Pedro Pablo Guerrero, Revista de libros de El Mercurio. Dimanche 12 août 2012.
Nona Fernandez : « Je viens d’une génération à moitié orpheline »
Fuenzalida, Random House Mondadori, Santiago, 2012.

Comme El espíritu de mis padres sigue subiendo en la lluvia [L’sprit de mes parents monte encore sous la pluie] de l’argentin Patricio Pron, ou Personnages secondaire d’Alejandro Zambra, le troisième roman de Nona Fernández (1971), après Mapocho (2002) et Av.Diez de Julio Huamachuco [Avenue 10 juillet Huamachuco] (2007) peut être encadré dans ce que Ignacio Echevarría a appelé « le roman des enfants de la dictature », c’est-à-dire de ces écrivains nés entre la fin des années 60 et la moitié des années 70 qui ont vécu leur enfance sous un régime militaire d’Amérique latine. « Depuis lors ils ont fini par entrer dans la maturité et sont obligés d’interpréter et d’assumer et pas seulement de se souvenir de ce passé », observe le critique.

Nona Fernández se sent proche de cette définition. « Il nous a échu de voir, pas d’être les protagonistes ¬ admet-elle. Nous avons la chance d’avoir été témoins et d’avoir eu une certaine distance par rapport aux faits. Nous pouvons assumer le récit historique et même le raconter depuis un autre lieu qui n’est pas la solennité, le discours, la nostalgie de la gauche ». Mais elle ajoute : « Aux catégories d’Echevarría j’ajouterais aussi la nuance d’avoir été un enfant sous la dictature de Plaza Italia d’en haut ou de Plaza Italia d’en bas. Je ne le dis pas dans un désir de classe, mais parce que les points de vue et le vécu changent réellement dans ce profil ».

Héros ordinaires et séries télé

Fuenzalida est l’histoire d’une scénariste de séries télé, séparée, mère d’un enfant, qui tente de reconstruire la figure du père à partir des quelques traces qu’il a laissées dans sa vie. Le déclencheur de cette recherche est une photographie qu’elle trouve dans les poubelles : un maître d’arts martiaux dans les années 60. Peut-être son père.

– Quand as-tu commencé à écrire Fuenzalida ?
– Il y a trois points de départ. Le premier ce fut le jour où l’on m’a avertie que mon père, que je ne voyais plus depuis vingt-cinq ans, était mort. Le second fut le moment où mon fils me posa pour la première fois une question concernant son grand-père maternel, et que je n’ai pas su quoi répondre. Et le troisième fut le jour où j’ai reçu la lettre d’un frère que je ne connais pas avec quelques photographies de mon père. Les seules en ma possession jusqu’à aujourd’hui.

– Le roman est une lettre au père dans laquelle tu règles tes comptes avec la relation que tu as eue avec le tien ?
– Je ne ferais subir à personne un règlement de compte personnel avec mon père. Cette histoire est plutôt un jeu de possibilités, diverses élucubrations et reflets de mon père. Tous à moitié les parents. Le personnage est un héros de la rue San Diego, un artiste d’art martiaux à l’odeur de friture du restaurant chinois qui se trouve à côté du gymnase. je pars de l’anecdote de la fille qui cherche son père, thème de série télé par excellence (« Ajuste de cuentas del pasado » [Règlement de compte du passé]), pour divaguer à propos de l’écriture, de l’histoire, les souvenirs et les déchets, la paternité, les enfants orphelins.

– Le thème t’obsède ?
– Je viens d’une génération à moitié orpheline. Enfants nous avons vécu la dictature, en ayant conscience de ce qui se passait, mais sans être protagonistes parce que les protagonistes furent nos parents. En ces périodes d’intensité absolue il n’y avait pas de demi-teintes, il n’y avait que deux possibilités, être un héros ou un porc. Une grande partie des héros sont morts ou ont disparu et ceux qui sont restés ont été avalés par la démocratie ou sont restés muets, en état de choc. Le reste, par omission, par cécité, par bêtise ou par ure méchanceté, ont tous été des porcs. C’est le jugement historique, il n’y a rien à y faire. C’est de là aussi que surgit cette histoire d’une écrivaine qui élucubre un père héros et un père porc. Les seules possibilités qui existaient durant ces années.

– Quelle image, information ou souvenir a été le big bang de l’histoire ? « Le matériel joint », comme tu le dis dans le roman.
– L’histoire de don Sebastián Acevedo, le père qui est mort immolé à Concepción en 1986, en exigeant que l’on relâche ses deux enfants arrêtés. J’ai grandi avec cette histoire et ce fut une sorte de carte ou de feuille de route dans l’écriture de ce livre. Je voulais construire un père héros et un père ordinaire. Don sebastián illuminait l’idée du héros, du père qui donne tout pour ses enfants.

– Combien a pesé ton travail de scénariste dans la série « Los archivos del cardenal » [Les archives du cardinal] dans la réalisation du livre ?
– J’ai écrit « Los archivos » alors que j’écrivais le roman ; évidemment l’histoire est un peu contaminée par tout cet univers. Les récits de don Sebastián Acevedo et de Fuentes Castro, qui sont inspirés de Wally, ou celui de Ricardo Antonio Ríos, qui est inspiré de Contreras Maluje, le jeune homme qui s’est jeté sous les roues du bus dans mon quartier pour ne pas être arrêté. Ce sont des histoires qui m’appartiennent, elles sont une part de mon adolescence, j’ai grandi avec cet imaginaire installé au-dessus de moi. C’est seulement maintenant que je les prends en charge, les re-élaborent et les amènent à faire partie de ce roman.

« Je suis un animal de la fiction »

– Le patron pour écrire des séries télé que tu expliques dans Fuenzalida, crois-tu qu’il soit possible de l’appliquer à la littérature ?
– J’ai toujours ri des scénaristes qui se bardent de formules pour construire un scénario. Ils structurent et surintellectualise tellement les matériaux que les histoires sont rigides et manquent de vie et d’envolée. En littérature il se passe la même chose. Le langage, le métalangage, le discours, le sujet, le roman de genre. Le patron d’écriture de la protagoniste de Fuenzalida est assez « nase », j’aime ce mot. C’est une façon de jouer et de me moquer des rèles d’écriture. Dans la fiction, la seule règle possible est celle de l’expression et de la liberté. Se lancer dans la piscine depuis le plongeoir le plus haut, combattre le dernier combat même si on le perd, ce qui est le plus probable. Écrire n’est qu’ « un jeu simple, pris au sérieux, comme dirait Bruce Lee.

– Tu aimes les films d’art martiaux ?
– J’aime les combats d’arts martiaux. Qu’est-ce que l’écriture sinon un combat corps à corps ? « Un jeu simple pris au sérieux, où le mot « moi » n’existe pas. Je cite à nouveau Bruce Lee.

– La narratrice se propose d’adopter un « ton réaliste, de témoignage » et en même temps d’écrire un « thriller politique ». C’était ton intention première ?
– J’ai démarré l’écriture de Fuenzalida peu après avoir terminé le scénario de « La ciudad de los fotógrafos » [La ville des photographes], le documentaire de Sebastian Moreno et Claudia Barril, et j’ai pensé que c’était le ton juste du roman, le ton documentaire. Mais rapidement j’ai compris que le monstre fictionnalisateur qu’il y a en moi n’allait pas me laisser ranquille et que l roman serait documentaire et série télé, réalité et fiction, vérité et mensonge, ou plutôt, mensonge sur mensonge.

– Dans les crédits tu dis que la série télé « peut être ancrée dan la réalité et l’Histoire ».
– Je ne comprends pas l’écriture si elle n’est pas ancrée dans la réalite et dans l’Histoire, dans n’importe laquelle de ses plateformes. Dans un scénario, dans un roman, dan une œuvre de théâtre. Je suis un animal de la fiction, j’ai un triple militantisme et s’il y a quelque chose qui est clair pour moi c’est qu’il n’y a pas d’œuvre possible si elle n’est pas écrite avec la fenêtre ouverte, en regardant dans la rue, en se laissant contaminer par la réalité. L’écriture portes fermées, sans aucun lien avec le maintenant, en reste à l’exercice égotique et ennuyeux.

– Montrer l’intimité des bourreaux obéit-il à une tentative de les humaniser ?
– Ce sont des gens ordinaires, pas des êtres créés pour le mal. Cela, du moins, pour moi, les rend plus monstrueux. Tuer quelqu’un et ensuite lire un conte à un enfant pour qu’il s’endorme, est un acte qui fait froid dans le dos. Leur donner de l’humanité ne les disculpe pas, arriver en chaise roulante, être n vieillard ou quelqu’un de décrépit, avoir une vie de famille, souffler une bougie d’anniversaire, ne fais pas de toi une personne meilleure. C’est ce que nous faisons tous.

– L’inclusion dans l’histoire d’un enfant qui doit être sauvé était déjà présent dans ton précédent roman. D’où provient ce motif dans ton écriture ?
– Nous avons grandi avec le couvre-feu, avec des maisons de sûreté dans le quartier, avec des veillées, des funérailles, des coupures de courant, des explosions, avec des gens que l’on retrouvait brûlés, troués de balles, torturé, fusillés. Et je ne le dis pas pour en faite tout un cirque mais comme une constatation réelle de mon imaginaire d’enfant et d’adolescente. Je crois qu’une partie de ma génération y est restée, enfermée dans cette époque de merde, vêtus d’uniforme, des gamins encore, et dans chacun des romans que j’écris je me bats pour tenter de réaliser le sauvetage.