Juan Carlos Méndez Guédez
Une œuvre entre deux rives

Échappée | Juan Carlos Méndez Guédez

"Mambo canaille : mixture et rire"


SUR MAMBO CANAILLE | ENTRETIEN #3

Par Vega Sánchez Aparicio

El Nacional | Septembre 2012

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L’écriture est une forme d’amour, d’érotisme profond aussi. Jeux de masques, séductions, passions intenses, dédoublements. Et la possibilité du mélange et de la multiplication.

Nestor García Canclini, dans Imaginarios urbanos, parle des individus hybrides qui « profitons de divers répertoires pour nous enrichir, nous former et participer à des scénarios différents ». Dès son titre, Mambo canaille, plus qu’hybride, est métis : comment l’idée du métissage prend-elle forme au moment de créer ? Quelle est la cause de cette littérature hétérogène ?

Le mélange me passionne. Je crois que nous vivons pour nous mélanger, nous contaminer, nous barbouiller de l’autre. Dans le fond, c’est ce que sont les relations d’amour, les relations érotiques, un se montrer au dehors pour être dans les autres et que les autres soient nous ; un se montrer au dehors pour nous emmêler et mélanger ce qui nous est propre avec ce qui est autre dans un moment festif.

L’écriture est une forme d’amour, d’érotisme profond aussi. Jeux de masques, séductions, passions intenses, dédoublements. Et la possibilité du mélange et de la multiplication.

Dans tous les cas, je ne sais pas formuler théoriquement la raison de cette littérature hétérogène. Je ne sais pas offrir une raison autre que dire que la réalité vénézuélienne qui a marqué mon enfance et mon adolescence est une célébration de ce mélange. Face à la rigidité d’une identité de corps de garde, identité de carton-pâte, infantile : batailles lointaines, joropo, harpe, cuatro, maracas, et le dieu Simon Bolivar. Face à ce projet qu’on nous apprenait à l’école comme partie obligatoire d’une supposée vénézuénalité pure et qui est maintenant le credo de la sinistre cucuterie chaviste, les rues, l’existence quotidienne montraient le besoin constant de nous développer, de goûter à d’autres saveurs, d’autres manières, d’autres façons d’entremêler des codes différents, des sonorités antagoniques.

L’une des chansons les plus savoureuses sur Caracas est un vallenato du Binomio de oro ; des spaghettis et des paellas aussi délicieux que ceux que tu peux y manger ne sont pas si faciles à trouver en Italie et en Espagne. Et quand tu vois la façon dont une blonde caucasienne vénézuélienne ondule des hanches en marchant tu comprends qu’on ne naît pas avec l’érotisme, l’érotisme ce sont nos villes qui le construisent, nos regards, notre goût de l’effleurement, des caresses, des explorations risquées des combinaisons insolites.

C’est ce qui a été naturel pour moi.

Explorer les manières dont différents cadres pouvaient se superposer, se potentialiser. Par ailleurs, la pureté est une idée effroyable ; il surgit toujours un misérable qui en son nom prétend écraser les autres et fixer depuis son absolutisme, des limites rigides à la liberté et au plaisir. Si bien que le mélange, la mixture est une manière de subversion, d’extrême vitalité.

C’est pourquoi dès le titre mon roman convoque cette notion : Mambo canaille est le territoire diffus, intermédiaire, c’est un clin d’œil aux topiques madrilènes mais aussi caribéens.

C’est une Caraïbe madrilénisée ou un Madrid caribéen.

Dans votre précédent roman, Tal vez la lluvia, les situations absurdes et grotesques avaient de l’importance. Dans Mambo canaille vous optez presque complètement pour l’humour, dans quel registre vous sentez-vous le plus à l’aise, avec une voix lyrique ou une voix comique ?

Chaque livre est une expérience indépendante. Quand je commence un nouveau roman je suis tout entier ce roman. Je me transforme en distraction ambulante, une silhouette qui marche mais qui ne sait pas très bien où elle se déplace. Je suis roman.

Et parfois l’histoire que je suis en train d’écrire requiert une voix comique, grotesque, comme c’est le cas dans Mambo canaille, ou au contraire, l’histoire exige un traitement lyrique, presque de poème en prose, comme Arena negra, mon prochain roman qui sera bientôt publié, et qui est un livre de fragments qui prétend à une délicatesse absolue, une exploration subtile de la mémoire, de la relation avec les parents, le besoin de la douleur, le tout sur un ton très éloigné de ce que fut mon intention dans Mambo canaille..., qui était de provoquer l’éclat de rire le plus féroce des gens ; leur côté le plus canaille au moment de rire.

L’une des fantaisies de nombre d’écrivains est de contenir en eux de nombreuses voix. La possibilité réelle de construire de nombreuses formes différentes. Pour moi l’intérêt est de réussir cette multiplication, cette expansion. El libro de Esther contient une tendresse, une exploration presque adolescente dans la défaite amoureuse, qui correspondait à mon besoin du moment. Et dans Mambo canaille la question amoureuse est désormais directement un problème d’estomac qui peut se résoudre avec des purgatifs. Comme tu le vois, ce sont des regards différents, comme si j’essayais de regarder la réalité depuis beaucoup d’angles pour la complexifier, pour ne plus la connaître, pour la réinventer.

Vos romans ont en commun la réalisation d’un voyage, de la part des personnages principaux, qui conduit à l’auto-découverte, à la prise de conscience d’une identité. Dans le cas de Mambo canaille, quelle est la finalité de ce voyage, de ce déplacement ?

Madrid est de ces villes accueillantes et merveilleuses où viennent des gens de beaucoup d’endroits pour y accomplir leurs désirs. Tout ce que leur lieu d’origine ne leur permettait pas, semble devenir une possibilité imminente lorsqu’ils arrivent ici. Je crois que c’est là le sens du voyage des trois personnages de ce livre. Mais comme il s’agit de personnages canailles, de misérables, disons que leurs désirs sont obscurs, et qu’ils en viennent à une profonde absurdité.

Ces canailles de sang métis se caractérisent par une personnalité antihéroïque, statique. Chez tous trois prédomine l’idée de réaliser de grands exploits, mais leurs plans – aussi bien la création d’un nouvel art du roman que la possibilité d’une ascension sociale ou la conquête du pouvoir – se voient frustrés par l’immobilité qui les définit. Comment voyez-vous l’homme contemporain ? La fin de toute utopie est arrivée ?

Le XXe siècle a montré un côté tellement sinistre des utopies supposées qu’elles m’inspirent une méfiance profonde. L’humain est imparfait et c’est une recherche du bonheur dans cette imperfection.

Tout ce qui nous différencie des fourmis, si parfaites, si ordonnées, si précises, m’intéresse. Enfant, j’étais allergique aux fourmis et je ne les tolère que dans les contes pour enfants.

C’est pourquoi je crois que le combat de l’être humain est de potentialiser tout ce qui le différencie de ces insectes. C’est ce que font les romans.

En tout cas, l’être humain contemporain est un individu soumis à des pressions multiples, à des pouvoirs visibles ou invisibles qui tentent de l’utiliser pour un bénéfice qui ne l’inclut pas toujours. C’est pourquoi je crois que la littérature nous offre le plaisir d’un vice solitaire où nous pouvons atteindre la plénitude que la vie nous refuse. C’est un lieu où le bruit du monde n’entre pas de façon brusque mais fait partie d’une musique de fond où la subjectivité explore de nouvelle règles, de nouvelles sensations et sentiments.

On peut concevoir Mambo canaille comme un roman satirique dans lequel le regard de l’auteur scrute l’absurdité des vies de ses personnages. Dans quelle intention cette satire se produit-elle ?

Tout roman commence à partir d’un point d’ombre, et en s’achevant, il laisse dans l’air un nouveau point d’ombre. Le roman est une lumière diurne entre deux obscurités. Je ne pourrais pas définir avec une exactitude rationnelle la critique que je prétendais esquisser, parce que mon intention était de parvenir au rire face à des situations solennelles qui normalement proscrivent l’humour.

La réalisation personnelle, l’amour, le succès, la politique, le militantisme, sont des questions très sérieuses que j’avais envie de bousculer et de jeter dans une piscine. Je crois qu’une fois Otrova Gomas a dit que si la mort au final se riait de tout un chacun, nous pouvions nous parfaitement rire de la mort. C’est peut-être ce que j’ai essayé de faire. Rire de ce qui normalement se rit de moi.

D’autre part, Mambo canaille cherche à ce que chaque lecteur parvienne à ses propres découvertes. Certains parviennent à le lire comme une parodie du caudillismo latino-américain ; d’autres comme un regard féroce sur la xénophobie ; d’autres comme une vision corrosive sur les discours amoureux ; d’autres comme une exploration de la frivolité du spectacle du monde littéraire.

J’aime le voir comme un roman qui, s’il atteint son objectif humoristique chez les lecteurs, les rendra plus détendus, et on le sait, les gens détendus sentent immédiatement le désir de bien manger, de boire des jus de fruits de la passion ou de bons vins, de faire l’amour, de danser, de voir leurs amis. Et lorsque les gens font tout cela ils rendent le monde plus gai et ne font pas de mal aux autres.

Mambo canaille est aussi un roman d’hommages. Dans votre œuvre il y a toujours un remerciement à la tradition littéraire. Où, par rapport à cette tradition, se situe Mambo canaille ?

Dans ce cas, j’ai encore parié pour le mélange. J’ai voulu renouer avec la tradition de l’esperpento [grotesque] espagnol ; le roman comique anglais d’auteurs comme Waugh, Sharpe, Homby ; avec le picaresque, avec le cinéma de Wilder ou de Berlanga, et surtout avec les blagues que me racontaient à Barquisimeto mon oncle Juan et ma cousine La Negra. J’ai essayé de renouer avec ces fictions qui nous rappellent que nous sommes aussi des êtres faits pour le rire, la célébration, pour l’ironie, pour la méchanceté relative que nous ressentons en voyant le monde comme une immense énormité où rien ne doit être pris très au sérieux.