Jorge Boccanera « Le corps traverse la beauté et l’horreur : 259 sauts, un immortel d’Alicia Kozameh » . Dans, Escribir una generación, Edith Dimo ed., Alción editora, Córdoba, 2005, pp.139-143.

Dans le dernier roman de l’écrivaine Alicia Kozameh, 259 sauts, un immortel, le lecteur observe un organisme humain amplifié qui bouge, respire et transpire au rythme de l’étrangeté. Construit avec des fragments, des parties qui fonctionnent comme des engrenages qui mettent en branle la stupeur, le texte martèle le thème de l’exil.
Résidant actuellement dans la ville californienne de Los Angeles, Kozameh fait ses sauts entre des rivages qui s’évaporent, et sur ces parties effacées annote un monde de sensations. Une sorte d’exercice d’endoscopie communique directement avec le viscéral : « Il n’y a pas moyen de séparer l’expérience propre de l’organisme – explique l’auteure. C’est le corps qui traverse la beauté, l’horreur, la tentative d’harmonie. Sur le corps s’impriment la couleur, les sons, la vision de ce qui nous entoure. On reste traversé par tout cela. »
Sauts dans le vide ? Oui. Des images vertigineuses aussi taillées dans un monologue intérieur ; la voix de Kozameh s’imprime dans un personnage qui se dédouble continuellement. Selon l’auteure : « C’est une synthèse de l’expérience de l’exil, qui se vit comme une fragmentation psychologique, une mosaïque d’émotions. Les années ayant passé, je me suis sentie en mesure de synthétiser cette période. Cela a surgi comme une urgence de rendre compte de ce moment. Tellement, que j’ai interrompu l’écriture d’un autre roman pour la laisser sortir ».
La nouveauté du roman réside dans une trame qui est halètement, un état d’âme qui se prononce en tranches brèves : « Parce que plus qu’une recherche consciente, la division en paragraphes presque toujours courts est le produit de jusqu’où je supportais moi l’investigation de ce qui s’était produit. Les sauts furent la seule possibilité que j’ai eue d’aborder le thème sans qu’il m’obscurcisse trop. C’est apparu comme un besoin et je l’ai ensuite adopté comme procédé. »
Des voix multiples roulent d’un extrême à l’autre du roman. Un kaléidoscope qui fonctionne comme un orchestre. Un orchestre dirigé par une conscience qui réfléchit et un corps qui perçoit les nouveaux territoires. Mais on pourrait aussi parler d’une conscience qui tâtonne et d’un corps qui pense : « C’est la projection de l’esprit dans la tentative de comprendre les situations nouvelles – souligne Kozameh –, pour appréhender la nouvelle réalité. On en sort étourdi par le vertige du déplacement, du départ en exil. On apparaît sur un autre rivage du monde et c’est comme naître à nouveau. » Elle écrit dans ses Sauts : « Je suis exilée de l’exil »… « D’où arrivé-je, jusqu’où arrivé-je, par où vais-je m’approchant de quoi, m’éloignant de quoi ».
Par un langage obsessif, électrique, toujours en alerte, crispé, circulaire, en spirale, le « folle pour survivre », la « déterrée de l’horreur », dit : « Mon cerveau comme un animal affamé enfermé dans un sac de toile », Kozameh échelonne des histoires simultanées qui, réunies, configurent le dessin final. Elle met en jeu un langage de risque, une cassure du continuum logique, un locuteur qui respire « les vapeurs acides et corrosives », et tisse son halètement au croisement du roman et du témoignage. Sur ce dernier point, elle précise : « Le témoignage direct, la chronique, qui rendent compte de l’histoire et ont une valeur indiscutable, peuvent être questionnés du point de vue de la véracité. La fiction, non. Et c’est pourquoi je la choisis. La fictionnalisation d’un fait est littérature. Pour cela même, elle a un espace qui va au-delà de la vérité objective. Si, en plus, elle possède des qualités artistiques, elle perdure, ce qui, finalement, est la garantie du témoignage même. »
Dans le titre de son livre déjà Alicia Kozameh rend compte de sa structure : succession de cartes postales, images vertigineuses montées sur un monologue intérieur. Précisément dans les sauts, ces vides apparents situés entre deux rives, dans ces apparentes failles de la mémoire, dans cette discontinuité ou aires effacées l’auteure place son texte. Elle avance sur l’inconnu. Vivre en sautillant c’est écrire en sautillant, passer d’une chose à une autre. Le locuteur bondit d’une voix à une autre voix. C’est un personnage qui soudain change de visage. L’auteur, dans une interview récente, à propos de ses écrits, a dit : « Nous sommes une multiplicité qui nous rend contradictoires. Un kaléidoscope. Comment ne pas inclure des voix multiples ? nous sommes un chœur, un orchestre, une bande de rock parfois très désaccordée. »
Alicia dit aussi : « J’écris pour découvrir ». Et les engrenages qui lui permettent d’interpeller, de fouiller, de chercher, questionner sont montés sur la fragmentation. Ce sont ces sauts qui lui permettent d’avancer, de se replier, de revenir sur le chemin parcouru. Le personnage de 259 sauts, un immortel est la conscience qui réfléchit en même temps qu’elle se reconnaît dans un tâtonnement sur le terrain de l’exil.

Prison, exil et quête

Prison

« J’ai grandi en prison » a dit Alicia dans une interview, et dans son livre elle ajoute : « Je connais, j’ai connu, la douleur qui peut éclater le mot écrit sur un mur et le briser en mille morceaux, esquilles de sang et de hurlements. » Le roman fonctionne aussi comme métaphore de l’enfermement : Alicia fut prisonnière politique de septembre 1975 à décembre 1978. Elle a été enfermée dans la Prison pour Femmes de la Préfecture de Police de Rosario, où elle a passé quatorze mois sans voir la lumière du soleil, jusqu’à son transfert de prison. Dans Sauts le mot semble aveuglé par la nouvelle réalité. Alicia se trouvait dans un sous-sol et, moyennant une prison « vitrine », elle part en exil. Justement depuis l’obscurité le mot sort fureter, et là elle écrit son journal de bord. Sans le capuchon, le mot hume, tâtonne, sent, observe. Dans son enfermement Alicia prend des notes, écrit des poèmes qu’elle parvient à sauver de la fouille. Elle le fait sur de petits papiers à cigarettes qu’elle cache entre le cuir et la doublure de sandales qu’elle réussit à envoyer depuis la prison. 259 sauts se construit, d’une certaine manière, avec cette dynamique : comme des esquilles d’un plus long discours, des flashs dans l’air coupé par la peur, limaille de cœur.

Exil

Le saut est celui d’une terre à l’autre. Autrement dit : l’exil (déterrement). On a dit que l’exilé est un étranger tourmenté, sa mémoire est fragmentaire, espèce de collage construit avec des espaces effacés. « Dislocation » a dit Tununa Mercado, en relation au fait d’être en deux endroits en même temps, à cette avancée qui se nourrit de la duplicité, d’existences simultanées vécues sur des registres différents. Le personnage du roman de Kozameh s’appelle Sara et se trouve à Los Angeles ou dans la ville de Mexico faisant ses premiers pas dans l’étrangeté. Il ne fait aucun doute que c’est un autre axe du livre : la réflexion, la frustration, l’abattement et le dépassement. Le bilan et l’envie d’aller plus loin sur ce qui en vaut la peine. Et de là nous pouvons nous pencher sur Valer la pena [Valoir la peine] de Juan Gelman, livre qui, dès le titre, ouvre différentes portes, propose des lectures variées. « Valoir la peine ». Cela dirait que ce qui coûte, a du prix, et son prix est la peine. Cela dirait : l’âme en peine veut transcender la peine. Valoir la peine c’est trouver un sens aux choses, à la vie. Cela renvoie à mériter. Marechal dit : avec le chiffre deux naît la peine, quelqu’un acquiesce et ajoute (je crois que c’est Faulkner) « entre le néant et la peine, je conserve la peine ».
Le mot vit enterré dans cette intempérie. Brecht a écrit dans un poème : « ne pose aucun clou sur le mur/ jette ta veste sur une chaise/ vaut-il la peine de se soucier pour quatre jours ?/ demain tu reviendras ».
« j’ai quitté ma terre » dit pour la première fois en castillan le Cid Campeador, en étant dé-payser, en se transformant en expatrié. Martin Fierro lui répond : « Il est triste de quitter son village/ et de s’en aller sur des terres autres ». 259 sauts est, comme tout exil, un dépaysement d’identités. Personne ne connaît son histoire et l’étranger ignore qui il est en se regardant sur les visages inconnus.
Pour le psychanalyste uruguayen Edmundo Gómez Mango, qui a travaillé avec des réfugiés latino-américains à Paris entre 1976 et 1986, il y a des effets, des étapes dans l’expérience de l’exil :

« Un deuil multiple : l’objet mort, la chose perdue par l’exilé, perdure dans de multiples facettes, il est vaste et étendu. L’objet perdu est monde, chaîne, paysage, maison, affection, amis (…) L’objet perdu du deuil de l’exil est perdu dans l’ici et maintenant du présent (…) L’objet perdu est vivant et à la fois mort : il est mort vivant, absent et présent, présence intime qui se nomme comme absence (…) Le paradoxe est de faire du délaissement (abandon), une protection (refuge). »

Quête

À la recherche formelle et thématique de l’écrivaine se joignent d’autres quêtes, cette fois personnelles. « J’écris pour découvrir », dit Alicia. Même si, à présent, qu’est-ce qui est personnel sinon la propre histoire, la propre expérience. Emprisonnée durant les années de plomb à cause de son militantisme politique, elle signale que la prison, puis l’exil, lui ont donnés « des thèmes incontournables ; mais ce ne sont pas les seuls. La littérature a toujours été ma façon de me connecter avec le monde ».
Enfin, elle s’interroge : « Quel est cet écrivain face au dédoublement presqu’infini de réalités et d’irréalités cachées entre les feuilles des arbres, entre un mot et le mot suivant d’une conversation qui ne se définit jamais ? »
La fin glisse sur un discours plus compact et porteur d’espoir « D’une main » dit-elle, « on soutient le monde, et de l’autre on repousse vers l’intérieur les pointes blanches des os qui pointent par les ouvertures, les blessures. » En somme, une danse de vie qui réinvente encore et encore les sauts d’une liberté qui circule dans les marges des conventions et de l’ordre établi. Ces sauts qui ensemble, construisent le profil de l’espoir.