Entretien Maria Malusardi/ juin 2005.

Rubén A.Arribas

« Écrire est une façon féroce de se perdre dans la mémoire »

 

Certains experts en la matière soutiennent – il n’y a pas de raisons de les croire – que les chats ont d’ordinaire le même caractère que leurs maîtres. Cela voudrait dire, en l’espèce, qu’en parlant de la manière d’être de Benito on pourrait se faire une idée approximative de la poétesse María Malusardi (Buenos Aires, 1966), sa maîtresse. Il se peut que cette théorie féline soit même scientifique ; de toute façon, dans le cas de ce couple, il faudrait marquer quelques différences. En guise de diagnostic provisoire, après plus de quatre heures de conversation avec elle, et en ce qui concerne son chat Benito, on pourrait assurer que :

 

1) Maria Malusardi n’a pas l’habitude de grimper sur la table et les chaises du salon, ni sur le petit coffre sur lequel se trouve le téléphone et, très rarement, sur le réfrigérateur. Et elle s’assoit encore moins dans le giron de ses invités pour qu’on la fasse ronronner.

2) Maria Malusardi ne jette pas non plus les bics de la table sur le sol pour jouer avec eux.

3) Maria Malusardi, plutôt, a tendance à rester bien tranquille sur sa chaise, les cheveux tombant sur son épaule droite, la tête penchée et en soutenant son cou de la main gauche tout le temps.

 

Ce sur quoi par contre se sont mis d’accord Benito et Maria Malusardi, du moins durant cette séance, ce fut sur s’habiller de noir. Benito a combiné cette couleur avec le blanc ici et là, tandis qu’elle a choisi un jean bleu foncé et des souliers en pointe, de même que des boucles d’oreilles d’argent par où des dauphins auraient pu sauter, voir même Benito, un rien lion avec sa gueule et aussi bon sauteur que n’importe quel autre petit animal d’aquarium ou de cirque.

 

Selon cette poétesse, un peu Benito un peu Malusardi un peu Maria, l’écriture doit s’imposer à nous, surtout dans les poèmes ; si le fleuve n’a pas à venir, il ne vient pas. En attendant il convient d’écrire autrement, à travers la correction et la lecture, et de se préparer ainsi pour l’instant où l’écriture décide d’affleurer. Cela explique peut-être pourquoi Maria (Benito) Malusardi est une souligneuse compulsive de livres comme méthode infaillible pour converser avec les auteurs qu’elle lit.

 

Ses lectures et ses poèmes sont traversés par la mort et l’amour, une clé existentielle douloureuse. De fait, pour Maria Malusardi, la poésie permet le grand paradoxe : quelques mots, menés à la limite de ce que l’on peut dire, permettent de parler de ce que la vie a de plus crucial. Benito partage la position poétique de sa maîtresse ; c’est un chat avare de miaulements, mais prompt à grimper sur les invités : sans ronronnement, il n’y a pas de vie. Le félin est existentiel, à sa manière, comme sa maîtresse.

 

Le fleuve de l’écriture, le fil dans lE brouillard

 

c’est comme voler dans le feu et avoir froid de tant d’introspection

où nous sommes-nous perdus sinon dans son ulcère sacré de cygnes

 

variations dans la brouillard,  Maria Malusardi

 

Petite, tu écrivais ?

Non, je n’ai été précoce que pour parler et la musique. Ça oui, j’étais extrêmement ludique. Mon jeu préféré était de transformer les objets : pour moi, les choses n’étaient pas ce qu’elles paraissaient. L’essence de ce jeu fait partie de ma poésie.

 

Comment as-tu appris à écrire ?

Dans l’écriture, contrairement à la musique, mon autre grande passion, j’ai été autodidacte. Ce qui a toujours constitué un poids pour moi. Cependant, je n’ai pas pu me former autrement : je n’ai jamais pu lire ni étudier ce qui ne m’intéressait pas. Je voulais apprendre, mais ma rébellion m’empêchait de m’institutionnaliser, c’est peut-être pour cela que j’ai abandonné trois cursus universitaires… Même si j’ai eu des maîtres, si j’ai assisté à des ateliers –Mempo Giardinelli – et rencontré des gens qui écrivaient, mon grand guide a, sans doute, été l’instinct pour les lectures. J’ai beaucoup appris en lisant des reportages sur des écrivains, par exemple.

 

Te souviens-tu particulièrement d’une lecture d’alors ?

Oui, de deux expériences très intenses et différentes. À douze ans, j’ai lu El leve Pedro [Pierre, le léger], de Enrique Anderson Imbert. Ce conte m’a fait découvrir l’amour de la lecture, une sensation de bonheur conscient que l’on ne découvre que dans l’amour et dans l’art. D’un autre côté, à dix-huit ou dix-neuf ans, j’ai cessé de lire Alejandra Pizarnik ; elle m’angoissait ; sa poésie était d’une beauté lacérante, mais mon état d’âme n’était pas au mieux à ce moment-là. Avec le temps, j’ai réussi à prendre de la distance, à la relire et à y prendre plaisir.

 

Sans essayer d’épuiser le sujet, que représente pour toi la poésie ?

La plus grande expression du langage, en plus de, paradoxalement, l’évidence de l’impossibilité de l’expression. Malgré cette impossibilité du dire – comme dirait Yves Bonnefoi –, la poésie permet de parler des choses les plus importantes et difficiles de la vie : l’amour et la mort. Peut-être seule la musique et la peinture effleurent-elles cette faculté d’illuminer de la poésie.

 

Détonateurs

 

si la poésie ne souffre pas la balle

elle s’est perdue dans une autre écume

 

la carta de vermeer, Maria Malusardi

 

Qu’y a-t-il eu avec Vermeer, le peintre hollandais ?

Une expérience authentique et dénuée de toute érudition, purement esthétique. Je me trouvais au Rijksmuseum d’Amsterdam et je voulais voir des tableaux de Rembrandt. Alors que je me promenais, je suis tombée sur des tableaux de Vermeer. Je ne savais même pas qui était ce peintre, mais, soudain, j’ai senti qu’il m’absorbait. J’ai modifié mes plans et j’ai commencé à regarder des tableaux de Vermeer, entre autres La Lettre d’amour, qui donne son titre à mon recueil de poèmes. À la fin de la visite, j’ai acheté un livre. Encore aujourd’hui, quand je me sens mal, je le lis et il continue à provoquer en moi une étrange sensation de bonheur.

 

D’où vient le titre de variaciones en la niebla [variations dans le brouillard] ?

Un jour, je montais en voiture avec Marcos, mon mari, à la colline de San Javier (Tucumán) et un brouillard très épais nous a enveloppés, comme si c’était un mur. Nous ne voyions rien autour de nous. Même si Marcos est tucuman, s’il connaissait bien la route, conduisait doucement et klaxonnait en permanence, j’ai éprouvé une angoisse terrible et pensé que nous n’en sortirions pas. Lui avançait tranquillement, mais moi je pleurais. Quelques temps plus tard, une fois le mauvais moment passé, j’ai commencé à travailler sur cette expérience, qui m’a semblé une métaphore hallucinante. Dans ce brouillard j’ai trouvé une sorte d’endroit où la vie et la mort sont réunies, comme dans le théâtre de Kantor, où les vivants cohabitent avec les morts.

 

Chaque livre possède un détonateur, une métaphore de référence ?

Dans mon cas, oui, certaines expériences esthétiques ou existentielles m’ont servi pour écrire un livre. Dans la carta de vermeer [la lettre de vermeer] ce fut le tableau du peintre hollandais. Dans le cas de El accidente [L’accident], il est dû à un accident réel, celui de mon grand-père, coureur de Formule 1, qui s’est écrasé durant un entraînement à Mar del Plata (cette course, si je me souviens bien, fut la première remportée par Fangio, qui dédia la victoire à mon grand-père).

 

Pourrais-tu illustrer comment tu emploies ce détonateur ?

Dans El accidente, par exemple, j’essaye d’en jouer au sens littéral – un accident de voiture –, mais en même temps j’essaye de lui donner un sens d’accident existentiel. À partir de là, j’ai tenté de construire une mosaïque familiale, où j’essaye de retrouver l’intensité avec laquelle j’ai vécu cette expérience si compliquée qu’est la famille pour tout enfant. Moi, de mon expérience familiale, je conserve le vécu d’une menace permanente, de danger imminent, de situations qui ne se concrétisent pas, qu’un accident est toujours sur le point de se produire. Avec ce matériel, je travaille.

 

Qu’apporte variaciones en la niebla à tes deux autres recueils de poèmes ?

Peut-être marque-t-il une certaine prise de distance avec un poids autobiographique grâce à l’écriture ; mais sans me perdre, sans me détacher de ce que je suis. De toute façon, c’est quelque chose que j’improvise parce que, en réalité, mes recherches ne sont pas aussi conscientes. Je sais que j’écris parce que je ne peux pas arrêter de le faire, et quand j’écris, je ne sais pas où je vais. Cependant, je ressens l’impulsion de le faire, le besoin de traverser des contrées déterminées de la vie simplement pour le plaisir de les traverser, sans autre sens que celui-là.

 

Tu pourrais approfondir un peu ce dernier point ?

Mes recherches passent par une tentative pour grandir, chercher, aller au-delà de quelque chose, mais je ne sais pas non plus très bien ce qu’est ce quelque chose. Je suppose que c’est un jeu que l’on établit avec le langage, la vie, la métaphysique, la pensée ; avec tous ces éléments qui se trouvent dans la poésie. C’est pourquoi, variaciones en la niebla représente pour moi une tentative d’aller plus loin dans le langage et dans les questions de l’existence ; de fait, je le considère comme un livre existentiel. Continuent à y apparaître les mêmes thèmes que dans mes autres livres, mais de manière moins crue et avec une plus grande distance lyrique. Bien que El accidente ou la carta de vermeer ne soient pas autobiographiques – ou ils le sont de manière métaphorisée –, je sens qu’avec variaciones je suis parvenue à entrer en relation avec certaines questions personnelles d’une façon plus artistique moyennant le mot.

 

Les stigmates de la douleur dans l’écriture

 

je n’ignore pas le précipice du langage où je reconstruis

mon intime holocauste

la lettre de vermeer, Maria Malusardi

 

Considères-tu que ta poésie est douloureuse ?

La douleur, c’est la vie qui me la cause, pas la poésie ; au contraire, elle me soulage. Peut-être le bonheur est-il là pour être vécu et la douleur, pour être exprimée. Pour ma part, je préfère ne pas parler de ces sources de la douleur ; l’important n’est pas l’expérience mais le comment, comment on le vit.

 

Dans tes livres, tu cites Jorge Semprun, Osip Mandelstam, Paul Celan, qui sont tous passés par un camp de concentration. C’est un hasard ?

Non, je ressens une relation très difficile à expliquer avec les camps de concentration. Concrètement, l’histoire de Paul Celan m’émeut particulièrement : ses parents sont morts dans un camp de concentration, mais lui en a réchappé. En conséquence de cela, sa poésie est traversée par cette douleur, qu’il n’a jamais pu surmonter et qui l’a conduit au suicide. Celan et parvenu à un tel niveau de perception de l’existence humaine qu’il s’avère difficile de ne pas se sentir refléter à un moment ou un autre – Mariana Tsvetaeva a déjà dit que « Après Paul Celan, tous les poètes sont juifs. »–, bien que les circonstances soient différentes. D’un autre côté, le judaïsme est quelque chose qui a une présence très forte dans ma vie, et je ressens comme proche toute agression à son endroit. C’est pourquoi il me semble très délicat de parler de l’appropriation métaphorique que je fais de l’image du camp de concentration, mais je souhaiterais le faire avec le plus grand respect possible ;  je le relie à l’horreur avec laquelle j’ai vécu certaines situations familiales de mon enfance : peur de perdre mes parents, désarroi ou panique face à la mort. Pourvu que l’on comprenne ce que je veux dire… C’est peut-être pour cela que j’aime tant lire Imre Kertész, juif, Hongrois et prix Nobel, qui a été à Auschwitz et à Büchenwald. Kertész, malgré l’horreur de cette double expérience en camp de concentration, rappelle dans ses romans avec une plus grande horreur encore son enfance difficile.

 

Tu te lances à donner une idée concernant la mort ?

J’ai un poème dans variaciones en la niebla qui dit : « pourquoi le visage scindé sur le toit est une fleur sur le brouillard. » Je pense que le visage scindé est la mort dans la vie et la fleur dans le brouillard est la mort dans la mort. La mort dans la mort est belle, parce qu’elle est désormais en elle-même ; cependant, la mort dans la vie est épouvantable, donne envie de pleurer. C’est quelque chose qui m’est arrivé à moi…

 

On écrit pour parvenir au fond de la mémoire ?

Oui, bien que ce soit un objectif impossible ; mais l’important est de traverser certaines expériences et de les graver dans la mémoire. Nous savons que nous allons mourir, pourquoi vivre, alors ? Parce que traverser la vie en vaut la peine. Peu importe Ithaque, ce qui importe est le chemin, comme l’a écrit Kavafis. Écrire est une façon féroce et belle de se perdre dans la mémoire, et une façon très riche d’en profiter, mais aussi une façon de s’enterrer, un lieu de mort.

 

Pour une musique viscérale

 

une autre grand-mère chantait la traviata

le père l’a obligée à se taire

le père s’est enfermé dans sa chambre

la balle fut un diapason dans le crâne

la famille tachée embrassait verdi

 

El accidente, Maria Malusardi

 

Écrire guérit de quelque chose ?

L’écriture est un véritable exorcisme. Bah, elle l’est et ne l’est pas ; on écrit sur des questions déterminées et ce n’est pas pour autant qu’elles ne se produisent plus. Écrire peut te procurer une sensation narcissique pour avoir créer quelque chose de beau et qui puisse plaire aux autres. De ce côté, l’écriture peut agir comme un baume pour les tourments personnels. Néanmoins, on ne se libère pas des tourments intérieurs par l’écriture, en aucune façon : je ne crois même pas qu’un psychanalyste puisse t’en libérer. En tout cas, peut-être qu’écrire t’aide à être un peu moins pire…

 

Pendant l’interview nous avons ri assez souvent. Pourquoi n’y a-t-il pas d’espace pour l’humour dans ta poésie ?

Ce qui me tient à cœur ce sont les poètes lyriques, dramatiques, existentiels, expressionnistes, etc. L’humour ne me vient pas quand j’écris de la poésie ; pour moi les choses passent davantage du côté du lyrisme. L’humour me fascine, mais l’humour noir de Griselda Gambaro, par exemple. Ou celui de César Vallejo, qui en souffrant comme il souffrait a été capable d’écrire que Dieu était malade. Moi j’aime cet humour qui naît de l’angoisse. C’est pourquoi Quevedo, Beckett, Boris Vian, Kafka m ‘enchantent… Si quelqu’un écrit que, soudain, un matin il s’est levé en étant un énorme insecte : n’est-ce pas à la fois terrible et amusant ? Mais ça, il faut savoir le faire ; et moi je ne sais pas.

 

Tu considères ta poésie comme intime pour ce qui est de l’atmosphère mais pas intime dans le contenu, plutôt voilée par certains symboles ?

Je tente de pratiquer un syncrétisme entre ce qui m’arrive à moi et ce qui se produit dans le monde. Par les fissures, par les blessures que l’on a, le monde entre en toi et te fait souffrir d’une façon particulière. C’est pourquoi, même dans les poèmes où je pourrais être plus auto référentielle j’interagis avec le monde. En me servant d’une figure musicale je pourrais dire que je pratique une poésie de chambre, c’est-à-dire, j’emploie le tout petit pour parler de quelque chose de plus grand ; c’est pourquoi je joue avec notre intérieur et l’extérieur qui nous entoure. Par exemple, dans un poème, je joue poétiquement avec les mères de la Place de Mai : le poème sert à parler de leur réalité et de la mienne en même temps.

 

Comment travailles-tu tes poèmes ?

Je travaille beaucoup depuis l’inconscient. Dans ma poésie, je travaille surtout avec le viscéral ; pour moi la musique ou la peinture ont plus d’importance que la raison ; même lorsque je corrige. Même si je pense et travaille les poèmes avec la raison, pour moi prime surtout la musique. J’ai grande confiance dans ce que l’on intériorise et qui affleure ensuite.

 

Lire est une autre façon d’écrire

 

entre le saule de juan l et les six plaies

de paul celan ma biographie aspire à la dissolution

stigmate sous le stigmate

les feuilles versent sur l’étoile l’unique poète

eau du paraná refuge du juif et du seul

tant de plume pour un seul marécage

 

la carta de vermeer, María Malusardi

À quelles lectures prends-tu plaisir maintenant ?

Actuellement je me concentre davantage sur la narration qui ait de la valeur par son écriture, par sa capacité à insérer des réflexions, plutôt que par le simple fait de raconter une histoire. Le regard réflexif de l’auteur m’intéresse davantage et le comment il écrit que l’histoire. Par exemple, le dernier roman de Tununa Mercado m’a fascinée et quelqu’un comme Coetzee m’enchante.

 

En plus de la narration et de la poésie, un autre genre t’attire ?

Je suis aussi grande lectrice de théâtre, même si son espace comme genre littéraire s’est réduit. Malgré ce que disent certains théâtreux, que le théâtre est uniquement fait pour être joué, l’écriture théâtrale en tant que genre m’intéresse moi. Lire Beckett, Shakespeare, Tenesse William, Arthur Miller, Sartre ou Camus, entre autres, et les souligner m’a procuré de nombreuses heures de plaisir.

 

Tu lis de la poésie narrative ?

Moi la poésie narrative, en général, ne m’intéresse pas. Pour moi la poésie doit contenir de l’ellipse, doit avoir quelque chose de subliminal ; tout ne peut pas être écrit, il doit rester des choses non dites, implicites dans une espèce d’écho. De toute façon, j’essaye de lire une poésie très différente de celle que je fais, pour m’enrichir. Il y a une poétesse des États-Unis dans cette veine narrative que j’aime beaucoup, Mary Ho ; mais je serais incapable d’écrire un poème ainsi.

 

De quels poètes te sens-tu la plus proche ?

De beaucoup. De ceux d’ici : Juan Gelman, Olga Orozco, Juana Bignozzi, Paco Urondo, Jorge Bocanera, Paulina Winderman. Des autres, de César Vallejo, Rilke, Paul Celan, René Char ou Marina Tsvetaeva, que je lis toujours. Ah, et maintenant qu’il semble que Lorca soit un lieu commun, moi j’adore la génération de 27, je la trouve merveilleuse. J’ai pris grand plaisir à Miguel Hernandez, Cernuda, Salinas ou Leon Felipe. Des Espagnols actuels, je retiens Gamoneda.