LA CEIBA - L'arbre de mémoire

Roberto Burgos Cantor | Colombie

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Titre . LA CEIBA - L'arbre de mémoire

Auteur . Roberto Burgos Cantor

Pays . Colombie

Traductrice . Anne-Claire Huby

Genre . Roman

Édition . Papier


20 € / 452 pages / 15 x 21 cm

ISBN . 979-10-92948-31-8

Septembre 2017

Sur LA CEIBA - L'arbre de mémoire

La ceiba : arbre dont les ramifications permettent de relier l’Afrique et les Amériques hispaniques coloniales sur fond de traite des Noirs et de révolte, les Amériques et l’Europe de la deuxième Guerre Mondiale sur fond d’abus de pouvoir, d’intolérance, de discrimination et d’extermination, le passé et le présent américain aussi bien qu’européen sur fond de doutes, de questionnements et de luttes intérieures.

Arbre roman où se croisent les destins d’esclaves, de colonisateurs, d’évangélisateurs, de voyageurs, d’un historien écrivain, personnages fictifs ou connus, et les données historiques aussi bien qu’imaginaires.

Arbres à voix, à souffrances, à rêves, à tendresse, à désirs aussi.

Un texte puissant, envoûtant, tour à tour poétique et glaçant.

Sur Roberto Burgos Cantor

Roberto Burgos Cantor (Carthagène des Indes, 1948), juriste, universitaire et journaliste est un écrivain colombien à l’œuvre fourmillante.

Il a publié de nombreux romans et recueils de contes, depuis 1980 récompensés par plusieurs prix littéraires dont de le prix José María Arguedas (Casa de las Américas, La Havane, 2009) pour La Ceiba, l’arbre de mémoire.

C’est son premier livre traduit en français.

Extrait de LA CEIBA - L'arbre de mémoire

ANALIA TU-BARI

Quand suis-je venue. Quand. Moi je ne suis pas venue. Ils m’ont amenée. De force. Pire qu’une prisonnière. Sans ma volonté. Traînée. Ils m’ont arrachée. Ils ont commencé à me tuer. Mes mots je les ai perdus. Ils se sont cachés dans le silence. Ou ils ont voulu rester. Comme sont restés les fleuves. Les arbres. La terre. Les bois. L’herbe. Les animaux. Le lion. L’éléphant. Le lapin. Le bœuf. Peut-être suis-je moi aussi restée. Je suis là-bas. Je suis restée au village. Je demeure dans le royaume. Venir doit être cela. Je suis incomplète. Ma force se consume. Mon rythme heurte tout ce qui est ici et se détraque. Je ne m’occupe plus de ce qui arrive derrière moi. Je préfère ce qui arrive de face et le ressentir une fois que j’ai reconnu ma frontière. Être dans ce qui est ici. Me fondre. Connaître sa mesure. Exhaler pour me réincarner en cela. Je ne peux pas. Il me repousse. Résiste. Mon énergie s’épuise. La mort avance. Peu importe. Je ne vais jamais mourir. Je vivrai dans ce que j’ai habité. Arbre et terre. Récoltes et animal intouchable. Mes parents et mes aïeux. Je suis toujours. Riche de mon passé qui est présent. Continuité qui provient du premier des premiers chefs de la tribu et qui se poursuivra sans fin au-delà des vies. Au-delà des morts. Au-delà de l’au-delà. Vivre des vies qui sont ma vie. Je sais faire du vin de miel et remplir les calebasses. Ici, ils ne me laissent pas. Chanter non plus. Muette, je cherche mes chansons. S’ils m’entendent, ils me punissent. Dans le silence il n’y a pas de mouvement. Les chansons s’absentent. Le tambour fuit. Vient le fouet. Cinquante coups. Durant les premières punitions pour avoir chanté, la rage me liait la bouche. La rage me mettait des chaînes à la langue. Une écume épaisse remplissait ma gorge et se durcissait comme une vieille toile. Je ne connaissais pas la rage. Avant j’ai connu la peur. Et ensuite la rage. Là-bas, non. De là-bas je conserve l’amour et les pleurs. La tristesse et le rire. La rage, non. La rage est un venin avec lequel ils m’ont rendue malade ici. Je l’ai ressentie avec les punitions. C’était une morsure au cœur. Et l’abîme pour toujours. Je le sais. Je ne me trompe pas. Maintenant de nombreuses choses en plus des punitions me font éprouver de la rage. C’est étrange. Quand je l’ai ressentie je me suis demandé si c’était quelque chose qui arrive quand on voit un animal inconnu. Je me suis trompée. Il n’y avait pas d’animaux inconnus. Je me savais dans l’aveuglement du rhinocéros. Dans la morsure ambitieuse du crocodile blanc. Dans le chant des oiseaux qui annoncent la pluie. Dans les branches du baobab qui abritent les vents tous fils de cette terre. Pas condamnés encore. Je me suis interrogée davantage et j’ai connu le venin. La rage naît de quelque chose qui ne se laisse pas aimer. Elle se carapace, expulse la tortue et revêt ses écailles, et on ne peut pas s’y transplanter, s’y fondre. Elle résiste. La rage est un échec de l’amour. Et j’ai su m’opposer. Les chaînes de ma langue ont commencé à se défaire. Le torrent du goût de fer vaincu m’a traversée. Le fouet a claqué et celui qui tenait le compte a crié un. Je l’ai senti. En moi plus que sur le cuir de mon corps. Une brûlure insupportable et la rage qui débordait. Alors j’ai chanté. À chaque coup de fouet ma voix montait davantage. Je chantais dans la langue du châtieur et c’était une berceuse. Je chantais dans la langue de ma mère et de mon père et c’était une imprécation. Je chantais dans la voix de mes frères. De mes amis. De ceux qui nous reconnaissions de loin sans nous confondre. De mes morts et de mes jours là-bas. J’ai chanté en angolais et en lucumí. En arda et en mandinga. En lindagoza et en biojo. Mes langues, natales et apprises. La rumeur de mes fleuves et le souffle de mes vents. Le vacarme des pluies et le secret gardé de mes rêves. Châtiment qui fait croître le chant cesse d’être châtiment. Je l’ai confié à Pedro le Blanc qui dit nous aimer. Et il nous aime à sa manière. Pour sa foi vouloir ou aimer. Lui les met sur le même plan. C’est l’imposition d’une manière de caresser. Pedro est un ami. Il est prisonnier de la forme. Le fleuve se glisse et coule dans son lit. Il heurte les sédiments. Rétrécit avec les alluvions. Lèche les rochers. Parfois il déborde et parcourt la plaine. Ils me fouettent moins. Ils pensent que la punition me rend folle. Ou que je suis folle. Le pire d’être ici c’est que j’ignore le chemin pour revenir à la terre. L’endroit où on disait mon nom. Et avec lequel on m’appelait. Analia Tu-Bari. Fille de prince. En arrivant sur cette terre j’ai senti qu’ils m’avaient détruite. J’ai connu la peur. Cette fois le verbe ne s’est pas accompli. Le mensonge est né. Ce que le mot disait fut différent de ce qu’il nommait. Terrible. Je chantais et le soleil se levait. Le mot est respect. Invocation et quelque chose qu’Alonso et Pedro appellent dans leur langue miracle. L’accomplissement de ce qui est nommé. Le fait se produit parce qu’il est dans l’imagination. Enchaînés et traînés nous sommes partis pour l’île de Fogo. Ils nous ont blessés avec des fers qu’ils retiraient des flammes rouges. Un Blanc d’une autre langue et couvert d’un tissu sombre m’a mis la tête dans une bassine d’eau sale. Il parlait. Son bras et sa main se levaient à gauche, s’abaissaient à droite. Que disait-il. Qu’a-t-il dit. La douleur sur ma peau n’est pas partie. Et ce que je n’ai jamais vu, ni rêvé, ni entendu. La mer. Un rugissement qui emplissait d’horreur. Une bête énorme de peau qui s’élevait pour attraper et détruire sa proie de son sang blanc et écumeux bouillonnant et derrière le bateau flottant sur le danger. La plupart de ceux qui étaient là prisonniers, enchaînés, venaient de l’intérieur. Certains du Cap-Vert connaissaient la mer. Ses humeurs changeantes. Ses complicités avec la lune. Et ils chantaient pour elle pour l’adoucir. Moi je ne suis pas parvenue à la connaître. Son gémissement d’animal solitaire, oui, rôde à mes oreilles et se loge dans les espaces inoccupés que laissent mes oublis et je l’entends des nuits entières maintenant sans frayeur. La mer demeure en moi. Elle remue les instants qui me laissent reconnaître ce que je suis. Ce que j’ai perdu. Mon nom. Ma terre. Mes mots. Analia Tu-Bari est mon secret. La Guinée ce qu’ils m’ont pris. Je suis une dépouille. Une perte de mémoire imposée. Depuis qu’ils nous ont enlevés pour nous vendre. Depuis qu’ils nous ont brûlés pour nous marquer. Une blessure inutile. Je n’ai pas su pourquoi on marque ce qui est différent. On naît distincts. Les parents. La famille. Le lieu. La tribu. Le nom. Les morts. Personne ne confond. La chanson de celui qui garde les chèvres est différente de la chanson du semeur. Et différente des chansons du chanteur. Qui ne voit pas la différence s’ennuie. Il se croit une répétition et s’attriste en se sentant de trop. Car lui est déjà dans les autres. Ainsi il renonce à sa propre vie et se met à attendre la mort. Ou bien la cherche. C’est une erreur. Nous traînons des histoires passées qui appartiennent à tous et de ces histoires, une part qui n’appartient qu’à soi. Comme les rêves. Le rêve que l’on partage nous rend frères. Il conduit à une beauté qui rapproche la réalité quotidienne des désirs constants. Un rêve révèle les secrets d’un cœur. Ceux qui ne parviennent pas aux mots car ils sont encore dépourvus de mots. Et ce n’est pas orgueil mais chaque être est nécessaire. Sans pareil. Unique. Il est un et aussi autre et tout. C’est pourquoi la marque au fer est un affront et une injustice. Elle a ignoré notre différence et a réduit l’infini probable et mystérieux de la vie à une possibilité rigide, cruelle, destructrice, contre nature. Non contents de nous vendre sans droit de vente ils s’appropriaient un bien qui est invendable et qui existe juste s’il demeure en nous. Maintenant je comprends davantage. Maintenant je sais ce que les bourreaux appellent savoir ou raison. Mon esprit s’emplit de ce jour qui a suivi celui où ils nous ont volés. Appropriation d’autrui. Dans l’obscurité des étoiles, dans le silence du repos, la brusque interruption, et la file qui marche en trébuchant, chutant, parmi les broussailles et la nuit interrompue dans ses chansons de vents de terre, dans les voix des animaux nocturnes. Avant l’aube nous étions entassés dans les baraquements de l’île de Fogo, les uns contre les autres, respirant avec difficulté, meurtris par les fers qui nous entravaient, empêchés de nous asseoir et de nous coucher, entendant les langues d’autres tribus, sans explication sur ce qui arrivait. Ils nous ont poussés dehors, dans la lumière resplendissante du matin et la mer était devant nous. Beaucoup, effrayés, lui ont tourné le dos et la voir leur était insupportable. Ils bougeaient la tête, épouvantés pour cesser de l’entendre. Un père parmi les nouveaux arrivés nous mit de l’eau sur la tête. Je n’ai jamais su ce qu’il disait dans sa langue de cérémonie. Il faisait partie de ceux qui sont venus dans ces régions pour abuser, nous maltraiter, faire du mal. Nous expulser. Une amie du Cap-Vert m’a raconté que les pères parlaient d’un Dieu qui nous attendait en son royaume à notre mort. Vers la mi-journée le soleil de toujours posait des reflets d’un éclat qui aveuglait sur cette extension sans fin d’eau ennemie. Ce qui suivit me rend malade chaque fois qu’il apparaît dans mes rêves ou dans mes veilles sombres et inoccupées quand le bruit de la mer inonde mon esprit. Ma peau se hérisse. Je me fais mal. Je les vois allongés sur la plage, les mains enfouies dans le sable, accrochés à la terre qui s’échappe d’entre leurs doigts tandis que les Blancs qui surveillent qui s’appellent capitaines du sable les châtient avec des fouets coupants à sept lanières et que nos cousins noirs renégats, traîtres, nous frappent aussi de ce geste qui fait davantage souffrir parce qu’il vient de quelqu’un qui est proche de ce tout que l’on est, et ouvrent l’air avec leur fouet en peau d’hippopotame. Une fois encore la douleur s’accroît. Mon cousin, mon frère de terre, ma couleur, mon sang, utilise la peau de ces animaux qui surgissent des lacs et des remous du fleuve, avec leurs bouches gigantesques, leurs dents énormes et couverts de végétaux aquatiques emmêlés, pour nous offenser et nous abîmer. Hippopotame qui en vie jamais ne nous attaque, mort sa peau est employée à nous ouvrir la peau et nous saigner. Et de force dans l’irrespect de la peur et de l’affliction, traînés, ils nous montent dans les grands canots des Krumen, les cousins pêcheurs de la Côte du Poivre. Ils ont abandonné leur vie et se consacrent à notre transport, nous leurs parents, jusqu’au bateau qui nous a arrachés pour toujours à la vie qui était la nôtre et que rien n’a plus remplacée. Vie interrompue. Vie humiliée. Vie qui n’est pas vie. Vie ratée. Vie vidée. Ceux qui y parvenaient se pendaient avec leurs chaînes. Ce craquement reste intact. Sur les visages de nuit, nuit qui supporte cette lumière qui perce les nuages et brûle les ailes des mouches, bougeaient les yeux désorbités enflammés par un nouveau rite de chasse, sur le point d’éclater parce que la conscience de l’homme qui est à l’affût s’installe dans l’innocence de la pièce et que cette connaissance qui se trouve au-delà de la chasse pour se nourrir, de la chasse pour fabriquer chaises et lits, pour décorer les assemblées, pour avoir des masques qui repoussent les peurs de la maison et de ses alentours, cette connaissance leur donnait la force de prendre comme ils le pouvaient les chaînes et de s’en briser le cou. D’autres glissaient du canot et restaient immergés jusqu’à se noyer ou être dévorés par les requins qui les déchiraient en d’horribles morceaux et certains restaient accrochés par les chaînes. Ils nous montaient dans le bateau. La plupart paralysés par l’épouvante. Muets ou lâchant des mots à demi, dépourvus de sens. Des pleurs de folie.

Quand je suis venue.

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