Entretien avec Ricardo Strafacce à propos de sa biographie d’Oswaldo Lamborghini, par Augusto Munaro
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Il y a des cas exceptionnels dans la littérature nationale. Des auteurs qui ont cimenté leurs esthétiques dans le dos des lois narratives conventionnelles. Macedonio fernández, Arturo Cancela, Néstor Sánchez, Ricardo Colautti, Antonio di Benedetto, peuvent faire partie de cette liste de créateurs profondément singuliers. L’écrivain et poète Osvaldo Lamborghini (1940-1985), a été l’un d’eux. Un auteur dont le style littéraire n’est inscrit dans aucune continuité, car il n’a jamais fait partie d’aucune séquence. Son style converge plutôt vers des formes d’écriture antagoniques, de la gauchesca jusqu’à des incursions dans le ton surréaliste, sans dédaigner la parodie aux tonalités rabelaisiennes. La psychanalyse et l’ironie ont été, elles aussi, une autre empreinte de sa prose. Une respiration narrative polymorphe à la trame très complexe, qui est née et morte avec lui.

Lamborghini, nous dit l’histoire, a publié seulement trois livres de son vivant : El Fiord (1969) ; Sebregondi retrocede (1973) et Poemas (1980), mais cela lui a suffi pour rompre avec les canons de la littérature argentine. Quelques cinq cents pages ont suffi pour reformuler licitement la manière d’écrire de la fiction. On n’a pas su grand-chose de sa vie. Militant péroniste, il fut membre de la revue Literal. Personnalité un rien complexe, il a mené une existence vagabonde. Il est décédé en Espagne, à 45 ans, enveloppé d’un voile de légende ; étant un auteur marginal et secret. Tel a été le singulier destin de celui qui fut le point de rencontre entre l’ancienne et la nouvelle littérature nationale. Ses jours furent contrastés, comme ses livres.

Éclaircir ce qu’imagine Lamborghini s’avère aussi complexe que de se référer à sa personnalité transgressive. Il a su inventer une écriture parodique, scatologique, irrévérencieuse, par moments risible et explicitement sexuelle. Sa plume a incarné une musicalité narrative sans égale. Malgré cela, ses textes continuent à être marginaux, bien qu’ils connaissent une plus large réception par rapport à des époques antérieures. Avec la publication de ses œuvres complètes, éditées et préfacées de manière posthume par son ami et exécuteur testamentaire César Aira, la portée de ses écrits s’est déplacée des marges vers le centre de la littérature argentine. L’intérêt envers sa figure mythique s’est démultiplié durant les cinq dernières années suite au surgissement d’une importante collection d’essais critiques ; textes qui l’ont consacré comme l’écrivain qui a le plus influencé les nouvelles générations de narrateurs nationaux. Depuis, sa figure n’a fait que grandir et stupéfier.
L’avocat et écrivain Ricardo Strafacce (1958), auteur de El crimen de la Negra Reguera et de La Bolivienne, entre autres romans, s’est consacré avec abnégation au long d’une décennie de labeur à démêler la vie et l’œuvre de l’auteur de El Fjord. Le résultat est Oswaldo Lamborghini, una biografía (Mansalva), un travail de recherche monumental, et de credo intellectuel, qui nous rappelle par sa qualité et son ambition – elle dépasse le millier de pages – la célèbre Vie de Samuel Johnson de James Boswell. Un travail qui désacralise certains concepts et qui élucide les aspects personnels et professionnels moins connus de l’auteur mythique, à travers des centaines de lettres, manuscrits et le témoignage de ceux qui l’ont connu. Ainsi, Strafacce éclaire, à travers une prose vigoureuse et objective, le projet de Lamborghini, non seulement en reconstruisant chronologiquement la vie de l’intéressé, mais en redessinant le monde culturel d’alors avec une habileté inhabituelle.
Oswaldo lamborghini, una biografía, livre sur le point de paraître, constitue un sauvetage opportun et rigoureux sur qui a légué une des œuvres essentielles de la littérature latino-américaine, celle que Strafacce lui-même a qualifié sans hésitation de « suprême ».

— Comment a surgi la possibilité de réaliser un projet aussi singulier que cette biographie exhaustive ? Qu’avez-vous cherché principalement à atteindre ?
— Dès que j’ai lu Lamborghini j’ai su – je suppose – que j’allais un jour écrire à son sujet. En même temps, j’éprouvais une grande curiosité pour sa personne (comment a pu être quelqu’un qui écrivait comme cela ? me demandais-je). Finalement, je ressentais alors un malaise presque invincible par rapport au discours critique. De la convergence de toutes ces circonstances a surgi naturellement le choix du genre biographique.

— Cela t’a demandé une décennie de recherche, et combien de temps de rédaction ?
— L’écriture proprement dite du livre m’a pris trois ans fébriles. Il y a eu ensuite de nombreuses retouches, corrections, etc.

— En ce qui concerne la méthode de recherche, as-tu employé un modèle spécifique ? As-tu pris en compte d’autres biographies ou études monographiques avant de te lancer pour de bon dans la réalisation de ce livre ?
— La méthode a consisté à compiler des lettres (deux cents environ), des photos (en nombre similaire), de comparer des manuscrits et différentes versions des textes finalement publiés, à recueillir des témoignages (quelques cent cinquante), parcourir des hémérothèques et une dizaine d’archives publiques et privés et, surtout, réfléchir et émettre des hypothèses sur ces matériaux et les organiser de façon narrative. J’ai lu quelques biographies, oui, mais aucune n’a servi de modèle. Je pourrais dire que j’ai appris à écrire le livre alors que je l’écrivais.

— Ce fut un travail, d’une certaine manière, intuitif ?
— On pourrait dire que oui. De fait, quand j’ai commencé la recherche j’ai cru que j’allais écrire un livre de deux cents pages. Mais à mesure que j’écrivais, la chose a pris une autre dimension.

— Pourquoi crois-tu que le genre biographique a été aussi pauvrement abordé dans l’histoire littéraire argentine ? Quelles sont d’après toi les raisons de ce phénomène déficitaire ?
—Il ne serait pas élégant de ma part – et ce ne serait sans doute probablement pas juste non plus – de donner pour exacte l’affirmation implicite dans votre question. En tout cas, je n’ai pas un mauvais souvenir de la biographie de Arlt de Silvia Saíta et parmi mes prochaines lectures figure la biographie de Walsh d’Eduardo Jozami. Peut-être votre jugement décourageant renvoie-t-il à certains travaux dans lesquels le ton journalistique et un certain empressement à faire connaître le livre ont conspiré contre des projets qui méritaient davantage de patience. Enfin : la brève biographie d’Alejandra Pizarnik écrite par César Aira est un petit chef d’œuvre.

— Selon vous, à quelles questions une biographie idéale devrait-elle répondre ?
— Je pense à celles-ci : 1) Comment était une personne qui écrivait comme cela ?; 2) pourquoi écrivait-elle ainsi ?; 3) Quel contexte – familial, social, culturel, économique, etc. – a-t-il servi de cadre à la naissance de cette voix, de ce style ? 4) Dans certains cas – Lamborghini en est un –, quels sont les contextes qu’il convient de retracer pour comprendre les allusions que les textes font quand ils se montrent – ou se feignent, c’est pareil – autoréférentiels ?

— As-tu connu au cours de la recherche un empêchement qui a mis en danger sa concrétisation ?
— Des empêchements, non, au contraire : j’ai contracté une immense dette de gratitude avec des dizaines de personnes, sans la générosité desquelles le travail n’aurait pas été possible. Des difficultés, oui : nos archives publiques (la Bibliothèque nationale par exemple) n’aident pas beaucoup, c’est vrai. Et puisque nous en parlons : mon éditeur (un éditeur indépendant et courageux) m’a récemment suggéré de présenter le livre à une sorte de concours (ou appel d’offres) organisé par le Gouvernement de la ville de Buenos Aires pour attribuer des fonds destinés, justement, à la publication de livres. Mais je n’ai pas eu de chance. On me dit que l’un des membres du jury, qui, par hasard, venait de publier un article sur Lamborghini dans lequel le ressentiment apparaît sous les formes de la négligence (ou vice et versa), s’est opposé à l’attribution de la subvention avec un argument un peu étrange : « Ce n’est pas possible – me dit-on qu’il a dit –, même Borges n’a pas de biographie de mille pages ! ». Curieusement, l’intertexte qui me vient en mémoire pour comprendre cette opposition est de Borges. Il s’agit du conte « Le stratagème », inclus dans Le livre de sable. Borges l’a défini ainsi : « L’obsession éthique des Nord-Américains m’a toujours surpris. « Le stratagème » veut refléter ce trait ». Nous, nous n’avons aucune obsession éthique, c’est bien connu. Malgré tout, le livre est maintenant chez l’imprimeur. Sans subvention.

— En ce qui concerne la figure du sujet. Osvaldo Lamborghini a-t-il été un « écrivain maudit » ? S’est-il délibérément tenu à l’écart de la culture officielle ou est-ce encore le produit d’un mythe ?
— Personne, autant que Lamborghini, n’a souhaité accéder à la publication, aux comptes rendus, aux prix, aux entretiens, au marché en somme. Qu’il y ait aspiré avec une œuvre comme la sienne est une autre question, paradoxale si on veut. Dans une lettre à ses amis Tamara Kamenzsain et Hector Libertella, sans une ombre d’ironie ou de provocation, il se confessait ainsi : « S’il y a quelque chose qui me plaît dans cette vie canaille c’est publier ».

— Cependant il n’a pas beaucoup publié. À quoi cela est-il dû ?
— Fondamentalement, à ce que, exception faite de ses dernières années, il écrivait peu. Il a écrit 80% si ce n’est davantage de son œuvre entre 1983, moment où il s’est définitivement installé à Barcelone, et 1985, l’année de sa mort. Et à ce moment-là publier ne l’intéressait plus, peut-être parce qu’il avait compris que pour cette œuvre, par son caractère fragmentaire ou discontinu, l’édition posthume convenait davantage.

— Comment avez-vous fait pour conserver un style impassible au long de 1200 pages, d’autant plus, en tenant compte du style particulier du sujet de la biographie ? Jusqu’à quel point en avez-vous été conscient ?
— Votre question me fait penser à quelque chose que je ne m’étais jamais formulé : comment le style du personnage objet de la biographie agit-il sur celui du biographe ? Je ne sais pas, réellement. En tout cas, j’ai eu du mal à commencer à écrire le livre mais une fois que j’ai trouvé le ton j’ai progressé avec beaucoup de naturel (et de vitesse).

— Une réécriture a-t-elle été nécessaire ?
— Si ce n’avait pas l’air présomptueux je vous dirais que je n’ai rien réécrit, même si beaucoup de retouches se sont avérées nécessaires.

— Bien que ce soit au lecteur de le déterminer, croyez-vous que la publication de cette biographie aidera à mythifier ou à démythifier encore davantage la figure de l’auteur de El fiord ?
— Je crois que, dans la mesure où le livre restitue, comme je l’ai dit auparavant, divers contextes, il érode le mythe. Peut-être pour construire un autre mythe pourriez-vous dire. Soit.

— Comment expliquez-vous cette poussée de « lamborghinophilie » qui se développe à travers une prolifération de travaux récents ? C’est une simple manœuvre de marketing ?
— Je ne sais quoi vous dire de la « poussée », si elle existe. J’ai commencé ce livre durant le dernier millénaire et alors déjà toute personne qui savait ce qui lui convenait avait bien lu Lamborghini. Peut-être cette œuvre a-t-elle aujourd’hui de nouveaux lecteurs mais j’établirais plutôt un lien avec une question de génération (de nouvelles générations de lecteurs) qu’avec une mode ou une « poussée ».

— Quelle est selon vous la valeur littéraire de l’œuvre d’Osvaldo Lamborghini ?
— En ce qui concerne la valeur littéraire de cette œuvre je n’hésite pas à la définir comme suprême. Je crois que le temps finira par la rendre centrale dans le système actuel de notre littérature mais, comme vous le soulignez (sous le soupçon de la « poussée » ou de la manœuvre « marketing »), les choses, peu à peu, se mettent en place.

— Ce fut le plus grand héritier de Arlt et Gombrowicz ?
— Même si le concept d’ « héritier » est un peu fort – et à la fois ambigu – on peut sans aucun doute faire mention des noms de Arlt et de Gombrowicz. Mais aussi, et surtout dirais-je, ceux de Macedonio Fernández et de José Hernández. Et celui de Borges, bien entendu.

— Une fusion entre métaphysique et gauchesca, le savant et le populaire ?
— Si vous ne le prenez pas mal, je laisse ce type d’approche au corps académique.

— Vous sentez-vous en accord avec les résultats de cette biographie ?
— Je suis en accord avec ce que j’ai écrit. Le temps et les lectures diront si je fais bien.

— Avez-vous l’impression d’avoir été influencé de quelque manière par Osvaldo Lamborghini ?
— Pas plus que quiconque tombant sur les délices de ce style.