Ricardo Strafacce.
Le réalisme invraissemblable

Échappée | Ricardo Strafacce

"Si tu n'es pas Proust, ne me raconte pas ton goûter"


ENTRETIENS VIDÉOS

Efecto Kuleshov. Revue de culture, d'art et de communication | Août 2012

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Il est 18h. Le rendez-vous est fixé au bar légendaire Varela-Varelita. Il y a une table avec un verre de cognac, c’est là que nous attend Ricardo Strafacce. L’entretien que nous allons avoir est encore un mystère, nous ne soupçonnons pas que cet écrivain a commencé son itinéraire de lecteur par la bibliothèque de son père, quand il a lu et relu les éditions de la vieille collection de « Capítulo Universal ». Nous ne savons pas non plus que le premier livre qu’il a acheté fut Museo de la novela de la Eterna [1], peut-être incompréhensible dans un premier temps, mais dont il ne pouvait nier la grande valeur. Nous ne pouvons imaginer non plus que lorsqu’il a lu Borges pour la première fois, il l’a pris pour une mauvaise copie de Chesterton. Nous n’avons qu’une seule certitude : c’est l’heure du goûter, le goûter de Strafacce.

Ricardo Strafacce est né en 1958, à Buenos Aires. Il a suivi des études de Droit et, tandis qu’il entamait sa carrière d’avocat, il a compliqué son destin en se consacrant à la littérature. Le monde de ses publications est composé de plusieurs romans, comme La Bolivienne et La transformación de Rosendo [La transformation de Rosendo], et une minutieuse biographie d’Osvaldo Lamborghini. Sa littérature pourrait entrer dans une forme de réalisme extravagant et invraisemblable, qui invite à un pacte de lecture dans lequel l’imagination et la langue entrent en résonnance avec la tradition de César Aira. Il s’agit d’un pari narratif qui ne joue pas le jeu du marché ni de l’académie.

Quand as-tu fait tes premiers pas en écriture ?

Je lisais beaucoup de romans western, ceux qui sortaient chez Bruguera. Alors, la première chose que j’ai écrite, c’était ça, un roman western que je regrette de n’avoir pas conservé, parce que j’avais 14 ou 15 ans. Mais, d’un autre côté, à cette époque, la musique était plus importante pour moi et mes amis que la littérature. Nous avions un groupe et nous jouions. C’était un groupe de rock à mort.

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Il y a aussi des mots tombés en désuétude. Il y a quelque chose de truculent qui rôde… comme il est dit sur la quatrième de couverture de La Boliviana : tu écris « comme une petite vieille ».

Ah, tu vois… c’est ce à quoi j’aspire (rires), parce que ma mère et ses sœurs, qui sont d’origine rurale et très humble culturellement, ont une formation en matière de langue très singulière, et cela me plaisait beaucoup. Dans mon écriture, ma mère a beaucoup plus d’influence que mon père. Elle a cette empreinte très féminine, très archaïque – tu as remarqué que la langue rurale est très archaïque – et très innocente aussi. Je suis attiré par l’archaïque-rural, l’humilité de quelqu’un qui ne lit pas le journal, par exemple.

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Et tu ne te vois pas publier chez Planeta ou Sudamericana ?

Et bien, Blatt&Ríos ont un roman pour l’instant, et un autre le Chilien fou de La calabaza del diablo. Pour moi, publier chez Planeta, Sudamericana ou Alfaguara est sans intérêt. Tu as vu les couvertures d’Alfaguara ? Mais en plus, les éditeurs indépendants sont attentifs aux livres ; les grands, au bout de six mois, les envoient en solde et au bout d’un an au pilon. Et donc oui, je me sens plus à l’aise chez Mansalva...

[1] Texte de l’écrivain argentin Macedonio Fernández, publié après sa mort en 1967, très novateur. Roman sur ce qu’est un roman et la place que doit y tenir le lecteur, dont l’impact reste grand sur les lettres hismano-américaines.