Juan Carlos Méndez Guédez
Une œuvre entre deux rives

Échappée | Juan Carlos Méndez Guédez

"La métaphore des feuilles mortes"


SUR UNA TARDE CON CAMPANAS | ARTICLE

Par Doménico Chiappe

OtroLunes, n°15| Novembre 2010

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Juan Carlos Méndez Guédez publie en Espagne son nouveau roman Una tarde con campanas [Un après-midi à cloches], dans lequel il fait une critique dure du militarisme qui s’impose au Venezuela.

Sur la table des nouveautés et des recommandations de la Casa del libro, l’une des plus importantes librairies d’Espagne, on trouve le dernier roman de Juan Carlos Méndez Guédez, Una tarde con campanas, qui a été publié avec le déploiement médiatique des prix attribués sous les auspices d’une grande maison d’édition, dans ce cas Alianza du Groupe Anaya puisqu’il a été finaliste du concours de narration Fernando Quiñones. Méndez Guédez le feuillette, regarde le prix et fait un commentaire sur la couleur fuchsia de la tranche et sur ses attentes. « J’espère qu’avec ce prix le livre touchera davantage de gens et que l’intérêt pour le roman vénézuélien augmentera. Je voudrais me sentir moins seul dans le panorama littéraire actuel ».

Le roman aborde un thème fuyant sur le marché éditorial espagnol : l’immigration, ses répercussions, qui, nonobstant, est très présent dans l’opinion publique européenne avec différentes nuances, presque toujours populistes, du moins en Espagne, où gouverne le parti de droite, détenteur d’un discours, surtout en cette période électorale, qui rend l’immigration responsable des déséquilibres économiques et sociaux.

Ainsi, Una tarde con campanas est un roman métis dans sa forme et dans son fond. « J’ai dédié le livre à ma fille parce qu’elle est le fruit d’un métissage : madrilène, fille de Vénézuéliens, petite-fille de Canariens et d’Italiens ». D’un côté, on raconte l’histoire d’un enfant et de sa famille qui tentent de s’adapter à la nouvelle société dans laquelle ils vivent. «Il n’est jamais dit que la famille vient du Venezuela, parce qu’elle se mélange avec la manière de vivre des Équatoriens et d’autres pays ».

Quant à la forme, la voix de l’enfant prédomine à la première personne qui peu à peu s’imprègne des mots et des expressions castillanes, de manière subtile. Dans les premières pages l’enfant parle avec les tournures de phrases vénézuéliennes, mais son langage finit par se transformer, s’enrichir des mots récemment appris, habituels dans les rues de Madrid. « J’ai voulu que la syntaxe espagnole pèse de manière naturelle ».

Contre le militarisme

Dans cet après-midi à cloches, la Llorona se mélange avec San Isidro Labrador, et les croyances religieuses galiciennes avec les indigènes comme la légende de l’Autana, l’arbre de tous les fruits qui maintenant est un tepui, un haut plateau, au milieu de la forêt amazonienne. Entre les lignes, Méndez Guédez rend hommage à ses maîtres. Il explique que le livre contient des références à d’autres textes, comme Un monde pour Julius d’Alfredo Bryce Echenique, Memorias de Altagracia de Garmendia et La casa de mango street de Sandra Cisnero. Il emprunte des personnages et des lieux, sans arriver à appliquer l’intertextualité : « Dans le dernier chapitre il y a une ligne d’Un monde pour Julius, mais je ne prends pas de phrases complètes », affirme-t-il. « Le livre dialogue avec Garmendia. À la fin, la rue dans laquelle l’enfant marche est la même que celle où se trouvait la Editorial América de Rufino Blanco Fombona ».

Au cours de la trame, la famille qui avait émigré unie se dissout. Certains de ses membres s’en vont dans une autre ville, se rapprochent de la mer, ce qui pour Méndez Guédez est le reflet des changements imperceptibles qui ensuite s’avèrent transcendants. « J’aime les petits êtres et eux seuls vivent de petites expériences qui changent leurs vies. Nous sommes les personnages de petites histoires ».

La toile de fond se résume dans une phrase du frère aîné, quand on lui demande pourquoi il a émigré : dans le pays il y avait des militaires partout. « Je voulais parler de mon pays soumis par le militarisme, où l’on revendique l’improvisation et le chaos ». Pour y parvenir il emploie une belle métaphore, sans pitié : dans le quartier où vit la famille déplacée, un militaire arrive pour offrir du travail : balayer les feuilles mortes. Les gens font des tas avec les feuilles mortes mais il n’y a pas de sacs pour les ramasser. Le militaire distribue l’argent en espèces. Durant la nuit, il y a une fête tandis que les feuilles, aux intempéries, se dispersent sous la brise. Le lendemain, le militaire revient et paie à nouveau pour qu’elles soient mises en tas, à nouveau sans qu’il y ait de sac pour rendre le travail productif. « C’est une façon d’endormir les gens. J’ai lu que le processus militariste est épique et guerrier, qu’il n’engendre aucune richesse mais se l’approprie. Il vole, dévaste et c’est ce que je dépeins dans le roman ». Avec sa critique sans concessions, Méndez Guédez conserve ses deux fronts de lutte : sa carrière littéraire qui avec ce roman fait un nouveau pas en avant et sa voix qui s’élève contre l’ombre dictatoriale d’Hugo Chávez à laquelle il assène un coup avec sa prose.

Entretien publié dans Tal cual, Venezuela, en 2004