Écrire est un drainage douloureux
Alicia Kozameh
Erna Pfeiffer, Exiliadas, emigrantes, viajeras, encuentro con diez escritoras latioamericans, Vervuet-Iberoamericana, 1995, pp. 90-108.

Erna Pfeiffer – Peux-tu me dire à quel moment de ta vie a surgi l’idée d’écrire quelque chose, de l’écrire sous la forme du roman ou du conte ?
Alicia Kozameh – J’ai écrit très jeune. L’idée d’écrire sous forme de roman ou de conte provient de l’époque où j’étais réellement très jeune ; j’avais, je ne sais pas, je peux te dire dix ans quand j’ai fais mon premier essai de roman. C’étaient des histoires très ridicules, des imitations, bien sûr, de grands maîtres et des choses dans ce goût-là, auxquels je n’arrivais même pas à la semelle ; mais ce furent mes premiers pas ; quant à la poésie, j’étais encore bien plus jeune.
EP – Quels étaient les grands maîtres ?
AK – Je me souviens, par exemple, qu’à l’époque où j’ai écrit le premier essai de roman, Juan Ramón Jimenez était quelque chose de merveilleux pour moi, avec son petit âne, et à cette période j’avais déjà lu Madame Bovary, qui était aussi devenu l’un de mes modèles.
EP – À dix ans ?
AK – Oui, je volais beaucoup de livres pour adultes dans la bibliothèque de mes parents.
EP – Et les premières tentatives sérieuses de publier quelque chose ?
AK – ce fut aux alentours de quinze ans ; j’ai commencé à publier des poèmes dans des journaux et des suppléments culturels de journaux en Argntine. Ensuite j’ai réfléchi à la possibilité de publier des contes, vers dix-huit ans, mais j’ai abandonné l’idée ; parce que je me consacrais pleinement aux taches politiques, et le projet s’est alors dilué, je l’ai laissé pour plus tard.
EP – Mais tu as repris le fil de la politique pour ta publication prochaine, parce que Pasos bajo el agua est un livre éminemment politique.
AK – Oui, c’est un livre de témoignage politique – très important pour moi : amené à la fiction – qui parle de l’expérience en prison. Après toutes ces années de prison on sort avec un grand besoin d’exprimer ce qui s’est produit. Alors j’ai écrit, presque avec désespoir, tout ce qui m’était arrivé depuis la détention, ou ce qui était arrivé à d’autres compagnons. Et aussi un peu de ce que j’ai vécu durant l’exil, un peu de la prison et un peu de l’exil.
EP. – Tu as commencé à l’écrire dans la prison même ou ensuite, lorsque tu es sortie ?
AK – Je l’ai écrit une fois sortie. Et même après avoir écrit un autre roman que je n’ai pas encore publié, et n’ai même pas essayé, parce que j’aimerais le revoir, le réécrire, qui pour l’instant s’intitule El séptimo sueño [Le septième songe]. En prison on a pu écrire très peu, moi j’ai pu écrire très peu, parce qu’il y avait toujours très peu de chances d’avoir un cahier. mais aussi l’inquiétude au dedans ; on était toujours attentif à ce danger de mort quotidien ; il n’était pas facile de se concentrer ni d’écrire. Toutefois j’ai deux cahiers, deux cahiers écrits, déssinés, en prison. Mais Pasos bajo el agua je l’ai écrit une fois en liberté. J’ai commencé à l’écrire à Santa Barbara et l’ai achevé en Argentine.
EP – Le livre est dédié à David Viñas ; qu’a-t-il à voir avec ton texte ?
AK – David n’a rien à voir avec mon texte. Je lui ai dédié le roman du fait qu’il est quelqu’un qui, dans le domaine littéraire, a une grande quantité de mérites. Pas parce qu’à cette époque j’entretenais une relation avec lui ; en réalité je le respecte beaucoup en tant qu’écrivain ; sur le plan intellectuel, en tant que connaisseur de l’histoire et de la littérature de notre pays je le respecte beaucoup. Alors, c’est vrai, à ce moment-là il y avait cette relation, qui a duré cinq ans, et oui, dans la dédicace je fais allusion au type de relation que nous avions. Il m’aurait pari artificiel et un peu mensonger de ne mentionner que mon respect pour quelque chose d’intellectuel. Cela aurait été comme d’éluder le fait même de la relation c’est pourquoi je l’ai fait de cette manière un peu tordue. Ou peu claire, je ne sais pas. Mais la raison est que oui, que j’éprouve pour lui un grand respect intellectuel.
EP – En ce qui concerne la forme littéraire, j’ai l’impression qu’il est très difficile de la définir, parce que je n’arrive pas à déterminer si Pasos bajo el agua est un roman ou si ce sont des contes.
AK – OK. C’est un ensemble de récits avec un format de roman. On le remarque, par exemple, dans l’ordre chronologique circulaire. Ce qu’il y a c’est que j’aime beaucoup les récits indépendants parce que, à mon avis, ils dynamisent énormément la lecture d’un texte. Et comme j’aime rompre avec les formes traditionnelles, chaque fois que j’ai écrit un roman je n’ai jamais eu un patron, une structure traditionnelle. Les chapitres de Pasos bajo el agua peuvent être lus et publiés de manière indépendante, bien sûr, au point que la maison d’édition a eu la même idée que toi, et sur la quatrième de couverture il est écrits « récits », pas « roman », je ne sais pas si c’est « contes » ou « récits ». Quand l’édition a paru j’ai protesté, mais bon, c’était fait. Mais c’est un roman.
EP – Et, pourtant, cela semble un ensemble assez hétérogène ; il ne donne pas l’impression d’avoir été écrit d’un seul trait, ou si ?
AK – Je l’ai écrit d’un seul trait. Ce qu’il y a c’est qu’à l’époque où j’écrivais ce livre il manquait encore trop de temps pour que je puisse écrire sur ce thème avec une réelle liberté. J’attendais encore le moment de pouvoir être plus objective devant le fait de la prison et de la répression en Argentin. Alors j’ai décidé, aussi, en partie pour cette raison, d’écrire des récits séparés susceptibles d’admettre l’insertion de nouveaux chapitres dans le futur. Parce que je savais que je n’avais pas été en mesure de traiter de nombreux aspects : émotionnellement je n’étais pas prête, je n’étais pas encore préparée, il ne s’était pas écoulé assez de temps. Il est trop facile pour moi de revivre les faits avec presque la même intensité que lorsqu’ils se sont produits. Et cela me rend difficile d’écrire sur eux. Certains épisodes étaient plus angoissants que d’autres. Alors j’ai dit : il vaut mieux que je laisse des brèches ouvertes pour pouvoir insérer facilement de nouveaux écrits sur le même sujet quand je me trouverai dans une meilleure situation en termes de mes émotions, et ne pas faire une structure fermée traditionnelle.
EP – Longtemps après, tu viens d’écrire une de ces suites ; le conte que tu m’as envoyé pour Torturada, « Esquisse des hauteurs », pourrait être une suite de Pasos bajo el agua ou l’un des récits que tu souhaiterais insérer ensuite ?
AK – En réalité « Esquisse des hauteurs » n’a jamais été pensé pour faire partie de Pasos bajo el agua, parce que même moi je pense que dans Esquisse des hauteurs à un moment je mentionne des choses déjà écrites dans Pasos bajo el agua, je ne suis pas très sure ; mais en réalité, ce serait possible si je le voulais. Mais ce n’est pas ce que je vais insérer dans Pasos bajo el agua. Le plan est d’y insérer deux autres chapitres qui sont maintenant terminés, qui sont en train d’être traduits en anglais, en lien avec deux histoires qui ne faisaient pas partie de Pasos bajo el agua, parce que je ne m’étais pas sentie… bon, à cause de ce que je t’ai dit auparavant.
EP – De quelles choses s’agissait-il ?
AK – Bon, l’une se produit lorsque la protagoniste de Pasos bajo el agua, Sara, sort de prison, et sort avec une condition spéciale qui s’appelle « liberté surveillée », qui est une autre forme d’arrestation ; on ne peut pas quitter la ville et il faut aller signer chaque jour ou tous les deux jours, cela dépend de l’arrangement, à la Préfecture de Police, une sorte de registre de présence. C’est la manière dont ils contrôlent quelques uns des tout juste « libérés ». Cela a duré, du moins dans mon cas, six mois. Après les six mois, la personne reste virtuellement complètement libre. Ce qui est arrivé à Sara c’est que, à l’issue de la liberté surveillée, ils ont commencé à la suivre. Et ont commencé à la suivre des gens qui avaient fait partie de sa détention des années auparavant. En réalité il s’agissait en particulier d’une personne, l’un des neuf policiers, et cet homme était, durant toute cette persécution, vêtu d’une manière très spéciale : il portait un blouson, une veste, une jacket, whatever, ce que l’on dit dans chaque pays, qu’il avait volé à Hugo, le mari de Sara, au moment où ils arrêtent Sara, plusieurs années auparavant. Il a lui emporté alors ce blouson en même temps que beaucoup d’autres choses qu’ils volèrent dans la maison, et ensuite il l’a porté, il a commencé à le porter ou l’a porté durant toutes ces années, ou il a recommencé à le porter quand Sara est sortie en liberté. La question est que durant un an il poursuit Sara dans les rues avec le blouson du mari. Cela, cette persécution qui culmine sur une situation horrible, dans un appartement vide où lui menace Sara, celui-là est un nouveau chapitre du roman.
EP – Est-ce une coïncidence que la protagoniste porte le même nom que ta fille ?
AK – Non. Bon, voilà : à la naissance de ma fille, j’avais déjà commencé à écrire ce roman ; j’en avais déjà écrit la moitié ; et Sara était seulement la protagoniste du livre. Mais, lorsque j’étais enceinte de ma fille, j’étais convaincue que j’allais avoir un garçon. Je n’avais donc choisi que des prénoms de garçon. Et mes amis, la veille de mon accouchement, m’ont dit : « Alicia, et que se passera-t-il si tu as une fille ? » Et j’ai dit : « Non, non, non, il n’en sera rien ». Et ils ont insisté : « Alicia, au cas où, pourquoi ne cherches-tu pas un prénom de fille ? parce que demain nous allons aller à l’hôpital et si naît une fille, que va-t-il se passer ? » Je me suis dit : entendu ; comme je suis en train d’écrire un livre dans lequel il y a beaucoup de prénoms de femmes, je vais chercher dans le livre. Et j’ai cherché, et le prénom qui m’a le plus plu fut celui de la protagoniste, parce qu’il était court, rond, et me semblait complet. C’est pour cela qu’elle s’appelle Sara. Le prénom de ma fille vient du livre.
EP – Et les autres prénoms des personnages féminins, sont-ils basés sur des personnages réels ? parce qu’ils réapparaissent ensuite dans « Esquisse des hauteurs », par exemple Elizabeth ou Maura étaient tes compagnes ou renvoient à d’autres personnes que tu connaissais ?
AK – Oui, en général, elles sont toutes réelles. À certains moments, j’ai modifié les noms mais, par exemple, le cas de Maura : Le vrai nom de Maura est María, mais le personnage est le même à chaque fois que je le mentionne. Parce qu’elle était si caractéristique, si forte, une vieille dame, forte, grande, prisonnière là. Bon, le personnage est toujours la même personne, mais oui, j’ai un peu changé les noms pour une question de sécurité à cette époque-là. Peut-être que cela n’aurait plus d’importance aujourd’hui, en réalité je ne sais pas. Je choisis d’être prudente. Pais oui, chaque nom correspond à une personne et en général les caractéristiques des personnages sont conservées.
EP – Dans quelle mesure tout cela est-il autobiographique ? Tu as dit au début que c’est un témoignage, mais en même temps c’est un roman, un texte littéraire.
AK – Oui, disons que ce que j’ai fait a été de porter une certaine réalité aux niveaux de la fiction. j’ai essayé de fictionnaliser la réalité. Tout ce qui se produit dans le roman, d’une manière ou d’une autre est vrai, est réel et s’est produit. Par exemple, il y a un chapitre où je parle de la mort d’une compagne par manque d’attention médicale. Au moment où ce roman a été publié en Argentine, je ne savais pas dans quelle mesure, si je racontais la manière exacte dont elle est morte, ou les vrais noms des personnes impliquées, sa famille allait avoir des problèmes, des problèmes de sécurité. Son nom était Alicia País, le nom de la compagne, et elle est morte d’une crise d’asthme. Elle a demandé aux médecins de ne pas prendre la crise d’asthme pour une crise de nerf ou de folie, et elle a demandé qu’on ne lui injecte pas de Valium, elle l’a demandé, et pourtant on lui a injecté du Valium. Elle a perdu le contrôle et elle est morte. Et moi je la fais apparaître sous un autre nom, elle s’appelle Patricia del Campo dans le livre, et meurt d’une hépatite mal soignée, mal prise en compte ; c’est la même personne, et c’est en ce sens que les épisodes sont totalement basés sur la réalité. À certains moments je modifie certaines choses ; à d’autres moments je ne modifie absolument rien. Mais dans la nouvelle version de Pasos bajo el agua – qui ne comporte pas beaucoup de modifications, seulement l’inclusion de nouveaux chapitres et d’un paragraphe ou deux –, le chapitre sur la mort du personnage Patricia del Campo, dans une prochaine édition, quand elle paraîtra, si elle paraît, va être dédié à Alicia País. Le personnage continue à s’appeler Patricia, mais il est dédié à Alicia País, ce qui est une façon plus directe de se rapprocher de sa famille et de tous les compagnons qui l’ont connue ou qui ont vécu d’une manière ou d’une autre le drame de sa mort.
EP – Le fait d’être partie prenante d’un événement me semble très difficile, d’avoir vécu tout cela et, pourtant, d’essayer de le transposer à une qualité littéraire très haute, non ? Comment conçois-tu ce processus d’élaboration de quelque chose que tu as vécu de manière très douloureuse, et que tu veux élaborer sous une forme littéraire ?
AK – Évidemment, il n’arrive pas la même chose à tout le monde. Ce qui m’arrive à moi c’est que je comprends les choses, je les comprends, les élabore, à travers les formes créatives. Alors si moi, par exemple, je ne transforme pas le fait même en fantaisie, je ne parviens à le comprendre que sous sa forme rationnelle. C’est une obsession que j’ai de tout comprendre. Après que le fait s’est produit, je l’installe dans mon esprit comme une fiction ; je le dénature en lui-même et je le transforme en quelque chose de très différent, comme pour pouvoir le détruire, comme pour pouvoir le mâcher, comme pour qu’il devienne accessible à mon système digestif, pour que mon système le supporte, disons, et que sorte comme un produit différent et neuf. Parce que, Erna, si cela devait sortir comme ce qui a été, je serais peut-être déjà morte, parce que je ne supporterais pas autant de merde. C’est une transformation. Je ne pourrais pas supporter les faits. je crois qu’au moment où ils se produisent, on est très fort, on supporte. Par un simple mécanisme de défense, de survie. Mais ensuite, devoir supporter toute ma vie de penser à ces faits sans avoir d’alternative (pour moi artistique), je ne pourrais pas le supporter. Parce que maintenant j’ai le grand avantage de penser aux faits comme faits mêmes, et de pouvoir m’échapper vers Pasos bajo el agua quand je le veux, et vers d’autres textes que j’ai écrits sur les mêmes thèmes. Qui constituent l’alternative fictionnelle.
EP – C’est un processus semblable aux rêves ou à la psychanalyse cette espèce de catharsis ?
AK – Effectivement, c’est cela, c’est simplement cela. C’est une catharsis. Et c’est une chose qui soigne, c’est la guérison, la cicatrisation, à travers le jeu. C’est un jeu.
EP – Mais ce n’est pas seulement avec toi-même, c’est aussi avec les lecteurs. Dans quelle mesure penses-tu aux lecteurs ?
AK – Je pense sans arrêt aux lecteurs quand j’écris, et ce à quoi je pense en premier c’est que les lecteurs ont désespérément besoin d’être en contact avc des textes de bonne qualité littéraire. moi lire m’intéresse, j’aime lire un témoignage direct ; il y a des tas de gens qui font ce témoignage direct, mais je sais aussi qu’il y a beaucoup d’autres gens qui aiment lire de la fiction. Et dans la mesure où le lecteur peut comprendre qu’un texte pour être de la fiction n’en reste pas moins un témoignage, tout devient plus créatif ; et le fait même de la répression, par exemple, revêt une importance beaucoup plus grande, parce que le lecteur peut comprendre jusqu’à quel point la répression même peut devenir aussi créative en termes destructifs.
EP – En plus, peut-être, le texte littéraire peut-il exercer une impression plus forte, plus émotionnelle sur le lecteur qu’un pur texte de témoignage, n’est-ce pas ?
AK – Oui, il est très possible qu’il en soit ainsi. Je pense moi aussi qu’il y a des textes de témoignage direct qui produisent une terrible impression. Mais le texte de fiction est renforcé par le développement de la psychologie des personnages, et l’intervention de cet aspect créatif me paraît bien fondamental et produit ce que tu dis.
EP – Pour en venir à un autre de tes textes : Patas de avestruz : maintenant que je viens de le relire (il n’est pas encore publié et cela me chagrine beaucoup), je m’aperçois que tout le récit est très centré sur le corps. J’ai même fait un relevé de toutes les parties anatomiques qui apparaissent dans le roman et cela ressemble à un tableau complet de l’anatomie humaine, surtout de la femme. Pourquoi ce roman est-il autant centré sur le corps ?
AK – Moi, ce que je crois c’est que… regarde : il y a très longtemps que je me suis aperçue que j’écris avec le corps. Avec tout le corps. C’est ce qui m’arrive. Ce que je vois c’est que chaque que je pense, chaque mot que j’écris a une énorme répercussion, sur mon corps. Et comme mon corps est un corps de femme, c’est comme ça, évidemment, qu’il est présent dans chaque mot que j’écris. Tout se répercute à un tel point, que souvent je peux en arriver à tomber malade alors que j’écris. Au minimum je suis cernée, les traits creusés, nerveuse. J’ai des cauchemars presque toutes les nuits. Autrement dit, tout cela du fait que j’écris. Et parce que ce que j’écris n’est jamais simple, lisse. Et parce qu’écrire est un drainage douloureux. Alors oui, je vois que dans beaucoup des derniers textes j’ai beaucoup parlé des choses du corps. Finalement, quand le corps s’achève tout s’achève, si bien que l’on voit que c’est assez important.
EP – Et même le thème, l’argument du roman, est centré sur le corps de la sœur malade.
AK – Bien sûr, le corps de la sœur spastique, qui est réellement une espèce de plante avec des émotions, des émotions superficielles, mais des émotions. Et oui : comme la relation de la protagoniste avec la sœur était si physique (parce qu’il n’y avait pas d’autre possibilité), comme il s’agissait de l’aider d point de vue physique, tout était centré, bien sûr … Elle ne bouge pas, rend toi compte, la fille ne bouge pas. ne se déplace pas. Je n’y avais pas pensé. Je me rends compte maintenant que, en vérité, c’est en partie ce que je te dis. Mais il me faudrait y réfléchir davantage.
EP – C’est parce que le système de communication entre vous, ta sœur et toi, était aussi physique, le système de contact ?
AK – Il était physique parce qu’elle ne pouvait pas aller aux toilettes seule, elle ne pouvait pas manger seule, elle ne pouvait pas s’habiller seule, et il fallait tout faire pour elle. Alors il était évident qu’il fallait constamment la maintenir propre, la baigner, la laver : tout. Et on ne pouvait pas maintenir une conversation. Alors la communication se faisait à un niveau beaucoup plus élémentaire.
EP – Dernièrement il y a beaucoup de romans ou de récits d’auteurs latino-américains qui portent sur l’enfance. Je ne sais pas si tu les connais. Par exemple Antes de Carmen Boullosa ; et je me demande si cela est dû à une tentative pour explorer son propre passé ou la socialisation féminine, ou s’il y a un autre motif spécial pour que tant de femmes écrivent à propos de leur enfance.
AK – J’ai l’impression que ce phénomène s produit parce que pour la première fois on donne de l’espace aux femmes. Surtout en Amérique latine où nous avons toujours été, historiquement, un élément secondaire dans la société. Alors, maintenant la femme commence à avoir l’opportunité de dire qui elle est et de se reconnaître dans le monde et de se faire connaître. Je crois que la première chose que fait un être humain quand il se reconnaît est de penser à ses origines, d’en parler. Nous sommes peut-être à une étape par laquelle l’homme est passé il y a longtemps, assez longtemps. Je crois que c’est cela ; nous sommes en train d’essayer de les rattraper dans les possibilités, dans les opportunités. Nous essayons d’être reconnues dans nos origines, et je crois que c’est la raison du parcours que beaucoup nous faisons en littérature. C’est, entre autres choses, une fonction sociale que nous exerçons en écrivant.
EP – Pourrais-tu en dire un peu plus concernant tes origines ? Elles se reflètent aussi dans toon patronyme qui n’est pas très courant en Amérique latine.
AK – Oui. Mes grands-parents, les parents de mon père, étaient Libanais. Et les parents de ma mère l’un Syrien, né à Damas, et une grand-mère égyptienne. Mais ben sûr, mes parents sont nés en Argentine, et moi je suis Argentine.
EP – Pour ce qui est de la mère, il me semble qu’elle joue un rôle assez négatif dans Patas de avestruz. C’est un élément autobiographique ou… ?
AK – La mère, dans Patas de avestruz, bien sûr que oui, joue un rôle très négatif. Parce que la relation entre cette mère et cette fille – la en bonne santé, pas la malade – était très mauvaise, était très terrible. L’une des raisons doit se trouver dans la nature de cette mère en elle-même, et une autre raison, très importante, doit se trouver dans le fait d’avoir eu une fille invalide, une fille avec autant de problèmes. On voit que cela corrompt parfois, abîme, abîme moralement. Pas dans tous les cas bien sûr. Je connais d’autres mères avec des enfants malades qui ne vivent pas ainsi l’expérience ; c’est pourquoi je dis que l’une des raisons fortes doit se trouver dans l’origine, dans la nature personnelle, non ?, de ma mère, parce que réellement, et c’est bien autobiographique, ce roman est indéniablement autobiographique. Bien que cette fois encore je me sois donné la liberté d’être créative, d’incorporer des épisodes qui en réalité ne se sont pas produits, mais qui auraient parfaitement pu se produire. Tout possède un grand degré, un énorme degré de vraisemblance. La vérité est que rien de ce qui apparaît ici ne pourrait pas s’être produit. Alors : cette mère avait une grande quantité de ressentiments accumulés en elle, une femme jeune, une femme très belle, une femme avec des désirs, des aspirations à une vie qui s’est vue totalement frustrée depuis le moment de la naissance de la fille aînée, qui est Mariana dans le roman. Sa vie est devenue bancale et la vie de couple a aussi été détruite et tout a été détruit, bien que mes parents soient toujours restés ensemble, mais pleins d’inconvénients. Et ensuite je suis née, quatre ans après ma sœur. Il semblerait que j’aurais dû jouer le rôle d’étouffer certaines angoisses et douleurs en eux, et pourtant il n’en a rien été. Et c’est pour cela que cette mère, dans le roman, maintient toujours une relation horrible avec ses deux filles. Pas avec la malade, en réalité, mais avec la non malade, parce que celle en bonne santé, disons, se sent complètement abandonnée. Elle a des parents, mais comme si elle n’avait pas de parents. Comme s’ils n’étaient pas là.
EP – C’est la sensation d’être orphelin.
AK – C’est une sensation d’être orphelin, parce que le père joue un rôle, je ne sais pas, le rôle du père dans le roman est aussi un rôle négatif, mais la fille a besoin de ce père, ce qui est assez évident à certains moments, mais il n’y a pas e réponses. Alors bien sûr qu’il y a toujours un sentiment d’orphelin, définitivement.
EP – Le père est très agressif, mais la mère aussi est dominante et très négative ; je me suis aperçue que dans de nombreux romans d’auteures latino-américaines la mère joue un rôle semblable. Par exemple, je ne sais pas si tu connais le roman Balún-Canán, de Rosario Castellanos, dans lequel la mère donne toujours la préférence au fils. s’agit-il d’une constante sociologique en Amérique latine ou à quoi est-ce dû ?
AK – Oui. Ce qui concerne le fils a toujours été une constante, comme dans les familles juives et italiennes. le fils traditionnellement est celui qui a reçu absolument tous les bénéfices de la famille, disons. La fille a toujours été destinée à se marier et à avoir beaucoup d’enfants et le fils à rapporter la richesse à la maison et à mener sa vie. De ce fait, pourquoi la fille aurait-elle étudié et pourquoi tant d’autres choses, si bien sûr elle devait se consacrer à avoir des enfants. Mon prénom allait être celui de mon père. Il se prénommait Enrique Carlos et moi j’allais m’appeler Carlos Enrique, avec cette grande originalité qui caractérise les familles traditionnelles. Et le fait que je ne sois pas un garçon fut une offense, parce que premier enfant fille et malade, second, fille, femme, et luttant pour son indépendance. J’ai constitué une offense pour eux, toujours. Et mon père, comme tu dis, était énormément agressif, extrêmement violent, et si ma mère ne me frappait pas c’était parce que c’était inutile, mon père était déjà là pour cela ; c’est lui qui tenait ce rôle. Mais elle jamais (et cela est quelque chose que j’aurais toujours à l’esprit), jamais je ne peux m’en souvenir, je ne m’en souviens pas arrêtant mon père lorsqu’il me frappait. Je n’ai jamais entendu ma mère dire : « Ho, ça suffit, ne la frappe plus ». Elle ne m’a jamais défendue ; au contraire : elle m’a toujours désignée, disons, elle m’a toujours accusée de choses auprès de mon père. Si bien que j’étais quelque chose comme l’objet de défoulement de leurs haines à tous les deux. Et ce qui est étrange c’est que j’en sois sortie, je ne peux pas dire « indemne », parce qu’on en garde toujours des marques, mais je me suis libérée de cette chose terrible, je me suis défendue désespérément. Bien sûr, j’ai développé des mécanismes de défense monstrueux, si bien que je me suis défendue, défendue, jusqu’à me sortir de tout cela. Mais tout a été très brutal et ma mère toujours du côté du plus fort, toujours aux côtés du pouvoir, et mon père était le pouvoir.
EP – Ce questionnement de la mère me paraît quelque peu ambivalent parce que je me demande comment on peut articuler le questionnement de la mère avec des revendications féministes, de solidarité féminine.
AK – Voilà ce que je pense : a situation que traversais ma mère n’était pas la meilleure du monde. Autrement dit, elle avait vingt-cinq ans ou un peu plus et elle avait une fille complètement ruinée physiquement et mentalement. Elle avait un mari macho. Ma mère appartenait à une famille de confession juive, et mon père était antisémite fils de Libanais, de confession chrétienne, de l’église Orthodoxe grecque, et avait passé sa vie à dire à ma mère « juive de merde ». J’ai entendu cela toute ma vie. Ceci dit : à cette époque, au début quand ma mère a eu ma sœur et tout cela, elle se trouvait dans une situation horrible, pleine de pressions dans un pays dans lequel si une femme se séparait elle était mal vue socialement. Se séparer impliquait qu’elle doive emmener ma sœur, emmener ma sœur signifiait comment subvenir à ses besoins, etc. Ce que je vois comme femme solidaire avec d’autres femmes, dans ce cas, est qu’il faut faire tous ses efforts pour que la femme n’aie pas à en arriver à des situations de cette nature qui la place entre l’épée et le mur, dans une attitude vilaine, merdique, de devoir se situer contre ses propres enfants. Parce qu’indubitablement ma mère a eu une attitude merdique.
EP – La situation extérieure n’était pas la seule cause de son attitude, il y avait aussi son caractère…
AK – Je t’ai dit que je connais d’autres mères d’enfants malades qui ont bien une attitude très belle. Je ne crois pas que nous les femmes soyons parfaites par le simple fait d’être femmes, et si nous sommes effectivement passées par des siècles et des siècles d’oppression et d’esclavage, nous sommes en train d’acquérir la capacité de décoller du sol. Intellectuellement nous en acquérons la capacité. Le bon moment va être quand nous n’aurons plus d’excuses et que nous n’aurons plus à nous victimiser ; cette situation de pauvrettes ne me plaît pas. Nous avons été et nous sommes encore, la majorité, dans ce rôle de victimes, parce que nous avons été de vraies victimes d’un groupe de pouvoir, pouvoir qui est encore exercé par ce même groupe. Mais chaque jour nous devons être davantage conscientes que nous pouvons surmonter cela. Nous n’avns plus à nous sentir victimes. Parce que dans la mesure où nous nous sentirons victimes, nous allons continuer à porter préjudice à notre propre position et à nos propres possibilités d’avancer sur les chemins qui nous sont destinés par le simple fait que nous sommes des êtres humains ; pas seulement des femmes, mais aussi des êtres humains. C’est ce que nous sommes d’abord : d’abord nous sommes des êtres humains, ensuite nous sommes des femmes, et les êtres humains doivent se répartir leurs rôles ou doivent les interchanger, ou il n’y a pas de rôles et chacun assume le rôle qui lui plaît, mais à l’intérieur de tout ce mouvement social, moral, émotionnel sur la planète, se produisent, existent, bouillonnent des éléments négatifs, des éléments et des forces, des énergies positives, qui ne sont pas abstraites, qui ne proviennent pas d’idées, proviennent des prédispositions humaines concrètes, terrestres, et regarde, il y a de cela parmi les hommes et parmi les femmes. Les hommes ont terriblement abusé de leur pouvoir. Mais nous autres aujourd’hui savons que ce pouvoir peut être chaque fois plus limité, nous pouvons poser chaque fois davantage de limites. D’abord nous devons apprndre à poser des limite dans le domaine personnel, toutes celles qui avons un mari ou toutes celles qui avons des relations de travail ou des relations de compagnonnage, d’amis, nous devons savoir que l’homme est exactement comme nous, il n’est pas plus ni moins. Moi je suis toujours partie de l’idée que les hommes sont tous des imbéciles ; l’idée que tous les hommes sont des imbéciles me séduit encore. Mais, de toute façon, je sais maintenant que nous sommes en position de ne plus permettre à l’homme d’abuser davantage. Jusqu’au moment où l’homme devra lâcher le pouvoir. Et cela va arriver. Pas complètement, mais nous allons parvenir à un équilibre. En plus les hommes, peu à peu, du moins les plus intelligents, se rendent compte et admettent, reconnaissent, que nous sommes aussi capables qu’eux, bien que cela les fasse enrager. Alors : que se passe-t-il entre ma mère et mon attitude ? Je ne veux pas employer le mot « féministe » parce que parfois je sens qu’on en a abusé. J’aimerais, définitivement, utiliser une autre expresion. Je dirais « égaliste » ou « pro-femme », mais égaliste surtout, parce que j’aimerais beaucoup savoir que nous avons tous la même possibilité. Il est possible que ma mère, à son moment, à son époque, dans les situations données, socialement, politiquement en Argentine, n’ait pas été en condition de divorcer de ce type qui l’appelait « juive de merde », et qu’elle ait dû être dépendante de l’argent que lui rapportait à la maison, à cause de ma sœur, etc. Je pourrais parvenir à comprendre cela, je comprends cela, mais je ne comprends pas qu’elle ne m’ait pas défendue aux moments les plus injustes. Je ne comprends pas non plus que maintenant, en 1993, une femme justifie qu’une autre reste avec un mari qui le paie, ou qui la rend folle, au lieu de rassembler son courage et de décamper. Moi j’entends beaucoup « bon, mais elle n’a pas de travail », et moi je vais aussi dire : « Bom, qu’elle cherche du travail ». Et au « il n’y a pas de travail », je vais répondre que si, mais qu’il faut s’inventer un travail, parce ue les hommes peuvent inventer, et pourquoi pas nous. Je continue à ne pas justifier. Je pense que justifier est victimiser, et victimiser est assassiner. Une victime est la victime d’un massacre. Et moi je ne veux pas massacrer mes propres compagnes de vie, les femmes.
EP – Il me semble qu’il doit être très difficile de rentrer à nouveau dans la tête d’une petite fille de quatre ans, chose que tu as faite dans le roman. Comment y es-tu parvenue ? Il me semble que tout le langage, toute l’expression, pourrait réellement être ceux d’une petite fille de quatre ou sept ans.
AK – Quand ma sœur est morte, elle avait vingt et un ans et moi dix-sept. Elle est morte parce que les enfants atteints de cette maladie meurent généralement jeunes. Ensuite, j’ai été très occupée : j’étais militante, j’étais écrivaine, que sais-je, j’étudiais, travaillais, tout. Et je n’ai jamais eu le temps de me convaincre que ma sœur était morte. Moi j’avais beaucoup aimé ma sœur, je l’aimais énormément, et en même temps je ne l’aimais pas tellement parce qu’elle m’avait pourri la vie. Mais je n’avais jamais eu le temps d’élaborer cette mort. Je savais qu’elle était enterrée, mais je ne m’étais jamais arrêtée sur la question. Jamais. Et les années ont passé, j’ai été faite prisonnière, je suis sortie de prison, et un jour, alors que j’étais en exil au Mexique, je me suis rendu compte que j’avais envie d’avoir un enfant. Alors j’ai provoqué la situation. Alors j’ai provoqué la situation, je sis tombée enceinte, et je suis venue en Californie mettre au monde mon bébé. Et ce fut une petite fille. Et très peu de jours après sa naissance, deux jours peut-être, je me suis aperçu que ma sœur, pardon, ma fille [elle rit] c’est exactement cela!, c’est de cela dont il s’agit, d’un problème très grave : ma fille je l’appelais « ma sœur ». Quand je voulais parler à quelqu’un de mon bébé je disais « ma petite sœur ». Et quand je voulais dire « Sara », qui était le nom de ma fille, me venait « Liliana », qui était le nom de ma sœur. Et figur- toi que cela m’arrive encore. Et dans cette situation j’ai rapidement pensé : qu’arrive-t-il ici ? Il arrivait qu’avec ces lapsus linguae et ces actes manqués, je découvrais que, pour moi, ma sœur n’était pas réellement morte. Et je me suis rendu compte que si dans ma tête ma sœur n’était pas morte, ma fille courait un grand danger. Qui était que je la traite comme j’avais traité ma sœur, terriblement surprotégée et comme une petite fille déficiente mentale et physique. Ma fille courait le danger virtuel de se transformer en une espèce de sœur, moi lui gâchant la vie pour toujours. Et je me suis rendu compte qu’il m’incombait, qu’il était de ma responsabilité de résoudre cette situation, pour pouvoir défendre ma fille. Alors je me suis dit : je dois écrire, grande solution, un roman, bien long et épais, dont la protagoniste principale soit ma sœur.
EP – Oui, parce que tu as dit que tu comprends et résous tes problèmes en écrivant, non ?
AK – C’est certain… Je me suis dit : de cette manière je transforme ma sœur en roman, je la tue, je l’enterre, je la laisse surgir comme roman, et je permets à ma fille de surgir comme ma fille, ce qu’elle mérite. Bon, le plan était merveilleux. Si bien que, toujours en Californie, avec le tout petit bébé, j’ai commencé à essayer d’écrire. Et bien entendu, émotionnellement, j’étais bloquée. Et je n’y arrivais pas. Je préférais faire n’importe quoi, j’allais même jusqu’à préférer faire la vaisselle, tu te rends compte… [elle rit] … pour ne pas avoir à écrire au sujet de ma sœur. Dès que je prenais un crayon je partais un en courant, je fuyais, j’abandonnais tout. Je suis rentrée à Buenos Aires avec ma fille de trois mois, et à Buenos Aires j’ai commencé à chercher de l’aide. Je n’avais jamais fait de psychanalyse ; mon omnipotence ne me l’avais pas permis et ne me le permet pas, et ne me le permettra sans doute jamais. Cependant je savais que j’avais besoin d’une aide spécifique. Et je suis partie à la recherche d’un ami, Carlos Sastre (qui s’est ensuite suicidé), qui était psychologue, mais qui ne pratiquait pas la psychanalyse. Il faisait un autre type de travail. Il me faisait sentir qu’il n’avait pas l’autorité du thérapeute qui me transformait moi en patient, ce que je ne supporte pas. J’ai parlé avec Carlos. Ce que je lui ai tout d’abord dit fut que je n’avais pas d’argent, et il m’a répondu de ne pas m’en soucier. Je lui ai dit : « Carlos, ce dont j’ai besoin c’est d’écrire un roman avec telles et telles caractéristiques et pour telles et telles raisons, et je dois apprivoiser le thème de ma sœur pour pouvoir l’élaborer par écrit. » Et alors nous avons conversé durant plusieurs sessions et avons tout enregistré, et j’ai apprivoisé le sujet, mais je n’ai jamais pu écrire. Mais, durant mes conversations avec Carlos, j’ai compris ce qui m’arrivait. Ce qui m’arrivait c’était que j’avais besoin que quelqu’un « s’introduise » dans mon esprit et me dicte, de l’intérieur, de l’intérieur de moi-même, l’ordre d’écrire. Et comment pouvais-je y parvenir ?, parce que je ne croyais pas les psychanalystes, dans la thérapie traditionnelle je n’avais jamais vu de grandes améliorations chez personne, il m’avait toujours semblé que mieux qu’un psychanalyste il y avait un ami à qui se confier, non ? J’ai dit à Carlos que je sentais que j’avais besoin de quelqu’un qui soit capable de m’hypnotiser. Et Carlos m’a dit pourquoi pas, que cela existait, que l’on recommençait à utiliser l’hypnose comme thérapie. Tout ce dont je me souvenais était que Freud avait abandonné l’hypnose en découvrant la psychanalyse. Alors j’ai dit : « Ah, l’hypnose n’existe plus », et Carlos m’a dit : « Tu te trompes, on utilise à nouveau l’hypnose, et il y a deux ou trois personnes, des thérapeutes, à Buenos Aires qui sont excellents. Ils sont trop chers, tu ne vas pas pouvoir les payer, mais laisse-moi voir comment je peux te mettre en relation avec quelqu’un ; laisse-moi y réfléchir. »
EP – Ce fut une grande nouvelle pour toi.
AK – C’est exact. Je vivais dans l’attente de trouver la personne indiquée … Bon, et les jours ont défilé et mon travail avec Carlos était achevé. J’avais transcrit les cassettes que nous avions enregistrées, j’avais tout dans une chemise. Alors, par une de ces mal nommées coïncidences, hasards, je reçois la visite de quelqu’un, d’une compagne, une grande amie, Susana, avec qui j’avais été prisonnière. Elle était avec son mari, qui avait aussi été prisonnier, et était psychiatre. Après des années (la dernière fois que nous nous étions vues c’était en prison) ils me rendaient visite chez moi. Alors, après les embrassades et les pleurs et tout et tout, ils me disent qu’ils sont à Buenos Aires pour assister à un congrès de thérapie et violence domestique, des choses de cette nature. Je leur parle alors de mon besoin d’hypnose, et Rubén me dit : « Tu as une très grande lucidité sur ce dont tu as besoin. Moi, en tant que psychiatre, je peux te dire que c’est exactement ce dont tu as besoin : que quelqu’un t’hypnotise. Et vois-tu », m’a-t-il dit, » il y a quelqu’un d’absolument parfait pour toi. C’est la personne qui me donne des cours d’hypnose à Santa Fe, parce que je veux aussi employer l’hypnose en thérapie. C’est lui qui organise le congrès, justement, et il s’appelle Hugo Hirsch. Il est très cher, mais c’est le meilleur. Je vais lui parler, pour voir si cette expérience avec toi l’intéresse ; et je vais lui dire que tu n’as pas d’argent. Appelle-le », m’a dit Rubén, « dans quinze jours quand le congrès sera terminé et que j’aurais pu parler avec lui. » Et je l’ai appelé.
EP – Hugo Hirsch n’est-elle pas la personne à qui est dédié le roman ?
AK – Exactement, c’était lui. Je l’ai appelé, il m’a dit oui, qu’il ne pouvait rien me garantir, qu’il devait me rencontrer, me voir, et que je vienne. Alors j’y suis allée. J’étais très nerveuse. Je suis arrivée et quand j’ai vu Hugo Hirsch je me suis rendu compte qu’il était, sans aucun doute, la personne qui pouvait me dire à moi ce que je devais faire. Nous avons parlé, et je lui ai laissé la chemise des sessions enregistrées avec Carlos Sastre. Il m’a expliqué que l’on pouvait réaliser un grand travail avec cela, mais que tout dépendait de ce que je sois hypnotisable ; parce que tout le monde ne l’était pas ; et dépendait aussi de jusqu’à quel point j’étais ou non bloquée avec le sujet, ce qu’il ne savait pas encore, que je devais revenir. Et qu’il n’allait pas me faire payer. Je suis revenue quelques jours après, et dès les premières expériences tout fut si fabuleux. J’étais tellement prédisposée à l’hypnose et ouverte au travail, que Hugo a réellement fait ce qu’il a voulu. Pour ne pas t’ennuyer, deux mois après avoir commencé avec lui toutes ces sessions d’hypnose, j’écrivais le roman. Et lui m’a donné, je m’en souviens, comme une sorte d’ordre, où il m’a dit : « Bon, maintenant nous allons être en vacances pendant un mois, parce que je pars au Chili, et quand je reviens j’ai besoin du premier chapitre de ton roman terminé ». Et moi j’étais très obéissante pour toutes les choses qu’il me proposait, qui étaient de véritables ordres. Et lorsqu’il est revenu j’avais terminé le premier chapitre du roman. Ceci dit : tandis que j’écrivais – maintenant je peux répondre à ta question sur l’enfance –, tandis que j’écrivais ce premier chapitre, ce qui s’est produit c’est que soudain j’étais tellement prédisposée à l’état d’hypnose, que je sortais de l’état d’absolue conscience de la réalité pour entrer dans une sorte de transe, dans un va et vient constant. Ce n’était pas une hypnose totale, ce n’était pas une transe complète, mais je revenais à cette sensation que j’avais eue, consciente ou inconsciente, ou semi consciente, dans le cabinet d’Hugo Hirsch. Alors la petite fille de quatre ans qui était apparue en état d’hypnose, réapparaissait dans le souvenir quand j’écrivais. C’est pourquoi il y a dans le roman des mots de… des réflexions d’une petite fille, et que soudain cette petite fille raisonne comme un adulte. Parce que c’est un vrai aller et retour de mon esprit entre les deux. Par moments c’est la grande qui écrit et par moment c’est la petite fille qui écrit. C’était incroyable. Je sentais … soudain j’écrivais comme une petite fille et soudain j’écrivais avec ma pensée normale d’adulte, et quand je m’y attendais le moins je revenais à la petite fille. C’était le produit des pratiques avec Hugo. Et ce que j’ai fait, cette fois d’un point de vue technique, fut d’incorporer ce hamac mental comme un procédé, comme un style. Un style qu’à ce moment-là je ne m’étais pas proposée de créer. Dans certaines de ces sessions, c’es-à-dire, durant la première étape, Hugo ne m’a pas complètement endormie, mais m’a maintenue dans un état de paralysie physique ; je ne pouvais pas bouger ni réagir à rien, mais je pouvais suivre chaque pas de la séance avec ma conscience, parce que j’étais réveillée. Mais je ne perdais rien de ce qui traversait mon esprit tandis qu’il me parlait pendant des heures. C’étaient des séances extrêmement longues. Tout cela est enregistré …
EP – Et que se passait-il ? Des souvenirs revenaient, ou … ?
AK – Je n’avais pas assez de souvenirs. C’est pourquoi j’avais besoin de l’hypnose, parce que je devais enquêter sur l’inconnu, sur le totalement oublié. Et ce qu’a fait Hugo, par exemple, fut de me dire : « Raconte-moi ce dont tu te souviens, même si ce n’est pas grand chose, d’un épisode que tu souhaites récupérer. » Alors je commençais à dire quelque chose et, tandis que je parlais, il m’amenait vers la transe et je m’endormais, et je continuais à parler endormie. Et à partir de ce moment-là je ne me souvenais plus de rien. Je quittais le cabinet sans savoir ce qui s’était passé durant la séance, je rentrais chez moi faire mes affaires, et tandis que peut-être je changeais les couches de la petite Sara, boum, tout à coup un souvenir, un souvenir ! un souvenir ! Et ce souvenir me menait au téléphone public (ce n’est pas facile à Buenos Aires d’avoir le téléphone chez toi), ma petite dans les bras, j’appelais Hugo et je lui disais : « Hugo, j’ai parlé de ça et de ça aujourd’hui ou hier ? » Et lui me disait « Oui. Bien, et comment te sens-tu ? » Et alors je lui expliquais ce qui m’arrivait, et s’il voyait que tout allait bien, il disait : « OK, tout va bien ; mets-toi à écrire », sinon, il me disait : « Tu viens immédiatement ». Alors il m’aidait à écouter la cassette, il m’expliquait ce qui s’était produit durant la séance, et c’est comme cela que j’ai réintégré des scènes, des souvenirs et des situations qui sont maintenant des épisodes du roman.
EP – Quelle chance d’avoir quelqu’un comme cela pour te sortir de ton amnésie !Non ?
AK – Oui, une belle personne. Même quand j’ai décidé de revenir en Californie toute cette relation ne s’est pas interrompue. Elle a duré des années, et dure. Il a voyagé au Mexique pour son travail et est passé par Los Angeles, et il est allé jusu’à me faire une séance d’hypnose dont j’avais vraiment besoin, vers la fin du roman… Je sais que je peux toujours compter sur lui. C’est un grand soutien. Il est venu et a constaté que ma fille a grandi saine et sauve, puisque c’était la finalité de toute cette histoire, longue et complexe … ; que mon roman soit écrit. Et que ma sœur meure finalement ! Et toutcela a réussi.

Entretien enregistré chez Alicia Kozameh, Los Angeles, le 13 juillet 1993, corrigé par l’auteur en novembre 1993.

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Alicia Kozameh est née le 20 mars 1953 à Rosario, Argentine, d’un père d’origine libanaise et de mère juive. Un vécu traumatisant, qui influencerait beaucoup son œuvre littéraire (c’est le thème de son roman Patas de avestruz) furent la vie et la mort de sa sœur aînée, Liliana – spastique du fait d’une césarienne ratée – qui mourut à vingt et un ans, alors qu’elle en avait dix-sept. De 1973 à 1975 elle a étudié la Philosophie et les Lettres à l’Université nationale de sa ville natale. En tant que militante de gauche elle fut arrêtée le 24 septembre 1975, en même temps que son compagnon et elle fut prisonnière dans le « Sous-sol » de la Préfecture de Police de Rosario, l’un des lieux de détention les plus précaires et dangereux du pays. Plus tard, elle fut transférée à Buenos Aire, au pénitencier de Villa Devoto, d’où elle put sortir grâce à une amnistie de Noël le 24 décembre 1978, en liberté surveillée. Ces expériences funestes ont été traitées par l’auteure dans son roman Pasos bajo el agua. De 1979 à 1980 elle a travaillé dans une agence de publicité à Rosario. Au bout des six mois de liberté surveillée elle a continué à faire l’objet d’une sérieuse répression et de dérangements de la part des autorités policières, raison pour laquelle elle a entamé des démarches pour quitter le pays. Après huit mois d’attente, le passeport lui ouvrant l’exil lui fut remis, en Californie d’abord, puis à Mexico. Là elle travailla dans une agence de presse et fut, en même temps, rédactrice en chef de la revue littéraire La Brújula [La Boussole]. Elle revint en Californie, et entre 1983 et 1984 elle travailla comme chef de bureau et directrice de la bibliothèque « Los niños de las Américas » [Les enfants des Amériques] à Santa Barbara, une agence sans but lucratif qui travaillait au bénéfice des enfants pauvres du Mexique et d’Amérique Centrale. En juin 1984, peu après la naissance de sa fille Sara, elle a finalement décidé de revenir en Argentine, ou elle a exercé en free-lance chez Estudios Prisma, une agence de marketing de Buenos Aires ; de 1985 à 1987 elle a été employée à l ‘Escuela Freudiana de La Argentina, une académie post doctorale de psychanalyse. Durant son séjour à Buenos Aires sont publiés ses contes et ses articles dans des journaux et revues argntines. En 1987 la maison d’édition Contrapunto édite son roman Pasos bajo el agua, qui se concentre sur l’expérience de la prison et de l’exil. C’est pour cette raison qu’elle est à nouveau menacée par des membres de la police, et qu’elle décide alors, en 1988, de revenir en Californie. Elle y a travaillé quelques temps à cataloguer des livres à la bibliothèque de l’University of Southern California (USC), dans la collection d’Amérique centrale. Elle a fondé à Los Angeles un centre culturel latino-américain le « Taller hispanoamericano de cultura », où elle donne des cours de langue et de littérature hispaniques, organise des événements et des ateliers et publie la revue Monóculo [Monocle].

Durant ses années à Buenos Aires, elle a reçu le prix « Crisis » d’Argentine pour le chapitre 5 de Pasos bajo el agua, en 1986.

L’écriture d’Alicia Kozameh est novatrice, originale, pas exempte d’un certain sens de l’humour, malgré l’arrière-plan autobiographique plutôt tragique de ses romans. L’auteure tente de rompre les moules de la littérature traditionnelle à travers un langage et des structures fragmentaires, de phrases courtes et percutantes, d’images insolites, très souvent centrées sur le corps même de la femme. Dans son roman inédit Patas de avestruz, en plus, elle tente d’évoquer le langage restreint de la sœur spastique, donnant ainsi une voix non seulement aux opprimés politiquement, mais encore à d’autres marginalisés de notre société. Les personnages de son prochain roman, sur le point d’être terminé, sont, comme le dit l’auteure elle-même, en train de l’aider à « comprendre la folie de ce siècle qui s’achève ».

Oeuvre publiée :

Pasos bajo el agua (roman), Buenos Aires, Contrapunto, 1987 (1986 « Premio Crisis » en Argentine : une édition augmentée bilingue est en préparation aux États Unis).

Alicia Kozameh a par ailleurs publié de nombreux articles de presse de même que de la poésie et des contes dans différentes revues.

Oeuvre inédite :

El séptimo sueño (roman)
Patas de avestruz (roman)

Oeuvre traduite :
En anglais :
Steps under water (roman, scénario et œuvre de théâtre, traduction Luis Devaux et David Davis).
So My Friend Jacinto Understands (conte, traduction David Davis) dans Popular Memory and the Politics of Oblivion, Argntina and Uruguay (1970’s-1990’s). Édition d’Adriana Bergero et fernando Reati.

En allemand :
„Wie Straußenfüße“ (fragment de roman) en: AMORica Latina: Mein Kontinent – mein Körper. Erotische Texte lateinamerikanischer Autorinnen. Édition et traduction Erna Pfeiffer. Vienne: Wiener Frauenverlag,1991.
„Höhenlinien, flüchtig hingeworfen“ (conte), dans: Torturada – Von Schlächtern und Geschlechtern. Texte lateinamerikanischer Autorinnen zu Folter und politischer Gewalt. Édition et traduction d’Erna Pfeiffer. Vienne: Wiener Frauenverlag, 1993.