Entretien : « La littérature pour de vrai n’est pas de ce monde »,
http://www.lanacion.com.ar/1041326-la-literatura-de-verdad-no-es-cosa-de-este-mundo

Ricardo Strafacce a consacré dix ans de travail à effectuer des recherches et à écrire au sujet d’Osvaldo Lamborghini. Son métier d’écrivain (il a publié, entre autres romans, El crimen de la negra Reguera et La bolivienne) transparaît dans la maîtrise avec laquelle il construit, au long de plus d’un millier de pages qui ne s’avèrent jamais marathoniennes, le récit d’une vie complexe ; sa profession d’avocat, dans la rigueur méthodique dont il se sert de lettres, témoignages et documents, et non dans la fluidité de sa prose, heureusement dépourvue des gérondifs d’un jargon juridique dont abusent nombre de ses collègues.
Osvaldo Lamborghini, una biografía a, en plus, été réalisé, chose peu fréquente actuellement, sans aucune sorte de bourse ou d’aide institutionnelle.

— Ce fut une attitude d’indépendance ?

— Non, du moins pas délibérément. Il y a dix ans un dossier a été présenté pour une subvention (je ne me souviens plus laquelle) mais il n’y a jamais eu de réponse. Il y a peut-être toujours un formulaire en cours avec cette demande dans quelque recoin du Château.

— Faire le portrait du mythe Lamborghini est-ce une façon d’expliquer ou de rendre l’œuvre plus accessible ?

— Si cela n’avait pas l’air aussi épouvantable, je dirais que le livre ne retrace pas le mythe mais « démythifie », enfin, de nombreux aspects de la vie et de l’œuvre d’Osvaldo Lamborghini. Il ne prétend pas non plus expliquer (ce serait impertinent de ma part) l’auteur. Mais c’est vrai : en mettant en relation des textes et en redonnant les contextes, le livre devrait permettre, je ne dis pas de comprendre mieux, mais de prendre plus de plaisir à cette œuvre. Ou d’en tirer plaisir d’une autre manière au moins. Personnellement, la recherche m’a permis de satisfaire une curiosité qui m’a assailli dès la première fois que je l’ai lu : à quoi ressemble –à quoi à ressemblé – une personne qui écrit comme cela ?

— Quelles sont les difficultés avec lesquelles se bat un biographe dans ces contrées, où le genre biographique est aussi peu apprécié ?

— Mises à part les pudeurs logiques que j’ai rencontrées en recueillant des témoignages, la plus grande difficulté a résidé dans la pauvreté de nos archives publiques. La Bibliothèque nationale par exemple est pour ainsi dire inutilisable.

— Au long du récit, il est fait référence à un secret d’enfance qui semble toujours sur le point d’être révélé et qui ne parvient jamais à se résoudre….

— Apparemment, nous avons tous un secret d’enfance. Peut-être s’agit-il d’un effet de lecture de différents textes que je cite, mais que je n’ai pas composés moi.

— L’œuvre de Lamborghini, malgré son influence, a été l’objet de peu d’études critiques. Comment expliqueriez-vous cette carence ?

— Bon, Adriana Astutti lui a consacré plusieurs articles. Nicolas Rosa aussi. Il y a des choses de Tamara Kamenszain, Alan Pauls, Julio Premat et quelques autres, et vient de sortir un volume complet d’études critiques sur Lamborghini. De toute façon, il est vrai, comme vous le dites, que l’intérêt de la critique pour cette œuvre ne semble pas proportionnel à son importance. Je suppose que le temps arrangera les choses. Il faut laisser du temps à la littérature.

— Dans le prologue, figure un souvenir personnel. Le jour où vous avez lu Novelas y cuentos, édité par Ediciones del Serbal. Avez-vous pensé que la littérature argentine c’était cela, qu’il fallait écrire ainsi ? Comment définiriez-vous ce style ? La consigne est-elle toujours d’actualité ?

¬ ¬— Je le définirais, rapidement et avec d’inévitables généralisations, comme un mélange de l’ironie et de l’opacité macédoniennes, des airs sauvages de la gauchesca et du profit maximum de tout ce que nous avons appris de Borges. Et beaucoup de sans-gêne. Le même sans-gêne que je perçois dans l’œuvre de Gombrowicz, Copi, Aira, Zelarayán, Colautti, Laiseca, Libertella, Fogwill ou le meilleur Wilcock. Et je crois que maintenant, au milieu des « agendas » préétablis par les grandes maisons et les prix littéraires et d’autant de soumission dérivée de la volonté –pas toujours de mauvaise foi – de capter le public, la consigne est plus valide que jamais. La littérature pour de vrai, n’est pas de ce monde. Lamborghini la définissait ainsi : « Des lieux vides et l’interposition de la lettre. La vie, jamais ».