Ricardo Strafacce.
Le réalisme invraissemblable

Échappée | Ricardo Strafacce

"La spirale"


ARTICLE

Par Damian Huergo

Página 12 | Février 2012

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Trame agile, digression et légèreté sont les armes que Ricardo Strafacce manie pour satisfaire aux exigences d’Italo Calvino et célébrer une ligne narrative inaugurée par Copi.

Dans Six propositions pour le prochain millénaire, les dernières leçons préparées par Italo Calvino pour « éviter » la mort de la littérature (paradoxalement et figurativement, avant sa propre mort), la revendication de la « rapidité » se détache. Dans ses notes, Calvino ne propose pas d’être rapide pour précipiter l’histoire, pour survoler frivolement les actions des personnages mais vise à inciter à la précision, l’agilité de la pensée, la désinvolture, à créer une écriture « disposée aux divagations, à sauter d’un argument à l’autre, à perdre le fil cent fois et à le trouver au bout de cents détours… ». Sa devise est festina lente, hâte-toi lentement. L’écrivain Ricardo Strafacce semble la connaître. Il la met en pratique aussi bien dans sa biographie fondamentale sur Osvaldo Lamborghini que dans ses courts romans. Et dans Crimes parfaits, son dernier livre, il reprend la recette.

Les matériaux qui sont manipulés dans Crimes parfaits semblent tirés d’une « revue de potins ». Y apparaissent des jumelles intéressées, un joueur de football médiocre qui rêve de faire « un bond économique en Europe », un agent de footballeurs néophyte, des dîners à Puerto Madero, des journalistes qui inventent des vérités, des mafieux italiens, des orgies diverses et une série de crimes limpides que l’inefficacité de la Justice transforme en crimes parfaits. Strafacce combine ces éléments de multiples façons, comme s’ils faisaient partie d’un jeu de legos qui offre d’infinies combinaisons. Dans le sillage de Copi dans des livres comme La vie est un tango, il construit un roman policier absurde qui grandit grâce à la capacité de fabuler des protagonistes. Ainsi, les personnages sautent d’une trame à l’autre, traversent des frontières, trompent et sont trompés. Dans une telle spirale, la vraisemblance de l’histoire est soutenue par l’enchaînement des actions.

Comme dans certains romans de Sergio Bizzio, Strafacce s’arrange pour travailler intelligemment dans un climat de crétinerie et de futilité. En grattant la surface du texte, surgissent des thèmes classiques de la littérature, comme dans le cas du jeu de doubles, manifesté par la duplicité des jumelles Socorro et Pilar. Pareille ressemblance – esthétique, psychologique, sentimentale – est utilisée par les sœurs comme s’il s’agissait d’un super pouvoir, d’une arme secrète. Et peut-être en est-ce une, laisse entendre l’auteur : dans une culture libérale qui nous forme comme des êtres uniques et absolument singuliers, dans laquelle le moi est synonyme d’unicité, celui qui sait et promeut le contraire – la duplicité, la répétition, le changement de personnalité – peut se moquer de la norme ou de l’institution qui se targue de la représenter.

Les discutailleries entourant l’achat de JP, médiocre milieu de terrain défensif du Ferrocarril Oeste méritent un commentaire à part. Derrière, se cache une fraude fiscale de la mafia napolitaine s’élevant à des millions. Pour justifier l’investissement on charge un journaliste d’ »inventer une vérité afin de transformer la réalité ». Celui-ci élabore une théorie qui prédit que le footballeur moderne, celui d’avant-garde, « est celui qui joue sans le ballon », celui qui rallie les marques pour que les autres fassent ce qui est facile : les buts. L’idée s’installe bientôt dans le public, chez les camarades, la presse et les rivaux. À ce stade, avec un certain humour, Strafacce en appelle à l’efficacité de la vidéo politique : créer une fiction, un récit – visuel ou écrit – qui se substitue à la réalité ; une construction parallèle qui la remplace, qui a besoin de sujets passifs et acritiques pour montrer un boulet comme si c’était un crack ou – dans la réalité – un politique dans un set télévisé comme s’il était en train de mobiliser les masses.

Le style de Strafacce, amusant, agile, grotesque par moments, semble un météorite qui se détache de la planète de César Aira. Sa prose alterne la langue familière et scatologique, avec des hyperboles adéquates et une verve formelle, faisant cohabiter dans une même phrase – par exemple – des tournures d’adolescent snob et celles d’un greffier. Crimes parfaits est un roman rapide et délirant qui – comme le demandait Calvino – ose perdre les fils de la trame, mais pas avec la liberté suffisante pour la quitter des yeux.