Ernesto Calabuig, La poésie de Maria Malusardi : « museo de postales » [musée de carte postale] http://blogernestocalabuig.blogspot.fr/2010/03/la-poesia-de-maria-malusardi-museo-de.html Il y a des livres qui font tant de bruit et sont si visibles qu’ils semblent presque s’imposer, des livres qui s’offrent à nous où que nous regardions : table de nouveautés, vitrines, panneaux qui pendent des façades, publicité à l’arrière des autobus. D’autres, au contraire, donnent l’impression qu’ils ne peuvent arriver jusqu’à nous que d’une origine lointaine, après avoir parcouru un étrange itinéraire, par une voie alambiquée et presque secrète, traversant la mer … souvent grâce à l’étincelle instantanée d’un hasard. Justement, un hasard permit, il y a quelques mois, qu’un samedi après-midi je me trouve dans une réunion où l’on présentait le vidéo clip d’un ami auteur compositeur interprète. J’y ai rencontré une chanteuse et compositeur argentine, Silvina Tabbusch, avec qui j’ai conversé un long moment en attendant que la représentation commence. Nous avons parlé de choses et d’autres, et, commentant la richesse de la littérature hispano-américaine la plus actuelle, elle a tout de suite mentionné une écrivaine de son pays, une bonne amie à elle, une poétesse dont elle dit (avec une grande conviction et à plusieurs reprises) qu’il ne s’agissait d’un auteur de plus, mais d’une poétesse hors série : María Malusardi. Silvina promit de m’envoyer l’un de ses livres et aussi un CD d’elle pour que j’écoute sa musique. Je les ai reçus quelques jours plus tard. Face au fin livre vert clair : « museo de postales » (Editions El suri porfiado) de María Malusardi, née à Buenos Aires en 1966, l’année même où je suis né. Curieuse la manière dont fonctionnent les préjugés premiers que nous avons tous : deux idées erronées au premier regard : je reconnais que l’idée un rien snob de miniature, le format délibéré et voulu de miniature me rendait un peu nerveux. Mais, surtout, cette habitude de certains poètes de verser un continuum sans signes de ponctuation que le lecteur doit ordonner et démêler. Deux idées erronées, comme je le dis, fausses idoles que le début même de la lecture m’a poussé à chasser. Crayon en main, j’ai indiqué par des tirets les coupures et les césures tandis que je lisais… et le plus intéressant s’est produit : le texte a surgi, s’est élevé, la grandeur qui s’érigeait derrière la miniature et l’apparente façon d’aller sur la pointe des pieds de María Malusardi. J’ai compris que derrière l’apparence légère et éphémère de la cadence de ces vers fugitifs il y avait beaucoup de profondeur, des bijoux comme « Primera edad » [Premier âge] qui me firent penser au grand Luis Rosales et à cette phrase de lui restée gravée dans ma mémoire depuis des années : « C’était vrai comme un chemin qui mène à l’enfance ». Malusardi dit, et semble se référer à sa propre enfance : « De petits bateaux de papier s’imbibent dans la baignoire/ cirque rompu ou la danse ultime sur le sable/ il n’y a pas de violoniste ni de trottoir ni de vache au vent/ il n’y a pas de clôtures ni de retours à l’enfance/ mais une triste continuité dans les chiffons de la marionnette sans scène/ tout ce qui flotte est un jouet désemparé : où est restée la petite fille ? » Je comprends d’un coup la structure sans coupures de « museo de postales », l’inclination de son auteur à ce que le sens de ses mots reste ouvert, qu’un vers soit même à la fois bouche trou de lignes antérieures et postérieures et fonctionne dans les deux. C’est ce qui se produit aux lignes 5, 6 et 7 de « descanso de narradores » [repos de narrateurs]. La rébellion de María Malusardi ressemble à celle que défendait le philosophe, maintenant ministre, Angel Gabilondo, dans son livre « Menos que palabras » [Moins que des mots], où il affirmait contre les dogmatismes : « Il y a des mots qui semblent s’acharner à laisser tout dit…à donner sur le papier blanc ce qu’ils sont et qu’il n’y ait désormais plus rien à dire ». Je comprends l’ouverture et la lecture diverse que, dans leur mode de présentation, proposent et rendent possibles les poèmes de ce recueil. Qui déchiffre la carte fermée, le bois de María Malusardi, qui se donne la peine de transiter dans l’enchevêtrement de ses lignes, se sent bientôt accueilli et réconforté, découvre profondeur et intensité. On sort du texte impressionné par l’hommage final à la regrettée violoncelliste Jacqueline Du Pré que la sclérose multiple quand elle se trouvait au sommet n’a pas épargnée (mon désespoir est la veille/ le verrou de ma voix/ une petite boîte sans enfants pour me succéder/ sans rêves qui m’éveillent…j’humidifie ma lèvre sur la douceur du bois et je dors »). On reconnaît dans ce livre la vérité et l’authenticité qui est si rare chez la myriade de poètes cloniques, interchangeables, qui peuplent souvent les concours et les écoles de lettres. Et quel est ce métier qui en réalité ne s’apprend pas sans le mener à bien, s’il ne nous accompagne pas déjà ? Je revois mes annotations sur les poèmes de María Malusardi et j’en reprends ici quelques unes pour qu’une fois cette ouverture achevée sa voix résonne un peu, ou sa graphie : « petit enfer de linge et de ruban au vent » « je ne suis pas de ces dames à voilette au chapeau / ni ces petites filles/ je suis une tache du monde / l’étouffement/ le siècle malade » « je porte le poids du bois dans mes blessures » « un instant de plaisir / le malheur/ une œuvre de la taille de l’éphémère » « il est étrange d’exister/ l’automne… une traversée j’obscurcis avant la branche … trois vêtements qui nous éteignent peu à peu sur le chemin » « tout mourir est vieil ocre / musique dans le terrier / le fils, une araignée qui tremble sur l’erreur du métier à tisser » « il n’y a pas de mot pour combattre le désaccord » « personne comme moi n’a arraché de langue aux blessures »