La ville lettrée

Ángel Rama | Uruguay

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Titre . La ville lettrée

Auteur . Ángel Rama

Pays . Uruguay

Traducteur . Anne-Claire Huby

Genre . Essai

Édition . Papier et électronique


14 € / 180 pages / 14 x 17 cm

ISBN . 979-10-92948-30-1

Mai 2017

Sur La ville lettrée

« Livre posthume, cet essai s’inscrit dans le travail de latino-américaniste que Rama a toujours mené jusqu’à sa mort. En ce sens, et tout comme Martí, Romero, Henríquez Ureña, Quijano et tant d’autres dans diverses disciplines et à différentes époques, le travail d’Ángel Rama a été celui d’un maître latino-américain qui a pensé et imaginé la culture de nos pays comme une totalité. [...]

Réflexion sur l’intelligentsia urbaine, sur ses flirts avec le pouvoir et ses oscillations sociales et idéologiques. La ville lettrée est un essai. Un essai, c’est-à-dire, un discours d’une conscience qui cherche dans le passé pour comprendre son présent, jusqu’à ce qu’histoire et recherche personnelle se confondent. [...]

La ville lettrée expose dans ses pages les splendeurs et misères du lettré et de la lettre, dans cette image spatiale qu’est la ville. Une ville dont le commencement est un songe de l’imagination désirante, désir fondateur d’un ordre et d’un pouvoir, et qui va croissant mot après mot avec les avatars d’une société qui articule réalité et lettre dans une lutte qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui. »

Hugo Achugar

Sur Ángel Rama

Ángel Rama (Montevideo, 1926 – Mejorada del Campo, 1983), écrivain uruguayen, dramaturge, essayiste, universitaire, éditeur et critique littéraire uruguayen, est reconnu comme l’une des figures marquantes des lettres latino-américaines du XXe siècle.

Extrait de La ville lettrée

Prologue

Par Hugo Achugar

La spécialisation croissante des critiques et des professeurs conduit à une lecture fragmentaire de la culture latino-américaine et, dans certains cas, à une lecture provinciale, au double sens de locale et d’isolée, des autres aspects de la société. Au point que la lecture décentrée semble émerger comme le moyen valide par excellence pour rendre compte du produit culturel. Des lectures organiques qui assument la complexité, la richesse et la variété du processus historique culturel de l’Amérique latine sont rares et, dans certains cas, évitées car comprises comme des rationalisations irréelles ou attentatoires à la « spécificité » littéraire, esthétique ou culturelle. La départementalisation même de la connaissance contemporaine a contribué à cette espèce de balkanisation de l’objet fuyant du désir académique que semble être l’Amérique latine. Heureusement, la vision totalisante ou d’ensemble existe. Elle existe et, en ce qui concerne notre Amérique, elle ne se présente pas comme l’addition d’unités politico-géographiques, mais comme une conception culturelle liée à un projet de grande patrie qui, bien sûr, implique la prise en considération du travail culturel latino-américain comme une activité de l’homme historique vivant en société. Cette vision totalisante a peu à voir avec le survey ou avec le panorama de type sightseeing touristique ou avec le briefing convoité par les responsables de la culture. Elle renvoie, en revanche, à cette vision qui assume l’Amérique latine comme corps vivant et source de tensions et de luttes qui configure une identité culturelle particulière. Un corps travaillé par des contradictions et des paradoxes, qui en fait, pour cela même, l’espace d’une lutte idéologique, culturelle et sociale. C’est à ce type de vision et à ce pari sur un projet déterminé de grande patrie, qu’appartient l’essentiel de l’œuvre d’Ángel Rama et, en particulier, La ville lettrée.

Livre posthume, cet essai s’inscrit dans le travail de latino-américaniste que Rama a toujours mené jusqu’à sa mort. En ce sens, et tout comme Martí, Romero, Henríquez Ureña, Quijano et tant d’autres dans diverses disciplines et à différentes époques, le travail d’Ángel Rama a été celui d’un maître latino-américain qui a pensé et imaginé la culture de nos pays comme une totalité. Un tout hétérogène difficilement réductible en termes de cliché. Un tout avec des histoires particulières, avec des excès et des rythmes différents, mais jamais étrangers et jamais totalement désarticulés ou décentrés. Certainement parce que pour qui regarde l’histoire et la culture depuis la périphérique Amérique latine il est difficile d’adhérer aux théories démembrantes et décentrées postulées dans les métropoles chaque fois que l’on redécouvre la localisation de L’omphalos dans leurs universités. Non, Rama n’a pas adhéré au démembrement et La ville lettrée est un exemple de plus de sa pratique intellectuelle dans ce sens.

Il est difficile de ne pas expliciter à ce stade les circonstances de ma lecture de ce nouvel essai de Rama : sa mort loin de la petite patrie en vol vers un congrès dans la grande patrie est trop récente. Qu’on me permette alors de reproduire partiellement ce que j’ai écrit – encore sous le choc de sa mort – sur le sens de son magistère latino-américain. Ángel Rama, disais-je, est un maître. C’est un maître et je le dis au présent, parce que les maîtres ne meurent pas. Un maître non seulement pour les Uruguayens de la fin des années cinquante et du début des années soixante, mais pour tous les Latino-américains en général. Maître à Montevideo, il le fut aussi à Porto Rico, à Caracas, à Mexico et, dernièrement, à Princeton, Maryland et Paris.

Je ne vais pas parler de l’homme Ángel Rama ; son sourire demeure pour la mémoire privée. Je veux évoquer et souligner son importance culturelle, un travailleur de la culture nationale et continentale qui sut animer Marcha, Arca et aussi Escritura et la Biblioteca Ayacucho et, par-dessus tout, sut stimuler le travail des jeunes.

La détachement, la lucidité et l’attention intellectuelle furent présentes dans son approche des jeunes. Il pariait sur la jeunesse à cause de sa condition de maître. Nous sommes nombreux ceux qui, d’une manière ou d’une autre, avons appris à grandir grâce à sa lucidité et à son enthousiasme. Et le nous sommes – il convient d’insister – inclut ses compatriotes uruguayens, mais aussi ses élèves de Caracas, d’Argentine, de Colombie, de Colombie et des États-Unis. Le trait qui définit sa condition est la passion. On écrit et on enseigne par passion, disait-il. Passion qui donne son souffle à ces deux épées dont il parle à la fin de La ville lettrée : les épées des pouvoirs du monde. Passion qu’ont incarnée tant d’hommes depuis la Renaissance jusqu’à nos jours et que Rama assume avec lucidité et conséquence.

C’est pourquoi il n’a pas écrit d’œuvres dramatiques ni de narrations pour le simple plaisir hédoniste du mot, mais par passion. Il n’a pas écrit à propos d’Arguedas, des nouveaux narrateurs latino-américains, de la tâche de l’écrivain exilé, de la littérature nord-américaine ni du système culturel de nos pays par diversion ou exigence académique, il l’a fait par passion. Par passion il a pris des positions pas toujours partageables et par passion il a suivi le chemin de l’enseignement. Il a pu dire comme le Gorgias de Rodó : « pour qui me surpasse en honneur ». Passion, générosité et latino-américanisme et, surtout, fidélité à un corps d’idées qu’il savait plus durable que son enveloppe matérielle.

La passion l’a amené à plus d’une polémique. Elle l’a aussi mené à des conflits avec des nains intellectuels et des bureaucrates. Certains de ces nains intellectuels et de ces bureaucrates se sont sentis dérangés par ses écrits et ses idées. Des nains il y en eut à Montevideo comme à Caracas, des bureaucrates spécialement aux États-Unis. Mais au bout du compte, nains intellectuels et bureaucrates s’avèrent être des termes interchangeables. Polémiste parce que passionnel, Ángel Rama n’a jamais esquivé la discussion : il était de ceux qui croient que le silence, parfois, offense davantage ceux qui se taisent. Il ne croyait pas aux mythes qui tentent de manipuler les consciences ni aux mythes qui travestissent la réalité, mais en ceux et seulement en ceux qui sont le fondement de notre réalité culturelle. La réalité avec tout son poids contradictoire de monstres et de merveilles que l’Amérique latine offre au quotidien.

Passion qui chez un intellectuel est fidélité à des idées et à une conduite indépendamment du risque ou du prix à payer pour cela.

Son enseignement ne fut pas seulement tempérament et passion. Il a aussi inclus le respect et l’admiration de notre Amérique latine. Un respect et une admiration lucides. Il n’a pas essayé de convaincre quiconque que l’Amérique latine était la somme de tous les savoirs et, à la manière de José Martí, il a tenté d’inclure notre culture dans le tronc universel. Latino américanisme n’est pas synonyme d’autochtonie. Être Latino-américain est une tâche historique et sociale qui exige de ne pas céder à la facilité et encore moins au conformisme.

C’est savoir que l’hétérodoxie et l’orthodoxie sont des formes de l’énigme latino-américaine. C’est savoir qu’il n’y a pas une Amérique latine de quena, marimba et de Noir va-nu-pieds, mais une Amérique latine diverse, contradictoire et riche.

La Biblioteca Ayacucho, comme auparavant Arca, fut une manière d’esquisser l’image du patrimoine culturel de nos pays. Comprendre qu’à côté de Simón Bolívar et Neruda, Martí, la poésie nahuatl, la pensée socialiste, la poésie de l’Indépendance, Huaman Poma de Ayala, Machado de Assis, Cortázar, Lezama, ne sont pas des éclats brusques, mais l’élaboration d’un héritage culturel, fait partie de son enseignement. Bernardo de Balbuena, les gauchos politiques, Martí, Arguedas, Blanco Fombona, Salvador Garmendia, Onetti, Darío, l’hétérogénéité culturelle de notre Amérique, le système culturel du XIXe siècle – qu’il analyse dans La ville lettrée – sont une partie, à peine une partie, de ses préoccupations. Croire que la culture et l’enseignement toujours et à tout moment sont quelque chose de plus qu’une activité professionnelle fut/est sa présence certaine dans le futur. Il croyait que « la beauté est une joie pour toujours », mais il ne l’a jamais considérée comme un ornement pour le contentement individuel, sinon comme une modalité de la croissance et de la maturité sociale des peuples.

Il aimait sa langue et maniait le castillan avec brio et humour. Ses écrits comme ses cours n’ont pas souffert d’un académisme amidonné ; il savait que l’amour des mots et des idées n’implique pas l’aridité. La langue, dit-il un jour, est notre racine et notre force. Être uruguayen est une manière d’être latino-américain. Être latino-américain était se reconnaître dans la parole chaude que prononçaient ses compatriotes. Mais son amour des mots ne l’a pas conduit – comme il le souligne dans La ville lettrée – à la justification du pouvoir. Au contraire, il lui a permis de se servir de l’écriture comme d’une arme contre l’arbitraire et la mystification des puissants.

C’est cette attitude que l’on reconnaît dans ses écrits et c’est la célébration de la culture latino-américaine qui a guidé une grande partie de son travail. La ville lettrée assume cette perspective et, plus encore, propose la lecture de notre Amérique en tant que construction historique de sa culture. Et c’est une autre forme de célébration : celle de l’examen sans concessions qui montre le caractère tortueux et délirant, onirique et cauchemardesque de notre passé. Réflexion sur l’intelligentsia urbaine, sur ses flirts avec le pouvoir et ses oscillations sociales et idéologiques. La ville lettrée est un essai. Un essai, c’est-à-dire le discours d’une conscience qui cherche dans le passé pour comprendre son présent, jusqu’à ce qu’histoire et recherche personnelle se confondent :

« Ce parcours qui jusqu’ici a tenté de caractériser La ville lettrée selon ses avatars centenaires, va passer maintenant de l’histoire sociale à l’histoire familiale, pour devenir une presque biographie, annonçant la prévisible entrée des jugements et préjugés, réalités et désirs, visions et confusions, surtout parce que la perception culturaliste qui jusqu’ici m’a guidé, en parvenant aux faubourgs du présent, concède la primauté à un autre composant obligé de la culture, qui est la politique. »

Histoire à trois niveaux : sociale, familiale et personnelle, La ville lettrée expose dans ses pages les splendeurs et misères du lettré et de la lettre, dans cette image spatiale qu’est la ville. Une ville dont le commencement est un songe de l’imagination désirante, désir fondateur d’un ordre et d’un pouvoir, et qui va croissant mot après mot avec les avatars d’une société qui articule réalité et lettre dans une lutte qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui.

Croissance et luttes vues non comme simple processus urbain, mais comme processus idéologique. Car il ne s’agit pas d’une histoire urbanistique et sociale à la Manuel Castells, puisque Rama part de la ville-signe, pour lire la culture en entier intégrant pour cela une sémiologie sociale qui lui permette de comprendre les marches et contremarches de la lettre et de ses exécutants. Lettre, société et ville que Rama lit jusqu’aux « faubourgs du présent », sans que par là il s’agisse d’un simple parcours chronologique, ni non plus d’un examen taxinomique de toutes et de chacune des instances et des espaces de la culture latino-américaine. Lettre, société, ville parcourue comme signes historiques d’une identité culturelle construite, précisément, dans une histoire et une société précise. Unité et diversité d’une culture qui fut toujours chez Rama passion et conséquence. Unité et diversité, en particulier, d’un XIXe siècle tellement marginalisé et controversé par l’histoire culturelle de nos pays et que Rama tient pour central. Surtout la période de « la modernité latino-américaine (1870 - 1900) où nous pourrons toujours récupérer in nuce les thèmes, problèmes et défis qui animeront la vie contemporaine du continent ».

Lecture de l’histoire culturelle qui nous permet d’approcher le présent contemporain du continent, La ville lettrée de Rama, abandonne les étroites œillères de l’héritage culturel amidonné et rhétorique dont nous ont accablé les Académies et Messies civils et militaires – ces deux déformations du pouvoir – qui ont dévasté nos nations.

Lecture critique de la réalité, lecture séminale de la culture latino-américaine, l’œuvre d’Ángel Rama aide à la déconstruction – la seule qui nous semble avoir un intérêt – du stéréotype officiel et du métropolitain. Ce défi à la vérité enseignée et stérile et sa réflexion passionnée furent des modalités de son enseignement ; son sérieux envers le travail intellectuel d’un Latino-américain fut une autre manière d’être un maître en ces temps troublés qu’il lui a été donné de vivre.

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