Les voix d'en dessous

Pablo Melicchio | Argentine

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Titre . Les voix d'en dessous

Auteur . Pablo Melicchio

Pays . Argentine

Traductrice . Maïra Muchnik

Genre . Roman

Édition . Papier et électronique


12 € / 164 pages / 15 x 21 cm

ISBN . 979-10-92948-16-5

Janvier 2016

Sur Les voix d'en dessous

Chiche est différent, souffre d’un léger retard mental. Dans le centre pour handicapés où il est interné, il développe cependant un don : celui d’entendre et de communiquer avec des voix.

Quelles sont-elles ? Que nous racontent-elles ? Que nous disent-elles de l’histoire récente de l’Argentine ?

En mêlant la tragédie personnelle d’un personnage marqué par la violence et la violence qui traverse la société argentine, Pablo Melicchio signe un roman profondément humain à l’écriture tantôt empreinte de naïveté, tantôt poétique et cruelle.

Sur Pablo Melicchio

Pablo Melicchio (1969) est écrivain et psychologue.

Remarqué dès la publication de son premier roman Letra en la sombra (2008), il est aussi l’auteur de Crónica de los hombres que buscan un lugar (2011), texte issu de travail mené au sein de l’atelier d’écriture de réflexion destiné aux personnes vivant dans la rue qu’il anime depuis plusieurs années.

Il est par ailleurs l’auteur de notes, contes et récits publiés dans différents journaux et revues argentins.

Extrait des Voix d'en dessous

Chapitre 1

Roberto Durán sortit de prison à soixante-neuf ans et mille maux. Selon la loi en vigueur, il avait payé pour le crime qu’il avait commis. Selon la sienne, il avait passé ces vingt-cinq dernières années enfermé, ailleurs c’est vrai, mais n’était-ce pas le simple prolongement de sa réclusion antérieure ?

À la une de tous les journaux à l’époque, il n’est plus aujourd’hui qu’une note dans un coin, un fait divers parmi d’autres ; la liberté n’est pas une bonne nouvelle. Le jour de la sentence, Roberto écouta le verdict comme s’il visait quelqu’un d’autre que lui. Ceux-ci furent ses derniers mots : « Alicia est tombée amoureuse d’un autre et le seul moyen que j’avais de la retenir c’était de la tuer. Je ne l’ai pas perdue ». Puis il se leva. Et alla calmement au devant du cycle de sa captivité.

Il n’est plus en prison mais il ne se sent ni libre ni vivant ; il marche sur la rive longeant les bords de sa mort prochaine. Trop fatigué pour s’engager sur de nouveaux chemins, savoir que la vie qu’on lui donnait une seconde fois serait éphémère (si tant est que retrouver la liberté puisse être comparé à une renaissance) était une circonstance atténuante. Il refuse d’appartenir à un monde dans lequel, quoiqu’il fasse, il sera à jamais l’assassin d’Alicia Oliva. Il veut mourir pour se libérer de ses contemporains, de la mémoire, mais pas avant d’avoir corrigé la seule erreur qui puisse l’être encore.

Assis à la table d’un vieux bar dans une rue parallèle à la General Paz, une bière à la main et regardant à travers la vitre, le vieux Roberto pense à Alicia tandis que s’achève le premier jour de sa libération. La bière, comme une femme désirée dont le charme disparaît à peine conquise, coule insipide le long de sa gorge, cherchant à calmer une soif qu’on ne calme pas si facilement : la soif de l’absolu qui tient bon dans l’attente d’une réponse. Dehors, il ne voit pas ce qu’ y verrait n’importe qui d’autre à sa place. Son regard est celui de l’assassin qui ne ressent aucune culpabilité, aucun remord, pire, qui est satisfait comme un artiste face à l’œuvre qui l’a consacré. Pour lui, le présent ressemble à un oiseau enfermé dans une petite boîte en carton, sans ouvertures. Lui n’est que passé, un passé vivant qui résiste dans le futur, et c’est là qu’il se dirige, âgé, déterminé. Comme tant d’hommes, le vieux Roberto a besoin de se souvenir pour se sentir vivant ; d’autres choisissent l’oubli. Mais entre la mémoire et l’oubli, se tisse peu à peu une toile capricieuse qui déborde notre volonté d’oublier ou de ne pas oublier : l’histoire vivante.

Il finit sa deuxième bière et cligna des yeux, étourdi. Cela faisait très longtemps qu’il ne buvait pas, la prison prive de trop de choses. Doucement, les souvenirs disparurent et la vitre retrouva sa vocation première : montrer ce qui se passe de l’autre côté. Un bus, semblable à une bête féroce, transporte dans son estomac des gens compressés, leurs visages laissent transparaître la fatigue d’une longue journée de plus. Une femme, décharnée et mal habillée, promène son petit chien et lui parle du temps qu’il fait, de la circulation, de la solitude. Un clochard fouille les poubelles, sourit en y trouvant une bouteille de vin qu’il brandit, et attend, telle une statue vivante, qu’en tombe une goutte bénie. Deux enfants sniffent de la colle dans de petits sacs plastiques qui se gonflent et se dégonflent comme des poumons agités. Des véhicules pressés, conduits par des êtres anonymes, parcourent la ville furieuse. S’impose la nuit inaugurale de sa remise en liberté, toujours sous caution, et le vieux Roberto attend un signe, un autre, de l’intérieur, pour poursuivre son expédition. Le passé, terré depuis plus de vingt-cinq ans dans un territoire abandonné, l’attend. Entre temps, la vie, avare, exhibe de pauvres fragments, insignifiants, restes méconnaissables de ce que c’était que d’être.

Bientôt, de sa boussole intérieure lui parvient le message attendu. Il se lève, lent mais décidé, et reprend le chemin vers l’Ouest, là où celui qui doit être guéri l’attend, ou plutôt, attend ce que seul Roberto peut faire pour le libérer de la terreur qui le guette.

L’histoire vivante s’impose et ce qui doit arriver arrivera, toujours.

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