Ricardo Strafacce.
Le réalisme invraissemblable

Échappée | Ricardo Strafacce

"La littérature n’est pas tenue de renvoyer à ce qui est en dehors de la littérature"


ENTRETIEN #2

Par Walter Lezcano

Tiempo | Avril 2013

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Après son irruption dans le panorama littéraire argentin avec El crímen de la Negra Reguera en 1999, l’écrivain a publié à un rythme soutenu. Son dernier roman, Frío de Rusia, raconte l’histoire d’un amour qui naît dans un contexte électoral.

Vers la fin de Frío de Rusia (Blatt & Ríos, 2013) de Ricardo Strafacce, l’un des protagonistes, Hardoy, énonce : « Toutes les œuvres qui en valent la peine parlent d’amour ou de politique ou des deux choses à la fois. De quoi peuvent-elles traiter sinon ? »

Au début cette boutade semble être une prise de position catégorique de la part de l’auteur, qui délimite l’espace littéraire et s’interroge sur ce qui serait réellement important quand il s’agit de raconter. « Ce n’est pas autant comme cela pour moi, c’est plutôt une opinion du personnage », dit Ricardo Strafacce à une table du classique bar de Buenos Aires Varela Varelita, son bunker attitré, et nous place d’une certaine manière sur son territoire : un monde fictionnel où les péripéties et tout ce qui peut se produire dans le roman n’a aucun poids ni épaisseur au-delà de la page. Il l’énonce de façon plus élégante : « Je ne pense pas que la littérature soit tenue de renvoyer à ce qui est en dehors de la littérature ».

Ricardo Strafacce (Buenos Aires 1958) publie à un rythme soutenu depuis quelques années. Son apparition sur le marché littéraire s’est faite avec El crimen de la Negra Reguera (Beatriz Viterbo, 1999), et s’est poursuivie avec une série de petits romans (par leur extension) qui ne sont pas passés inaperçus : La boliviana (Mansalva, 2008) ; La transformación de Rosendo (Mansalva, 2009), Carlutti y Pareja (Mansalva, 2010), Crímenes Parfectos (Mansalva, 2011), et El parnaso argentino (La calabaza del diablo, 2012), pour n’en citer que quelques uns. Il a aussi publié deux livres de poésie : Bula de lomo (Spiral Jetty, 2011) et De los boludos no tenemos la culpa (Pánico el Pánico, 2012). Et il a aussi commis un livre incontournable en ce qui concerne les ouvrages biographiques dans notre pays : Osvaldo lamborghini, una biografía (Mansalva, 2008). Un texte par lequel, raconte Strafacce, il est devenu écrivain et dont Damián Tabarovsky a dit : « Il marque peut-être un point d’inflexion dans l’histoire nationale du genre. C’est un livre auquel je reviens souvent et je le trouve chaque fois plus extraordinaire. Jusque dans ses chutes dans le conventionnel (il commence par l’enfance, s’achève par la mort) et son évidente prise de position factieuse (…) Et c’est peut-être cette prise de position politique, cette démesure, ajoutée à sa précision narrative, ce qui rend le livre unique. Je suis convaincu qu’après celle de Strafacce il y aura davantage et de meilleures biographies argentines ».

Frío de Rusia raconte une histoire d’amour entre Hardoy et Marta Gonzalez qui naît un dimanche après-midi dans un café de Rosario et Centenera dans un contexte électoral. Pour en revenir au début : dans le roman il y a de l’amour et de la politique.

« Quand j’écris un roman je commence n’importe où, dit Strafacce, et celui-ci a commencé par la première scène et ensuite les péripéties surgissent comme elles surgissent sur le moment. » Cette manière d’écrire a une justification : « Chaque fois que je planifie un roman, je ne dépasse pas la page dix. Parce que si je sais ce qui va arriver je m’ennuie. »

Par ailleurs, dans une sous-trame du texte, se trouve la relation fortuite qu’établit Hardoy avec un policier « ayant des inquiétudes intellectuelles » et dans laquelle apparaît, de façon improvisée, une œuvre de théâtre intitulée « Frío de Rusia ». On peut apprécier ainsi une connexion claire en ce qui concerne la création, ou la manière dont commencent à prendre forme, les deux textes (le roman et l’œuvre théâtrale). « En ce sens, explique l’auteur, on pourrait dire, et moi je le dis maintenant, ce n’est pas ce que j’ai pensé tandis que je l’écrivais, que l’invention comme improvisation est thématisée. Le récit comme invention au-delà des catégories de mensonge et de vérité. Et la politique aussi est prise comme invention, comme une source de récits. »

Pablo Farres dit quelque chose d’intéressant dans le numéro 2 de la revue Mancilla à propos du roman Crímenes perfectos mais qui a aussi à voir avec Frío de Rusia : «  La littérature et la justice sont deux machines discursives qui semblent s’affronter mais qui néanmoins s’appellent, se mélangent et se confondent. Face au discours littéraire qui se judiciarise (la « bonne écriture », « l’état des choses », « l’engagement avec le présent historique », « la vérité d’une génération », etc.) Strafacce, qui en plus d’être écrivain est avocat, démonte le discours judiciaire en le fictionalisant. »

Quand on achève la lecture du texte il y a une indication temporelle : décembre 2005. C’est une information infime qui relie (de même que d’autres éléments : la fuite en avant, la publication continue, la méthodologie de création, un réalisme impossible, etc.) à César Aira. « Cela ne me dérange pas et ne me gêne pas parce que c’est un écrivain que j’admire beaucoup. Oui, il me semble un peu paresseux de renvoyer tout ce qui n’est pas réaliste à l’œuvre de César. D’autant que dans ce que j’écris il n’y a pas cette question philosophique et de réflexion que pratique Aira et qui ne m’intéresse pas parce que ce serait forcé, je ne saurais pas le faire et que ce n’est pas non plus ce que je préfère chez lui. Mais entre nous il y a des sources communes : la tradition de Kafka, par exemple, je mentionnerais les romans de Ricardo Colautti, Le temple étrusque de Rodolfo Wilcok, les romans de Copi. Je sens également une grande affinité entre mes romans et ceux de Daniel Guebel. » Cette courte liste de noms nous fait penser à une espèce de canon déjà dessiné dans notre littérature. Et parmi les nouveaux auteurs qui apparaissent il y en a certains qui prolongent cette tradition. « Et j’aimerais les nommer, dit Strafaccce : Pablo Katchadjan, Pablo Farrés, Ariel Idez (qui a écrit la quatrième de couverture de ce livre), Leandro Avalos Blacha, Eduardo Rubinschik, Alejandro Rubio, Rafael Pinedo, certains romans de Fernanda Laguna, et j’oublie certainement quelqu’un. »