sans sièges de l’avion, elle dit, comme un autre coup, un vous ne pouvez pas regarder. Je levai à peine la tête. Presque toutes les compagnes étaient maintenant placées en files, assises en tailleur sur le sol, enchaînées à l’acier du plancher, les têtes baissées et le bras libre pesant sur la nuque. Je t’assure que je pris une photo éternelle, pour la postérité, de ce spectacle. Une formation, une escouade paralysée en passe de rétracter ses membres dans un pas de danse intime, en un cercle complet, pour ensuite s’ouvrir et s’allonger pour toujours. Ne me dis pas que la réalité de l’avion était très loin de ressembler à une quelconque danse. Je le sais bien. Il s’agissait plutôt d’une grande nausée universelle, qui de toute façon laissa sentir la direction que choisissait ce grand appareil digestif que nous habitons.
Les fers et les menottes étaient la cicatricule de l’œuf ; étaient un absolu, une fiction. Une fête de puissances se mobilisaient autour de chaque œil, de chaque lèvre freinant l’élan de concevoir des sons.
Quelques paires de brodequins aussi provoquaient leur propre accident contre des épaules, des têtes ; parmi les visages qui tentaient de réajuster leur perspective en captant un angle de la totalité et la solidité sonore des crampons. Moi j’étais maintenant dans l’avion militaire, bâillonnée de pieds et de moelle. Bonavena privé d’espoir : imagine.
La journée a été longue. J’ai essayé de prendre le travail avec un peu de notre philosophique « qu’y faire », mais il n’y a plus de place pour d’autres délires sous ces latitudes.
En plus soudain j’ai découvert, et rien de moins que par le bourdonnement, une mouche pédante comme pas une qui a passé quinze minutes de sa vie – de la mienne – a foncer tête la première sur la vitre de la fenêtre. Et ne viens pas avec ta logique : oui, elle était pédante. Et je ne lui ai pas donné la voie libre plus tôt parce que je suis restée là à suivre son processus de ramollissement, ou de consécration à la cause. Tu l’aurais vue reculer et prendre de l’élan, et se jeter contre la lumière jusqu’à rayer le verre de par en par. La maison se réserve le droit d’admission. Pas un seul de mes cheveux ne bouge si tu interroges ma vraisemblance. Ça a l’air semblable ?
Elle n’est pas sortie toute seule, parce qu’elle s’est étourdie et n’a pu achever l’opération. Elle s’est appuyée sur le rebord de la fenêtre, tremblante, l’air d’une victime : si bien que je lui ai ouvert.

On écrit, en général, sur ses propres obsessions. Et bien que le contenu de mon écriture préalable à la prison ait été très sociale, très préoccupée par la réalité qui me déplaisait tant, l’expérience carcérale même me donna un thème. Un thème dense, incontournable, qui a donné une forme et un chemin très délimité à une grande partie de ce que j’écris. Ce qui est clair et visible est que, lorsque je n’écris pas sur le thème spécifique de la prison, je tends à créer, à recréer, des mondes et des situations qui ne cessent d’être des métaphores de la même chose, ou qu’elles soient plus ou moins éloignées de cette expérience définitoire, genèse d’obsessions diverses. Malgré l’emploi de la médiatisation et de la distance, inestimables bénéfices que la fiction concède – toujours maîtresse de la plus grande production de vérité jamais dite, et grâce à laquelle il est possible d’éloigner moyennement la douleur, en imaginant que ce monde que l’on va dessinant mot à mot n’est pas le notre, qu’il ne l’a pas été – on continue à tourner autour du même axe, du même mot qui soumet, de la même idée qui réverbère, qui brûle, là, au fond de l’estomac. Et on continue à être le battement de la pulsion qui transforme en un rêve lointain et mésestime la possibilité de desserrer ce nœud, celui qui attache à la voiture à cheval, irrémédiablement.
Cette sœur que j’ai eue et que j’ai toujours, et que j’aurai toujours, s’est aussi avérée l’objet de l’une de mes grandes obsessions, qui était cachée derrière les difficultés du temps et des événements qui ont marqués l’histoire de mon pays, qui ne m’ont pas laissé l’espace pour passer par les compréhensions, par l’intelligence du deuil. Ni du deuil de sa vie, ni du deuil de sa mort. Et apparaît alors, sur la scène, ma fille. Qui naît femme, dépendante, comme n’importe quel bébé, dépendante de moi, comme l’était ma sœur, qu’il fallait aider à manger, dont il fallait faire la toilette, dont il fallait interpréter tout type de besoin, avec la circonstance aggravante en rien heureuse que ma fille apparaissait avec une force qui provoquait en moi des confusions. Je la confondais avec ma sœur dans d petits détails, commettant des lapsus et des actes manqués, l’appelant, par exemple, par le prénom de ma sœur. Ma sœur, qui bougeait durant la nuit, endormie, se découvrait souvent et ne pouvait plus ensuite se recouvrir. Durant toute mon enfance je me suis approchée de son lit, qui était à côté du mien, pour la couvrir avec les draps et couvertures. Et je faisais la même chose avec ma fille quand, en réalité, ce qui préoccupe les jeunes mamans est de vérifier que le bébé n’a pas cessé de respirer. Moi, non. Ce qui me venait à l’esprit était de la couvrir. Et le bébé était toujours couvert, bien sûr. J’ai compris que quelque chose s’était distordu, que quelque chose empruntait un chemin qui ne serait bénéfique pour personne. J’ai compris, aussi, qu’avait ressurgi, finalement, qu’avait ressuscité ma sœur. Que, en réalité, elle n’était jamais morte, parce que je n’avais eu le temps de rendre effective et réelle cette mort. Je n’avais pas réussi à accepter ce manque. Et je sais que pour résoudre les problèmes j’ai besoin de les écrire. Que cela me plaise ou non. De les connaître, de les élaborer à travers l’écriture. De sorte que j’ai essayé de commencer à écrire un roman dans lequel la protagoniste soit un personnage qui représente ma sœur. Et il ne pouvait pas avoir un grand protagonisme, compte tenu du nombre et de la variété de ses limites. Limites motrices, limites de compréhension, limites d’expression. Il était évident qu’il n’allait pas fonctionner comme personnage protagoniste. Mais il y eut quelque chose de plus : le facteur émotionnel, qui ne me permit pas, durant un temps, de prendre l’expérience de cette période de ma vie pour thème littéraire. Littéralement je fuyais l’écriture et me plongeait dans n’importe quelle tâche qui me garantissait de rester en dehors du sujet. Tout cela se produisait, encore, en Californie. À cette époque en Argentine le gouvernement militaire venait de perdre l’ineffable guerre pour la récupération des Malouines, et on commençait à parler d’un espace en construction que les exilés nous pouvions recommencer à occuper dans le pays. Nous pouvions commencer à supposer que peut-être il serait possible de rentrer. J’avais pratiquement achevé Pasos bajo el agua [Des pas sous l’eau]. Et avec le manuscrit et ma fille de trois mois, je suis rentrée à Buenos Aires.
Je tente de reprendre Patas de avestruz [Pattes d’autruche], le roman dont ma sœur réclamait d’être la protagoniste. Insistance après instance, je continuais à ne pouvoir affronter cette petite fille pleine d’impossibilités qui n’en finissait pas de mourir en moi. Qui, plutôt, désordonnait ma vie par d’infinies rouspétances. Face au fait d’un blocage continuel j’ai décidé de chercher des formes alternatives : j’ai d’abord eu recours à un ami qui était psychologue, mais qui ne pratiquait pas la thérapie. Carlos m’a écouté, nous avons enregistré les conversations, je les ai transcrites et relues. Tout cet exercice, cet essai avant de sauter sur la scène, m’a servi à comprendre que ce qui m’arrivait était plus sérieux que ce que j’avais l’habitude d’éprouver. Quelque chose qui n’avait rien à voir avec ce que certains vivent, et qu’ils appellent « page blanche », et que je ne pouvais pas reconnaître parmi mes rapprochements et éloignements en rapport avec l’écriture. C’était autre chose : c’était quelque chose comme « sœur en blanc ». Sœur fantôme. Je ne parvenais pas à la voir sur le papier, bien qu’elle convulsionne tant ma vie, mes jours.
Il y avait une carriole, il y avait des chevaux qui les tiraient sur les chemins aux fréquents nids de poule, sur les graviers de l’écriture. J’étais certaine que j’avais besoin d’aller de l’avant, et que ce dont j’avais besoin c’était que quelqu’un me donne, du plus profond de moi-même, l’ordre d’écrire ce roman. Je fantasmais sur l’hypnose et ses pouvoirs, mais à ce moment-là je l’associais aux illusionnistes, aux magiciens de scène, à Tu-Sams. J’ignorais le fait qu’elle recommençait à occuper un espace important comme alternative thérapeutique. Des ami psychiatres me parlèrent d’un thérapeute expert dans l’usage de l’hypnose, qui exerçait à Buenos Aires, je suis entrée en contact avec lui, et nous nous sommes immédiatement mis d’accord sur les termes du travail à mener. Pour Hugo aussi c’était, d’une certaine façon, une nouvelle expérience, parce qu’il passait maintenant de patients qui avaient besoin de cesser de fumer ou de maigrir à ouvrir les portes de l’esprit à quelqu’un dont la seule alternative était d’écrire un roman, spécifiquement, et pas n’importe quel autre roman, pour clarifier des questions réellement vitales. Après quelques séances, il établit en moi l’élan, la nécessité d’exprimer ce qui s’accrochait à mes intérieurs, et se produisit le fait désiré et à la fois tellement redouté : l’écriture. Et en relisant ce qui était écrit j’ai remarqué que le texte titubait, qu’il allait et venait entre hier et aujourd’hui, avec insistance, avec une assiduité qui amenait la voix de la protagoniste (qui n’était plus le personnage qui représentait ma sœur) à sauter de cet hier à ce aujourd’hui quatre ou cinq fois en deux lignes. Je me suis sentie très à l’aise dans ce jeu. J’ai étudié la forme, y ai un peu réfléchi, et décidé qu’elle allait traverser tout le roman. Je l’ai adoptée. De sorte que c’est quelque chose qui n’est pas né d’un processus conscient, de l’intention de créer un style. Cela a surgi comme conséquence des sessions d’hypnose. Le résultat a été que la crainte originelle qui me poursuivait, qui était, au milieu de tant de confusion, de courir le risque de donner à ma fille le traitement que l’on doit donner à une invalide, s’est résolue à travers l’écriture du roman. Erna Pfeiffer a traduit en allemand ces deux romans, Patas de avestruz et Pasos bajo el agua, qui sont aussi traduits en anglais : Steps under water, publié il y a des années, et Ostrich Legs, à paraître début 2010. Cela à titre de parcours de certains de mes travaux, auxquels l’on peut ajouter Ofrenda de propia piel, des récits qui traitent de la prison et de l’exil, et en sont la métaphore.
Et l’exil comme thème imposé : vingt ans après avoir considéré l’exil comme terminé en termes pratiques, c’est à dire quand le retour physique en Argentine ne représentait plus une menace de vie ou tout autre danger, j’ai vu comment mes projets d’écriture étaient altérés par l’urgence d’écrire à propos de cet exil. Le résultat est 259 saltos, uno immortal [259 sauts, un immortel], roman dont le titre renvoie à 259 paragraphes numérotés dans lesquels je réfléchis sur ces années de manque, dans lesquels je poétise ces réflexions, dans lesquels je me déchire dans la tentative de comprendre la nature de cette distance qui est, en réalité, un abîme qui grandit entre le lieu d’où nous avons été arrachés et nous-mêmes, avec ce que nous sommes, avec ce que nous représentons. 259 saltos, uno immortal porte en anglais le titre 259 Leaps, the Last Immortal.
Le dernier roman a été publié en espagnol en août 2007, en Argentine. Le titre en est Basse danse, nom d’une danse médiévale que l’on dansait en France, en Italie, et peut-être aussi au nord de l’Espagne. C’est une danse de salon, de cours, dans laquelle l’une des règles était que les danseurs ne pouvaient pas lever les pieds du sol mais devaient les traîner. Une autre restriction était qu’ils ne devaient pas laisser leurs chaussures effleurer les chaussures de leur partenaire. Ce roman et son titre sont, inévitablement, une autre métaphore d’une situation d’enfermement, de l’impossibilité de se mouvoir librement, et je l’ai conçu comme deux personnages masculins, d’environ quarante ans, des jumeaux siamois qui partagent un corps. L’un hétérosexuel, l’autre gay. Ils n’ont pas beaucoup de possibilités d’approcher les gens qui mènent une vie qu’ils diraient « normale » parce qu’ils n’ont pas une grande mobilité. De sorte que la seule femme avec laquelle ils sont en contact et qui n’est pas la mère, est la jeune fille qui nettoie et prépare à manger. Et, en termes d’hommes, le seul qui n’est pas le père est un professeur d’université qui vit dans la maison d’à côté, objet des fantaisies du frère gay. À force de ne pas pouvoir bouger et de vivre une vie avec des caractéristiques plus courantes, ils se sont mis à étudier, à lire, à méditer, à tenter de comprendre ce monde auquel ils ne parviennent pas à prendre part de la façon dont le font la plupart de ceux qui y habitent. Quelle prison pourrait s’avérer pire que celle-ci ?
Pour finir je vais partager avec vous un court fragment de Basse danse :

D’où que ce soit que mon corps ait la capacité de déployer dans toutes ses dimensions l’interpellation qui me revient de prononcer en tant que personne, depuis n’importe laquelle des marges ou des centres, j’interroge, je profère, j’insulte la question, que s’est-il passé ? Qu’est devenu mon siècle ? Qu’est-ce qui l’a secoué et quels ont été les bouleversements qui ne l’ont pas aidé à déchiffrer ses propres angoisses ? Où sont passés les moments de véhémence, de folie plus profonde, plus fragile, plus complète ? En quoi mes déplacements ont-ils contribué, les pas de ma chorégraphie, les sons émis par mon corps en frappant l’air, l’atmosphère enflammée de lumière et de mouvements propres, à la folie et à la production d’énergies et de rythmes nouveaux ? Qu’est devenu mon siècle ? Qui a été mon siècle ? Qui avons-nous été mon siècle ? Quels ont été les schismes qui véritablement parvinrent du bouillonnement des éléments d’entrecroisant dans le noyau de cette terre qui se déplace épouvantée ? Et les inondations ? Qu’est-ce qui nous a inondés dans le siècle qui nous a formé ? Quels fluides ont inondé les surfaces, les recoins, les interstices, les profondeurs de mon siècle ? De mon signe ? De mon signal ? Du signal qui me déclare vivant ? Vivant encore ? Quels vides le remplirent, quelles lumières l’assombrirent, quel final le constitua, le guida et le replace à ses débuts ? Quelles cavités/futaies ont obturé la question formulée chaque jour, chaque minute, la question qui met ensemble, qui réunit et transforme en chœurs les où, les comment, les quand et les pourquoi ? Qu’est devenu mon siècle ? Que devons-nous faire pour le comprendre, pour comprendre ses formes répétées, la similitude de ses angoisses, les toujours mêmes figures du grand jeu ? Quel est le nom de mon siècle ? Comment dois-je l’appeler ? Comment dois-je trouver les lettres qui le définissent en un seul mot, en un son ? Quel est le nom de mon siècle ? Comment dois-je le désigner, lui donner un nom qui l’identifie et le définisse ? Tout cela.
– Merde.
– Quoi.
– Tout cela ?
– C’était plus. Je me souviens de cela.
– Et ensuite ?
– Rien. Ça se termine là.