Entretien : « J’écris pour savoir », Alicia Kozameh (par Esther Andradi)
Texte repris dans Escribir una generación, E. Dino

« J’écris pour savoir », Alicia Kozameh (par Esther Andradi)

http://www.juliaardon.com/2007/04/alicia-kozameh-escribo-para-saber-por-esther-andradi/
Texte repris dans Escribir una generación, E.Dino.

Alicia Kozameh est née à Rosrio en 1953. Dans les années 70 elle a été prisonnière de la dictature militaire et en 1980 elle s’est exilée en Californie et au Mexique. Durant cette période, elle a écrit le roman El séptimo sueño et Pasos bajo el agua. Elle réside aujourd’hui à Los Angeles, où elle écrit et donne des cours d’espagnol et de littérature. Nous avons discuté avec elle de la vie, de l’écriture, de ses expériences et de la fiction.

– La littérature est-elle un refuge pour élaborer ce passé si présent ?
– En réalité, l’expérience que j’ai vécue est un thème dans mon travail littéraire, mais j’écrivais bien avant d’avoir été emprisonnée. L’expérience m’a fourni un thème, un thème très important impossible à abandonner. Je ne crois pas que je cesserai un jour d’écrire sur cette expérience carcérale ou la répression en Argentine, je crois que c’est plutôt comme cela… mais l’écriture pour moi est antérieure à mon expérience carcérale. Autrement dit : pour répondre plus précisément à ta question : la littérature est mon refuge pour élaborer tous les passés, tous les présents, tous les passés si présents, et les multiples versions du futur.

– Ta littérature est-elle littérature de témoignage ? Autobiographique… ?
– Je dirai que c’est une littérature semi-autobiographique, parce que ce que j’écris est une forme de fictionalisation d’une réalité qui n’est pas seulement la mienne, mais plutôt une réalité commune. Et mes personnages combinent des éléments qui me sont directement liés, avec ceux d’autres compagnons/compagnes. De sorte que ce que beaucoup de gens associent à moi, non seulement, ou pas nécessairement, me représente moi en termes d’expérience directe. Parfois, dans la perspective du dramatico-fictionnel, travailler avec beaucoup de personnages ne fonctionne pas bien. Surtout s’il est possible d’obtenir que les quelques personnages qui représentent de nombreux êtres de la réalité aient une voix multiple qui parle et qui crie pour tous.

Et quant au caractère de témoignage d’une grande partie de ce que j’écris, il n’y a aucun doute. Non seulement parce qu’il y a des périodes dans l’Histoire qui doivent être spécialement consignées pour des raisons sociales, politiques, de recherche de la justice, mais aussi parce que, d’un point de vue ou d’un autre, tout ce qui s’écrit dit quelque chose du contexte dont ou dans lequel il surgit. Beaucoup plus d’écrits que ceux que nous considérons comme des témoignages le sont en réalité. Certains le sont plus ou moins intentionnellement. Les miens, la plupart d’entre eux, tentent assurément de témoigner.

– Quel effet cela fait-il de transporter ton écriture dans un autre monde, une autre langue ? Comment ton éloignement du pays influence-t-il ton travail littéraire ?
– Comme j’écris en espagnol et que je me vois difficilement changer car ma pratique de l’anglais est relative (je veux dire : elle n’est pas littéraire), mais surtout parce que l’on ne change pas de langue comme de cellules épithéliales, et comme mon écriture est quelque chose que je porte en moi avec mon expérience depuis la conception, je suppose, où que je me trouve, il n’y a pas eu de changements pour moi dans ce domaine. Pour ce qui est d’écrire plus ou d’écrire moins dans ou hors d’Argentine, la réalité est que j’écris beaucoup moins en Argentine qu’en dehors du pays. L’inquiétude et l’angoisse que le pays provoque en moi m’empêchent d’écrire. Si bien que le changement d’un pays à l’autre, en termes d’écriture, a fini par m’être bénéfique.

– Et pour la langue ?
– Je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup perdu parce que j’écris en espagnol et que j’effectue de nombreuses lectures en espagnol. En anglais aussi, bien sûr, et je parle anglais tous les jours et à l’université, dans des congrès… Et je donne des cours de littérature en anglais. Mais je n’éprouve pas de trous, de pertes bien que j’aie quitté le pays depuis plus de vingt-trois ans maintenant. Je ne me suis pas décidée à m’appliquer de toutes mes forces à apprendre la langue anglaise. Je la parle correctement, mais je ne m’y investis pas. Je lis et j’écris mes textes en castillan, et ne sens pas de perte. Je vais en Argentine une fois par an, j’y reste deux ou trois semaines, je suis avec mes amis. Ce n’est pas assez, mais ce n’est pas assez pour des raisons affectives. Pas pour des raisons linguistiques.

– Définirais-tu ton écriture comme une écriture de l’exil ? Vas-tu revenir vivre un jour en Argentine ? Tu as dû y réfléchir plus d’une fois… Qu’est-ce qui t’aiderait à te décider ?
– Non, je ne peux pas définir toute mon écriture comme une écriture de l’exil, à moins de comprendre la question au sens où l’on est toujours un exilé : exilé de son propre pays, exilé du pays d’exil, exilé du pays même où l’on revient, et dont on repart…, parce que l’on est une multiplicité et une succession d’exils. Depuis que le premier déracinement s’est produit (qui n’est pas forcément le déracinement concernant un pays), tout ce qui arrive est un enchaînement de déracinements. Vu sous cet angle, je te réponds oui. Pas du point de vue thématique. Ça c’est différent.

Quant à revenir vivre en Argentine, impossible à dire, pour le moment. J’ai besoin d’avoir pour base un lieu dont le rythme et les caractéristiques me permettent d’écrire. Buenos Aires ne me laisse pas écrire. Ni Rosario. L’écriture rivalise trop avec ce qui m’entoure là-bas. Rivalise et entre en compétition. Écrire est aussi difficile que de ne pas voir ses amis, que de se soustraire au militantisme politique quotidien. Tout n’est que tiraillements d’un côté ou de l’autre. Je cherche un petit peu d’une certaine paix pour pouvoir me concentrer sur la production littéraire. C’est vital pour moi.

– Que se passe-t-il avec Séptimo cielo [Septième ciel], ton premier roman, que tu as décidé de ne pas publier… Vas-tu le publier un jour ou l’as-tu écarté ?
– Non, non. Écarté, non. Je n’écarte ni ne jette rien. Il est possible que je continue à le retarder, mais l’idée est de le revoir, de m’employer à modifier, corriger, quand j’aurai fini ce que je fais actuellement. Mais la vérité c’est que je dis cela depuis presque vingt ans. Il y a toujours une idée nouvelle qui m’enthousiasme bien davantage que de revenir à ce texte presque adolescent. Littérairement adolescent. J’éprouve beaucoup de tendresse pour ce roman, et je sais qu’il contient des éléments qui, bien traités, peuvent donner un bon travail. Le moment de ces retrouvailles va certainement arriver.

– Cette question en renferme en réalité une autre : comment décides-tu de la publication ou pas de ce que tu écris ?
– Comment je décide de la publication ou pas de ce que j’écris : bon, quand j’ai l’esprit envahi par une idée et que j’amorce le processus d’écriture, je ne pense jamais que ce texte ne va pas être publié. La possibilité d’une publication ne guide pas non plus mon écriture. Il peut arriver que, pour une raison ou une autre, après l’avoir terminé, je décide de le laisser dans un tiroir pour le revoir avec davantage d’objectivité. Mais je n’écarte jamais la publication. En tout cas je peux la retarder afin d’affiner la qualité. Ça oui. La qualité est ce qui peut me pousser à attendre.

– Raconte-moi comment viennent tes romans. Je veux dire, comment s’impose le thème, la trame, etc.… Dis-moi quand et comment tu as su que naissait Pasos bajo el agua [Des pas sous l’eau].
– De manière différente à chaque fois. Il m’arrive souvent de rêver la trame. Je me réveille au milieu de la nuit avec un rêve très intense, agitée, et elle est là, la trame est là, ou la fin à laquelle je réfléchissais depuis plusieurs jours. Il n’en va pas de même pour le thème qui, en général, comme je te le disais, est un peu en relation avec de vieilles obsessions et qui, combiné avec des éléments de la réalité quotidienne, installe la figure thématique dans mon esprit. Et Pasos…, bon, ce fut à Mexico, et je pensais tellement à ces épisodes vécus en prison et revécus jour après jour par le souvenir, j’avais tellement besoin d’essayer de savoir constamment comment allaient les compagnes et les compagnons qui étaient toujours en prison, en Argentine, tellement conscience de l’injustice en ce qui concerne mes compagnons torturés, disparus, assassinés, une nécessité tellement impérieuse d’exprimer cette multiplicité de sensations, parce qu’elles explosaient en moi, que j’ai dû les écrire. J’ai dû équilibrer beaucoup mes émotions. Ce que je ressentais était si explosif, encore, en commençant à écrire, que le moment ne semblait pas le plus adéquat. Je suis toutefois parvenue à la distance nécessaire pour éviter de déverser dans Pasos autant d’émotion en désordre. Le sens, l’idée de comment doit être un texte pour ne pas provoquer le rejet malgré la densité du thème m’a aidée. Il y a un chapitre « Carta à Aubervilliers » [Lettre à Aubervilliers], qui n’a jamais été modifié. Je n’y ai jamais touché ne serait-ce qu’une virgule. Je veux dire : j’ai senti qu’il n’avait pas besoin d’être corrigé. Il a surgi, est venu comme cela, tel qu’il est publié.

– Et Patas de avestruz [Pattes d’autruche] ?
– Patas de avestruz est le résultat du besoin de préserver ma fille, alors nouveau-né, de certaines « confusions » que j’ai vécues entre elle et ma sœur, qui avait été très malade, et qui était morte de nombreuses années auparavant. Quelque part, dans mon subconscient, dans un recoin de ma structure émotionnelle, il y avait deux bébés de sexe féminin, tous deux dépendants de moi, dont l’un était mort et dont le deuil n’était pas surmonté par manque de temps de ma part (militantisme, prison, exil, etc.) et l’autre qui venait de naître et qui avait besoin que sa mère soit en mesure d’établir des limites et des distinctions avec la morte. J’ai véritablement remarqué qu’il y avait un danger que je traite ma fille comme l’enfant malade qu’avait été ma sœur. La seule solution à laquelle j’ai pensé fut d’écrire un roman dans lequel je parcourais la vie de ma sœur (et ma propre vie, à partir de ce moment-là) jusqu’à sa mort. J’allais de cette manière me convaincre qu’elle était morte. J’ai dû avoir recours à plusieurs séances d’hypnose pour que se dilue le blocage émotionnel qui m’empêchait d’écrire sur ce thème. Hugo Hirsh, l’ami qui a piloté l’expérience, a atteint tous les objectifs que nous nous étions fixés.

– Ton roman Basse Danse- quel titre, non ?- est inédit, n’est-ce pas ?
– Il est inédit et je le garde dans l’un de mes fameux tiroirs. Je suis certaine que lorsque j’aurai terminé le roman que j’écris en ce moment je vais le dépoussiérer et m’asseoir devant, comme si c’était un autre auteur dont je ne sais rien qui l’avait écrit. Pour voir ce qu’il en sort. Pour voir si je parviens à être objective et à lui donner une dernière approbation. La raison de mon attente pour décider de la qualité d’un texte est que je m’implique énormément, émotionnellement, avec les personnages. Basse danse est une métaphore des contradictions humaines, de ce monde, et une parodie de certains arrangements et cohabitations, qui semblent improbables. Et le titre, bon, le titre est le nom d’une danse de salon de la France du Moyen Âge, dans laquelle l’homme et la femme devaient danser sans lever les pieds du sol et sans toucher les souliers de l’autre avec les siens. Ces souliers avec un bout pointu enroulé vers le haut. Ils devaient s’accorder, se coordonner. Autrement dit : le titre est la métaphore du roman, et le roman est une métaphore des nombreuses contradictions que nous vivons.

– Quelqu’un a dit que tous tes titres avaient un lien avec les pieds : Pasos (marcher), Patas (un déplacement vers l’avant), 259 saltos (sauter), Basse danse (danser). Quel rôle jouent, comme détonateur, la musique, les bruits, les mouvements, le chant, dans l’apparition des personnages dans ta littérature ?
– La musique m’accompagne toujours. Je fais référence au fait qu’il y a toujours un morceau de musique associé au texte que je suis en train d’écrire. Parfois, c’est clairement exprimé, parfois le rythme de cette musique ne fait que m’accompagner au long de l’écriture. Mais elle est toujours là.

Pour ce qui est des deux titres où figurent des pieds, alors que j’y repensais (je crois que c’était une idée de Erna Pfeiffer) j’ai éprouvé un mélange de sensations qui me renvoyaient à des images confuses, au début, puis beaucoup moins confuses, d’impossibilité de mouvement physique : les diverses opérations que j’ai eues aux pieds durant mon adolescence et ma prime jeunesse, les trois années de pensionnat dans une école de sœurs durant mon adolescence, les années de prison, et les peurs de voir se réitérer toutes ces expériences. En plus, indiscutablement, l’intense angoisse en relation avec l’infirmité de ma sœur, qui ne marchait pas, combinée à l’affection profonde qui m’a unie à elle dans notre enfance, plus, encore une fois, la crainte de me retrouver, à un moment de ma vie, dans une situation comme la sienne. Avec tout ça, l’insistance ne me semble pas étrange. On traîne trop de choses, parfois.

– Actuellement tu travailles sur Chorus, une fiction, des textes sur l’appartenance. Est-ce une élaboration de l’identité, des identités ? À qui, à quoi appartiens-tu Alicia Kozameh ?
– Oui, j’élabore le besoin de beaucoup de gens d’appartenir à des groupes, d’agir ensemble, de réaliser des objectifs communs. Et je passe, aussi, par la phobie des groupes.

Je peux te dire que le titre provisoire « Chorus » a déjà été remplacé par celui que j’ai toujours voulu : Cantata, qui vient des mots qu’Helena Araujo a employés une fois pour faire un commentaire sur mon texte « Bosquejo de alturas » [Esquisse des hauteurs].

Quant aux appartenances, Alicia K appartient toujours plus à Alicia K.. Cependant je t’avoue que, en parlant de groupes, avant tout, et après m’être définie comme quelqu’un qui a besoin de s’exprimer par écrit à travers des formes artistiques, j’appartiens à une génération politique dont je m’enorgueillis énormément. Et, par conséquent, j’appartiens au groupe des ex-prisonniers politiques de cette génération. Et dans ce groupe, à celui des ex-prisonnières politiques argentines, ma famille, avec ma fille et le reste de mes amis. Tout ce dont on ne peut ou ne veut se séparer.

– Comment écris-tu ? Quel est ton système ?
– J’écris la première version à la main. C’est pour cela qu’il est très important pour moi d’avoir de très beaux cahiers. Je dirais que je collectionne les beaux cahiers, avec des dorés et des couleurs, et j’ai aussi des crayons et des boîtes à crayons de diverses couleurs. J’ai besoin du contact physique, tactile, avec le papier, le crayon, les cahiers et leurs textures me stimulent, et comme j’écris à la main je peux le faire aussi bien assise sur mon lit que dans un café, ou sur ma table de cuisine, ou ici à ce congrès. Je m’isole un moment et j’écris. Je n’ai pas non plus d’horaires. En termes de préférences, j’aimerais écrire toute la nuit comme lorsque j’étais plus jeune. Mais la prison a changé cette habitude, parce qu’on éteint la lumière en dehors du pavillon, ou de la cellule, à neuf heures du soir, et que tu dois te lever à six heures… Le fait d’avoir eu un enfant a également modifié ces horaires, parce que le lendemain, il faut travailler. Si bien que la nuit est faite pour dormir. Il n’y a pas d’alternative. Oui, avant je préférais terriblement écrire la nuit. Maintenant, j’aimerais beaucoup avoir la possibilité de le faire, mais mon temps d’écriture dépend de mes heures de travail. Parfois quelques heures à l’aube, c’est idéal, avant de partir donner mes cours.

– Et sur quel cahier travailles-tu en ce moment ?
– J’en ai toujours au moins deux à portée de main. Quand j’écris un roman et un conte de manière parallèle, j’en ai deux, un pour chaque projet. Les deux que j’ai actuellement en route sont très beaux. Celui qui renferme le roman que je suis en train d’écrire est de couleur rouge corail avec des broderies dorées et argentées, que m’a offert ma fille. Et l’autre, celui que j’utilise pour écrire d’autres textes plus courts est du même style, mais couvert de velours foncé, avec des broderies très étranges… Cadeau d’une amie.

– Quelles lectures te marquent littérairement ?
– Joyce m’a marquée, et m’ont marquée Faulkner et aussi Becket. Et pour parler des Latino-américains, malgré de grandes divergences idéologiques et politiques avec Mario Vargas Llosa, ses romans des années 60 m’intéressent énormément. Et j’aime aussi beaucoup Asturias, et Alejo Carpentier est une lecture obligatoire. Les formes narratives, les innovations dans la langue est ce qui me frappe le plus chez ces auteurs… Et les thématiques, qui étaient nos grandes thématiques à l’époque… Mon livre de chevet est toujours Ulysse. Après ça il n’y a en pas eu beaucoup plus en termes d’écriture novatrice. La poésie qui s’écrit en Argentine m’intéresse aussi, la créativité dans l’expression m’intéresse. Je vis à la recherche du nouveau et du différent, et c’est pourquoi Diamela Eltit m’attire profondément. Je lis Lumpérica et je profite de chaque mot… En estado de memoria, de Tununa Mercado, La rompiente, de Reina Roffé, sont des textes qui m’apprennent toujours quelque chose. Il y en a d’autres. Je ne les mentionne pas tous. On vit en apprenant de beaucoup plus de gens qu’il n’est possible d’en mentionner. La liste consciente, celle qu’on a en mémoire, n’est jamais juste.

– Et la question du genre ? Dans quelle mesure inclus-tu ton écriture dans ce grand courant appelé « littérature de femmes » ? Comment t’influence la lecture et/ou la critique de ce point de vue ?
– Moi, la vague ghetto me met mal à l’aise. C’est bien que d’une certaine manière nous autres, écrivaines, essayions de nous différencier des écrivains, parce que la seule façon d’émerger est de se différencier. Cependant, il me semble que nous ne devrions pas exagérer, parce que dans une différenciation aussi marquée, nous nous isolons. Et si on me pose la question, il est clair pour moi qu’avant tout, en cette vie, la pratique de l’écriture m’est indispensable, et qu’ensuite je suis femme. Être femme ne me pose aucun problème. Au contraire. Je me sens très bien de l’être. Mais j’ai un ordre de priorités, même si je sais qu’en réalité pour ça je ne choisis rien. Mais je sais intimement que, si j’étais née homme, je serai là, de toute façon, homme et tout, à écrire mes romans, comme n’importe quel écrivain. Certainement d’autres romans, peut-être de même nature, je ne sais pas… Ma production fait partie de ce courant de littérature produit par des femmes, oui, bien sûr, parce que je suis née femme. Mais je ne milite pas fémininement dans ma littérature, je ne cultive pas le fait d’être femme dans mes écrits.

– Dans les années 60 Sartre a posé « l’engagement » et dans les années 80 le post modernisme a tout balayé… Face au monde, le mot écrit a-t-il un pouvoir ou ne sert-il à rien ?
– Tu crois, toi, Esther que le post modernisme a balayé quelque chose ? Moi pas. Je suis très convaincue qu’on ne balaie pas quelque chose d’aussi certain que le fait que la littérature n’est pas un simple acte de production, de divertissement pour ceux qui sont capables de s’ennuyer dans cette vie. Quand Sartre a parlé d’engagement dans la littérature, il y avait très, mais très longtemps qu’on écrivait sur la base d’idéologies, de propositions politiques, d’incursions philosophiques (pour fictionnelles qu’elles fussent, et pour cachées qu’elles fussent entre les lignes des histoires apparemment anodines… d’amour peut-être, ou d’aventures) et de mondes mieux organisés et plus justes. Si l’écrivain pense, si cet écrivain est capable de construire sa pensée dans un bon morceau littéraire, si cette pièce littéraire atteint une qualité durable, elle va tout de suite exercer une influence. Une influence intellectuelle. Éducative. Ceux qui nient cette réalité nient l’Histoire. Qu’est-ce qui ne contient pas l’influence d’autre chose ? Que propose-t-on d’absolument original ? Qu’est-ce qui est complètement isolé du reste de ce qui existe ? Oui, la littérature influe, influe sur la pensée, elle a un pouvoir qui s’exerce à un rythme qui accompagne l’action concrète, l’action nécessaire. Ce qu’il faut obtenir (mais pourquoi abonder dans des idées rebattues) c’est qu’elle ne soit accessible qu’à un seul groupe social limité privilégié.

– Et si la littérature est « engagée », quel rôle joue la « vérité » dans la fiction ? Autrement dit, d’où fictionnalise-t-on l’Histoire quand on écrit ?
– L’« engagement » est inhérent au fait littéraire.
Comme écrivain, il n’est pas possible de ne pas avoir d’engagement vis-à-vis de son lecteur, comme il n’est pas possible d’éluder la prise de position, consciente ou pas, face à n’importe quel événement de la vie. Un engagement est une relation aux autres. Avec la société. L’écrivain, disons de fiction, et parce qu’il écrit pour être lu, a un pacte, un accord avec cette société. Sa matière, ce sont les mots ; les mots sont la matière qu’il utilise pour produire son œuvre d’art. L’art est le lien entre l’artiste et la société, et il n’y a pas moyen d’isoler l’un de l’autre. Cela ne se choisit pas. L’écrivain peut, en tout cas, choisir l’attitude qu’il prend face au lecteur. Il n’y a pas de littérature sans attitude. À ce moment-là, l’écrivain assume son trait distinctif comme être créatif, comme artiste. Et c’est là son engagement. Autrement dit, de ce côté, tout est clair.

Si ce que nous voulons dire en parlant de littérature « engagée » c’est : fiction à caractère politique ou social, bon, là la « vérité » est protagoniste. La vérité, bien sûr, n’a rien à voir avec l’histoire du récit. On peut raconter le « mensonge » le plus littérairement invraisemblable, ou pas, sans pouvoir éviter que la vérité (la Vérité) le transcende.

Quant à l’Histoire, quant à savoir d’où on la fictionnalise, il ne fait aucun doute qu’on la fictionnalise depuis son essence. La littéralité, la recréation fidèle d’un épisode survenu dans un espace « réel » déterminé, ou pas, avec de l’encre sur une feuille de papier (qui avant d’arriver au papier est passée par l’inévitable filtre personnel de celui qui écrit) n’existe pas. Il n’y a rien de semblable à cela. Ce qu’il y a, c’est une interprétation menée à bien par la vulnérabilité d’un corps. De sorte que, des alternatives, il n’y en a pas : faire « confiance » à (s’ouvrir à) la version de cet écrivain, ou d’un autre, est tout ce qu’il reste. De la « vérité », l’écrivain n’est pas maître sinon le lecteur, celui qui va re-interpréter cette interprétation faite par celui qui a écrit l’histoire. Ce qui, de toute façon, n’ôte pas de responsabilité à l’écrivain. En aucune façon. Parce que oui, l’honnêteté littéraire reste entre ses mains, la volonté éthique de la qualité. La qualité est ce qui garantit que l’idée arrivera à son destinataire, au lecteur, jouissant d’une nécessaire bonne santé.

Par ailleurs, il y a, inévitablement, le pouvoir que la publication octroie à l’écrivain. Avec cette possibilité entre les mains, comment un auteur peut-il se permettre de ne pas profiter de l’arme que la société lui a donnée et ne pas se faire l’écho des besoins d’un peuple ou du monde ? L’écrivain qui accepte cette arme est du côté de ceux qui l’ont mise à sa charge. Celui qui ne l’accepte pas est de l’autre côté.

– Comment l’éthique et la fiction s’entendent-elles dans le récit, alors ?
– Fantastiquement bien. Elles sont amantes. Les meilleures. Habituée à lutter avec des thèmes crus, il ne me vient rien à l’esprit, en principe, rien qui ne soit pas des textes de fiction. J’ai toujours cru que la fiction garantit la fidélité au fait éthique. Le récit direct, qui cherche à reproduire, de manière serrée et minutieuse, ce qui, au bout du compte, n’est pas reproductible, court le danger de devenir une simple imitation d’un épisode, simple copie d’un événement. Il peut devenir vulnérable et questionnable. Et il ne permet pas le jeu, le jaillissement du spontané, de l’authentique. Le jeu, pour surmonter la douleur qui empêche le processus d’expression, est indispensable. Le jeu, si naturellement humain, si propre à l’intellect, au corps qui nous met en contact avec la vie, vitalise le texte et lui imprime de la vérité. Le jeu fictionnel atténue la douleur, et l’atténuation de la douleur aide à exprimer ce qui la provoque. Tout cela, Esther, sans oublier la fonction, l’importance, par exemple, du témoignage non fictionnel, du document. Mais n’en parlons pas.

– Tu as travaillé le roman et le conte, en prose… L’essai t’intéresse-t-il ?
– L’analyse littéraire, la théorie m’intéressent. Je lis beaucoup de théorie. Je lis beaucoup à propos de la politique actuelle. Je lis de la philosophie, de la psychologie. Cependant, je suis écrivaine de fiction. Quand il s’agit d’écrire, je me sens moi-même quand je suis immergée dans le discours créatif. Parce que si je me mets à écrire un autre type de texte, plus théorique, je perds la possibilité de m’amuser. Non pas à cause des thèmes sur lesquels j’écris, mais bien à cause de la part créative qu’implique le fait d’écrire de la fiction. Bien que, oui, occasionnellement, j’écrive des essais, surtout quand je participe à un congrès dont l’axe n’est pas la fiction.

– As-tu plaisir à écrire…
– La partie fictionnelle, créative de l’écriture me fait plaisir. L’écriture même, en revanche, non. Je souffre beaucoup en écrivant… Peut-être que ça a l’air radical, fort, mais c’est ainsi.

-Tu souffres… ?
– Oui, mais je n’y échappe pas. Souvent, vraiment très souvent, écrire se passe très mal pour moi.

– Qu’est-ce qui te fait souffrir ?
– Le thème. Et comme je ne peux pas écrire sur quelque chose de banal, je ne peux pas banaliser la vie, je vis, je revis dans l’écriture les événements qui marquent, et c’est pourquoi je fictionnalise : pour dévier l’attention en rapport avec le thème, je la projette. Écrire sur des obsessions n’est pas drôle, mais la fictionnalisation est la créativité qui permet, de temps à autre, de s’extraire de l’écriture même.

– Un privilège…
– C’est un privilège d’avoir un trou par lequel évacuer l’angoisse… Je n’ai pas l’impossibilité d’exprimer. Je n’ai pas d’obstacles. J’exprime. Pour moi la célèbre « page blanche » n’a jamais existé. Mais entendons-nous, le processus d’expression est très douloureux. Je me réfère à la formulation de ce qui semble impossible à écrire… Oui, alors la reprise du texte durant le travail de correction s’avère pour moi plus attirante et thérapeutique que cette première version, qui naît avec des épines, et qui est beaucoup plus reliée à l’obsession et au thème. Je ne réécris jamais. Je corrige, oui, mais je ne réécris jamais. Le processus de correction est passionnant, j’y prends beaucoup de plaisir, je corrige et corrige sans m’épuiser.

– Quelles sont tes obsessions ?
– L’injustice. L’arbitraire. La folie en général. La folie de la répression politique en particulier. Certains personnages familiers. L’expérience de l’exil, pour lui donner un nom… L’injustice. L’injustice est quelque chose qui ne trouve pas de place dans ma compréhension de la vie. L’exercice arbitraire du pouvoir. L’impunité. Le pourquoi de ceci et de cela. De tout. Les relations entre les êtres humains. Et en ce moment je travaille sur un roman sur les concepts d’identité et d’appartenance. C’est une obsession, pour moi, le fait que l’être humain ait besoin d’évoluer en groupe pour exister, pour survivre…

– Et la mort ?
– Je ne côtoie et n’affronte pas encore cette dame de manière directe… Parce que je crois que c’est la pire des obsessions. Il y a toujours le temps pour cela. Je l’espère. Surtout parce que je suis très, très loin de vouloir mourir ou disparaître. Je n’y pense donc pas du tout ! Je veux dire : je n’y pense pas littérairement. Je ne m’aventure pas dans des thèmes qui ne m’inquiètent pas réellement. Ce serait les banaliser, les frivoliser. J’attends. J’attends de m’angoisser vraiment. Et cela va arriver. Peut-être que je suis en train de lui échapper. Je ne sais pas. Mais je n’y pense pas encore. Je ne veux pas y penser. Parce que lorsque j’accepterai la mort comme thème je vais devoir être très prudente avec l’intensité. Avec l’intensité que l’émotion imprimera à l’écriture et avec l’intensité que l’écriture imprimera à l’émotion. La mort implique, embrasse trop de choses.

– Il y a eu des contes pour ta fille ? Lesquels ?
– J’inventais. Ils avaient beaucoup plus à voir avec les gens qu’avec les animaux. Il y avait peu de fiction en vérité. Et ils renvoyaient plus à des faits de la vie quotidienne, à ce qui s’était passé en Argentine durant cette décennie et la précédente. On entre dans la vie marqué. Elle a toujours su depuis qu’elle était enfant, elle posait des questions parce qu’elle voyait et entendait et parce que c’est en Argentine que nous avons vécu ses quatre premières années, entre 1984 et 1988… Sara Julia est née aux États-Unis, mais je suis rentrée en Argentine alors qu’elle avait trois mois… Alors les petits contes de l’enfance se sont volatilisés dans la réalité, et je ne crois pas que ce soit un hasard que ma fille étudie les Sciences Politiques… Dans un autre entretien, j’ai raconté cet épisode : un jour, quand Sara était petite, nous rentrions à la maison en voiture par une autoroute de Los Angeles. Il faisait nuit, le ciel était étoilé, nous parlions peu, nous étions fatiguées, j’écoutais de la musique, elle regardait par la fenêtre, et soudain je l’ai entendue sangloter. J’ai sursauté, parce qu’elle n’avait pas l’habitude de pleurer pour un rien, et je lui ai demandé ce qu’il y avait. Elle m’a dit qu’elle pleurait parce qu’elle ne pouvait pas savoir ce qu’il y avait derrière le ciel. Que de ne pas le savoir lui donnait beaucoup envie de pleurer. Imagine comme cela m’a émue. Elle était très jeune. Elle avait cinq ou six ans. Je lui ai dit que moi non plus je ne le savais pas, que personne ne le savait, mais qu’il y avait une manière de résoudre le problème. Elle m’a demandé avec beaucoup d’intérêt quelle était cette manière. Et je lui ai dit qu’il fallait s’employer à apprendre, à savoir, à étudier, pour voir si nous obtiendrions un jour la réponse. Et elle a compris. Essayer de savoir était la seule réponse. Je veux dire : ce n’est pas que les contes n’ont pas tenu une grande place dans sa vie. Mais certaines réalités pressantes ont occupé des espaces de grande importance dans son esprit. Pour elle, apprendre, savoir, est un principe très dynamique.

-Et la littérature, c’est cela…
– La littérature, l’écriture, c’est en permanence essayer de savoir, et j’écris pour découvrir, en traversant avec la parole écrite les thèmes les plus angoissants. J’essaye de savoir. Savoir, savoir davantage. Je suis toujours pleine de questions, ces questions sont mes obsessions. Et pour ces obsessions, il n’y a pas, à partir de mon expérience, à partir de l’attitude que j’adopte dans la vie (et sans écarter l’action directe, qu’elle complète), d’autre solution que de les traverser par l’écriture.