Space Invaders

Nona Fernández | Chili

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Titre . Space Invaders

Auteur . Nona Fernández

Pays . Chili

Traductrice . Anne-Claire Huby

Genre . Roman

Édition . Papier et électronique


5 € / 124 pages / 8.5 x 12.5 cm

ISBN . 979-10-92948-33-2

Avril 2017


Du même auteur :
Fuenzalida


DOCUMENTS COMPLÉMENTAIRES :

Échappée :
"Nona Fernández. La poésie de la métonymie"

Sur Space Invaders

Au centre de la toile tissée par ce court roman, Estrella González, la fille d’un gradé disparue des bancs de l’école durant les années noires de la dictature chilienne. Un mystère pour ses camarades qui se souviennent, rêvent pour bâtir un canevas où s’entrecroisent les voix, les lettres, les aliens d’un jeu vidéo, une Chevy rouge, des enfants militants ou pas, une main orthopédique sur fond d’école qui discipline...

Roman choral qui met en scène la génération grandie sous la dictature, incite à un travail de mémoire afin d’« échapper à ce mauvais rêve auquel nous sommes soumis. Notre propre histoire. Apprendre à s’éveiller. » (Jaime Pinos)

Sur Nona Fernández

Nona Fernández (Santiago du Chili, 1971) actrice chilienne et co-fondatrice de la compagnie théâtrale La Fusa, scénariste pour séries télévisées, est aussi écrivaine : dramaturge, auteur de contes et de romans. Primée à de nombreuses reprises aussi bien pour ses talents d'actrice, que pour ses séries et ses livres, en un mot une écrivaine à qui tout semble réussir !

Extrait de Space Invaders

I

Santagio du Chili. Année 1980. Dans un lycée du quartier Avenida Matta, une petite fille de dix ans entre en tenant la main de son papa. Elle porte un sac de cuir à l’épaule et les lacets de sa chaussure droite sont défaits. Dehors, dans la rue, gisent encore les traces d’une manifestation qui a laissé quelques tracts, bouteilles vides et déchets éparpillés sur le trottoir. La nouvelle Constitution proposée par la Junte militaire a été approuvée à une large majorité. Le concierge du lycée balaie la saleté du perron tout en regardant le père de la petite fille. L’homme enlève son béret de carabinier pour dire au revoir à sa fille. Il lui donne un baiser sur la joue et lui dit quelques mots à l’oreille. La petite fille sourit et avance ensuite dans le couloir, son lacet défait traînant sur le carrelage. Devant la statue de la Vierge du Carmen, elle s’agenouille et baise son pouce.

II

Parfois nous rêvons d’elle. Depuis nos matelas éparpillés dans Puente Alto, La Florida, Estación Central ou San Miguel, depuis les draps sales qui délimitent notre emplacement actuel, réfugiés sur des couchettes qui supportent nos corps fatigués qui travaillent et travaillent ; de nuit, et parfois même de jour, nous rêvons d’elle. Les rêves sont divers, comme diverses sont nos têtes, et divers sont nos souvenirs, et divers nous sommes, et divers nous avons grandi. Depuis notre onirique diversité, nous pouvons admettre que chacun à sa manière la voit comme il s’en souvient. Acosta dit que dans son rêve elle apparaît enfant, comme nous l’avons connue, en uniforme scolaire, les cheveux pris dans une paire de longues tresses. Zúñiga dit que non, qu’elle n’a jamais eu de tresses, qu’elle lui apparaît à lui avec une chevelure noire et épaisse encadrant son visage, chevelure dont il est le seul à se souvenir, parce que Bustamente a une autre image et Maldonado une autre et Riquelme une autre et Donoso une autre, et toutes et chacune sont différentes. Les coiffures et les couleurs varient, les traits n’en finissent pas de se préciser, les formes s’estompent, et il n’y a pas moyen de se mettre d’accord parce que dans les rêves, de même que dans les souvenirs, il ne peut ni ne doit y avoir de consensus possible.

Fuenzalida rêve de la première fois qu’elle l’a vue. Quand elle se réveille, elle ne se souvient pas bien comment était sa coiffure, si bien qu’elle ne prend pas part à ce débat avec le reste de la classe, parce que pour Fuenzalida l’important dans les rêves ce sont les voix, pas les coiffures. Fuenzalida rêve de beaucoup de voix d’enfants chuchotant dans la salle de classe du CM2 et du professeur de service faisant l’appel. Acosta, présent. Bustamente, présent. Les voix de chacun des enfants répondent sur le ton juste, tels qu’ells étaient, parce que bien que les voix se diluent dans le temps, les rêves savent les ressusciter. Donoso, présent. Fuenzalida, présent. Et alors son tour, son nom prononcé sous les moustaches noires du professeur. González, entend-on dans la salle, et depuis un banc solitaire de la rangée du fond, la nouvelle élève, ou peut-être pas si nouvelle, répond présente. C’est elle. Peut importe de quoi ont l’air ses cheveux, sa couleur de peau ou ses yeux. Tout est relatif, sauf le son de sa voix, qui lorsqu’il s’agit de rêves, selon Fuenzalida, équivaut à une empreinte digitale. La voix de González s’insinue en nous depuis le rêve de Fuenzalida et s’empare de nos propres images, de nos propres versions de González, et s’installe là et reste pour nous accompagner nuit après nuit. Certaines nuits elle rend visite à l’oreiller de Acosta, d’autres au matelas de Maldonado, ou d’autres aux draps déchirés de Donoso. Et ainsi le parcours nocturne est un appel circulaire qui ne s’achève jamais, un contrôle éternel qui ne nous laisse pas dormir tranquilles. Des années ont passé. Trop d’années. Nos matelas, comme nos vies, se sont éparpillés dans la ville jusqu’à se déconnecter les uns des autres. Qu’est devenu chacun ? C’est un mystère qu’il importe peu de résoudre. À distance nous partageons des rêves. Au moins un, brodé de fil blanc sur le revers d’une blouse à carreau : Estrella González.

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