Ricardo Strafacce.
Le réalisme invraissemblable

Échappée | Ricardo Strafacce

"Je n’ai jamais eu d’autre thème que l’art du roman"


ENTRETIEN #1

Par Pablo E. Chacón

www.telam.com.ar | Janvier 2014

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Dans Frio de Rusia et De los boludos no tenemos la culpa, respectivement un roman et un long poème, l’écrivain et avocat Ricardo Strafacce déploie les cartes d’une certaine tradition d’avant-garde dans la littérature argentine, celle qui ne dédaigne pas d’entendre un phrasé musical dans la lettre de Borges tout comme dans celle d’Osvaldo Lamborghini.

Le premier livre, publié par la maison Blatt&Rios, le second par Pánico el Pánico, sont des exemples de cette aventure formelle qui se poursuivra et se développera sans aucun doute.

Strafacce est né à Buenos Aires en 1958. Il a publié, entre autres titres, Osvaldo Lamborghini, Carlutti y Pareja, Crímenes perfectos (tous chez Mansalva) et El crímen de la Negra Reguera chez Beatriz Viterbo.

Voici l’échange qu’il a eu avec Telam

Frío... est-ce un roman sur l’amour ou est-ce un roman d’amour suivant les exigences du temps ? Dans tous les cas, tu as une théorie de l’amour ?

Malheureusement (et j’espère ne pas paraître discourtois) je ne peux pas répondre à cette question. Je ne peux pas parce que qu’émettre une opinion de cette nature sur l’un de mes livres impliquerait un dédoublement auteur/lecteur ou, pire, romancier/critique, qui m’est réellement inconfortable et, surtout, artificiel. En ce sens, je ne peux (et j’espère, j’insiste, ne pas paraître discourtois) dire si Frio de Rusia est un roman sur l’amour, sur la haine ou le tourisme des steppes. Je ne peux pas parce que ce serait contraindre la lecture de mon livre alors que ce que je souhaite c’est, précisément, le contraire : je voudrais que les lectures de Frio... fassent proliférer le roman, qu’elles apportent au livre ce que je sais qu’il n’a pas. En ce sens, la présentation de Pablo Farrés au Varela a été merveilleuse : une analyse belle et profonde qui m’a rendu fier et heureux d’une lecture si élevée. Je peux, cependant, dire quelque chose qui ne répond peut-être pas strictement à la question mais présente néanmoins quelqu’un intérêt. Quand je commence un roman je n’ai jamais de plans (quand j’en ai eus, je n’ai pu – par ennui – dépasser la page vingt : si je sais déjà ce qui va se produire, quel sens y a-t-il à poursuivre ?). Je n’ai pas non plus de thèmes. Parfois je lis que certains écrivains soutiennent qu’il y a des thèmes qui les obsèdent, les poursuivent, ne les laissent pas dormir en paix, etc. En ce sens, j’ai de la chance : les thèmes ne m’ont jamais dérangé. Peut-être parce que je n’ai jamais eu d’autre thème que l’Art du Roman, ou ce que je comprends par là. Quand je commence un roman je ne pense, avec Macedonio et Lamborghini, qu’à cela : l’inégalable bonheur d’un nouveau roman qui commence. Sans entrer, alors, dans des profondeurs comme celles que posent ta question, il me vient à l’esprit que Frio... pourrait être compris comme un roman sur la narration comme invention, comme improvisation, comme bonheur. Et que du point de vue formel, il y a eu une certaine expérimentation (enfin) dans la manière d’introduire les dialogues (style direct, indirect et indirect libre) et dans la possibilité de soutenir un roman presqu’exclusivement dans les dialogues, dialogues qui souvent — l’indirect libre – feignent de n’en pas être. Autre aspect intime : le roman date de 2005 et je l’ai écrit entièrement sur des cahiers et des carnets parce que j’étais en train d’écrire un autre roman (El Parnaso Argentino) sur l’ordinateur et que je craignais que les scènes se mélangent.

Dans De los boludos no tenemos la culpa [Nous ne sommes pas responsables des crétins], le long poème que tu as publié, ces crétins, quelle sorte d’artefact peuvent-ils bâtir, un pays, une maison d’édition, écrire des livres, des traités de physique quantique, etc… ? On peut gouverner, éduquer, analyser en étant crétin ?

Pour gouverner un pays ou diriger une maison d’édition mainstream est une condition indispensable. J’ai davantage de respect pour la physique quantique. On pourrait m’objecter, un peu cyniquement, que s’ils gouvernent des pays, remportent les meilleures bourses, obtiennent des charges culturelles, perçoivent des traitements de l’État pour, au bout de dix ans de recherche Rien, écrivent des centaines de petites pages pompantes que personne ne lira, ils ne sont pas aussi crétins. Soit. Mais c’est ma façon de penser. L’autre jour j’ai vu à la télévision un chercheur du CONICET, nano physicien. Ce sur quoi ces types travaillent et ce qu’ils inventent est hallucinant ! Et il s’avère qu’il y a des chercheurs, polypes du budget, qui sont payés depuis plus de dix ans par l’État pour chercher... Le Siècle d’Or Espagnol ! Ce n’est pas agaçant ? Maintenant, je pose la question, Qui est le crétin des deux chercheurs de l’exemple ? Pour le dire plus simplement : les crétins qu’évoque le poème sont ces heureux et prospères membres de l’ânerie multicultu qui jouent des coudes pour s’assoir sur le dernier strapontin du dernier voyage à Frankfort et avec qui je ne partagerai jamais ma table au café.

Comment penses-tu la littérature de Pablo Farrés ? Si je pense à Lamborghini, Farrés dirait que Lamborghini, sérieusement, n’est en rien un éminent disciple, et je le crois. Quant à Farrés, il est impossible sans Lamborghini.

Fin 2010, j’ai lu El punto idiota. Je ne me souviens plus si quelqu’un me l’avait recommandé ou si je l’ai trouvé tout seul ; ce fut peut-être un clin d’œil du hasard. Mais lorsque j’ai lu Farrés pour la première fois, je n’ai pas pensé à Lamborghini mais à Rafael Pinedo. La vérité c’est que j’ai été émerveillé par El punto idiota [Le point idiot] ; je me suis procuré l’adresse de Pablo et lui ai écrit. Nous sommes devenus très bons amis à cette époque là. Farrés a présenté Frío de Rusia et moi j’ai présenté Literatura argentina (qu’un dimanche de chaleur insupportable l’auteur a fini de corriger chez moi avec Fernanda Trías tandis que moi je regardais le Boca perdre) et j’ai été le premier lecteur de cette spirale où la première version de Desmadre voyageait depuis la banlieue ouest profonde de Buenos Aires. Je crois que Pablo est un écrivain génial et, bien entendu, un grand lecteur d’Osvaldo Lamborghini, même si j’ignore si sa littérature est impossible sans Lamborghini. Je le situe dans la plus pure tradition de Kafka, bien qu’un Kafka lu par Sade. Et là oui tu as une double confluence avec Osvaldo Lamborghini : Kafka, Sade, et ainsi de suite… Finalement, on ne peut pas ne pas mentionner sur la planète Farrés les romans de Rafael Pinedo (surtout Plop et Subte, pas tant Frio).

Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire la biographie d’Osvaldo lamborghini ?

Ce fut une question : comment a pu être quelqu’un qui écrivait ainsi ? C’est la motivation personnelle, la plus importante. La motivation formelle, disons, serait celle-ci : je pensais —et continue de penser – que le genre biographique est l’une des formes les plus utiles et saine d’écrire sur un auteur. Les discours soumis au régime du commentaire (au sens de Foucault) se trouvent, je crois, dans une impasse, pataugeant entre la tautologie et la mauvaise foi.

Tu exerces en tant qu’avocat ? Comment s’entendent l’avocat et l’écrivain ; ou les discours de l’avocat et de l’écrivain ?

J’exerce, oui. Et l’avocat et l’écrivain s’entendent à merveille. Ils se prêtent leurs vêtements et leurs phrases, partagent des vices, des amours et des dettes. Pour le moment, l’avocat entretient l’écrivain. J’espère qu’un jour les choses changeront. Moi je m’entends assez bien avec les deux.

Quels écrivains lis-tu, relis-tu, en plus de ceux que nous avons mentionnés, et desquels attends-tu quelque chose dans l’Argentine actuelle et celle qui vient ?

J’ai lu dernièrement quelques écrivains nouveaux pour moi (jeunes et moins jeunes) qui m’enthousiasment. En plus de Farrés, Pablo Katchadjian, Eduardo Rubinschinc, Ariel Idez, Cecilia Pavón, Agustina Paz Frontera, Ramiro Quintana et quelques autres que je n’ai pas retenus. De ma génération, je lis Sergio Bizzo, Daniel Guebel, Juan José Becerra, Osvaldo Baigorria, María Moreno. De tous j’attends de très bonnes choses à l’avenir. Je l’avoue, j’attends aussi des choses de moi. J’aimerais relire davantage, mais j’ai un peu honte face à toutes les lectures que j’ai en attente. Je projette vaguement de donner quelques cours et ateliers cette année, ce qui me permettrait de relire sans culpabilité. En tout cas, j’aimerais relire davantage Cervantès, Chesterton, Flaubert. Je suis sans arrêt en train de relire, même si c’est parfois de mémoire, Kafka,Gombrowicz, Borges et Lamborghini. Aira ne laisse pas la possibilité de relire parce qu’il y a toujours quelque chose de nouveau. En tout cas, j’ai tout lu, même ce qui n’a pas été encore publié.