Juan Carlos Méndez Guédez
Une œuvre entre deux rives

Échappée | Juan Carlos Méndez Guédez

"L’écrivain a une importante vocation à l’échec"


SUR MAMBO CANAILLE | ENTRETIEN #2

Par Daniel Fermín

wwww.eluniversal.com | Mai 2012

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"La littérature nous permet de nous pencher sur les abîmes dont nous ne voulons pas faire l’expérience dans la vie", indique l’auteur de Mambo canaille.

Le narrateur de Barquisimeto, qui est installé en Espagne depuis des années, est venu au Venezuela présenter Mambo canaille.

Faire le portrait des perdants intéresse Juan Carlos Méndez Guédez (Barquisimeto, 1967). Ceux qui subissent l’histoire, pas ceux qui la font. L’écrivain vénézuélien installé en Espagne est venu au pays pour présenter Mambo canaille, un roman qui dépeint la vie décadente de trois immigrants à Madrid. Comme pour mettre en évidence que l’échec aide à faire de la littérature.

Les protagonistes de vos romans sont des immigrants. L’expérience de l’exil s’avère positive pour un écrivain ?

Je crois que oui. Dans le cas de ceux qui l’ont choisi, c’est une expérience enrichissante, d’amplification du regard, de croissance (…) Il y a une écrivaine espagnole, Carmen Laforet, qui proposait un bel exercice, qui était de marcher dans sa propre ville avec un regard d’étrangeté. Et l’exil permet de voir toutes les villes avec un regard d’étrangeté. Tu développes un enracinement multiple à différents endroits ; mais aussi un regard autre, qui du point de vue littéraire est merveilleux, fascinant. Ce type de regard est propice à l’écriture et à la littérature. L’écriture tente d’expliquer ce que tu ne comprends pas.

Henry, l'un des protagonistes, souffre de blocage au moment de coucher ses histoires sur la page. Un écrivain doit lutter avec les mots jusqu’à s’approcher de ce qu’il veut ?

Je pense que oui. Tu dois lutter contre la tendance naturelle que nous avons à ne pas écrire. Et pour moi c’est une expérience profondément plaisante, comme peut-être trotter dix kilomètres tous les matins pour un autre. J’imagine que quand il se réveille il se demande s’il va le faire ou pas. Je crois qu’il faut vaincre cette difficulté initiale, cette résistance, cette paresse. Je n’ai pas l’habitude de me battre avec les mots, mais avec le temps. Comment dégager du temps pour le faire. Mon problème est l’excès, d’avoir beaucoup d’idées, trop d’envies. Je dois batailler avec les heures pour faire avancer ce qui m’intéresse.

Et ce syndrome de la page blanche ? Voyez-vous la création comme un acte d’inspiration ou de discipline ? Développez-vous un thème ou attendez-vous que le thème se développe ?

Chacun le vit de manière différente. Je crois que c’est une question de discipline. C’est ce qu’a dit Picasso, que l’inspiration te surprend en travaillant. L’inspiration ne va jamais arriver si tu n’es pas occupé sur un ordinateur. Il y a quelque chose de l’exercice musculaire. Si tu l’abandonnes longtemps, quand tu y reviens, tu es froid. La prose est congelée, rigide, les idées ne coulent pas. Je crois qu’il doit y avoir un don absolu pour que de 500 ou 600 pages que tu peux écrire en une année, au moins 50 ou 100 aient quelque sens ou valeur.

L’écrivain de votre roman est convaincu d’être un génie qui créera une grande œuvre, une nouvelle proposition. On peut encore inventer quelque chose de nouveau en littérature ?

Je suppose que oui. Quelqu’un va découvrir une technique, un angle nouveau. Même si on peut inventer quelque chose, ce n’est pas très important pour la littérature. Nous avons confondu par le passé la nouveauté avec ce qui est véritablement littéraire. Quelque chose peut être nouveau et peut être mauvais. L’important pour la littérature est d’être dense, profonde, d’être le reflet de l’humanité des personnes qui cohabitent à ce moment-là avec l’œuvre. Parier qu’elle a des choses à dire aux gens du futur, qui expliquent ce qu’a été le passé. Le culte de la nouveauté est puéril, il me semble qu’Octavio Paz l’a dit. Un écrivain ne doit pas être obsédé par la nouveauté, mais doit être quelqu’un d’informé qui ne reproduit pas ce qui s’est déjà fait.

Il y a une phrase du roman qui dit que peu importe comment tu vis la vie mais comment tu la racontes. Écrire permet d’être ce que nous ne sommes pas ou ce que nous avons voulu être ?

Bien sûr. Nous écrivons en compensation. Je crois que les psychanalystes ont vu juste : nous écrivons pour être ce que nous n’avons pas été et ce que nous ne serons jamais. La littérature nous permet de nous pencher sur les abîmes dont nous ne voulons pas faire l’expérience dans la vie. Je me souviens d’un roman merveilleux de Muñoz Molina, Pleine lune. C’est l’esprit d’un assassin méprisable. C’est passionnant, comme lecteur aussi, d’aller vers cette obscurité.

Le protagoniste rêve de gloire, de la première page des journaux, du prix Nobel. Un auteur qui pense au succès est-il condamné à l’échec ?

(Roberto) Bolaño disait que nous allons tous échouer, plus ou moins bien. Je crois que chez l’écrivain il y a une importante vocation à l’échec. Il y a toujours une espèce de désaccord profond. Il ne parvient jamais à sentir qu’il a comblé ses attentes. C’est un chemin qui n’a pas de fin. Je ne crois pas que l’écrivain qui recherche le succès soit le seul à échouer. Je crois que nous allons tous échouer d’une manière ou d’une autre, mais l’échec se transforme en moteur : tu sens que tu as échoué dans un livre, et tu dis que le prochain sera plus réussi.

Le roman traite avec humour des événements politiques vénézuéliens de la dernière décennie. Croyez-vous que la révolution ressemble à une caricature ?

Bien sûr que oui. La nôtre est absolument ridicule et fleur bleue. Mise à part sa part de violence féroce, je crois que ce doit être l’une des choses les plus pathétiques qu’on a inventées dans l’histoire. Je suis persuadé que dans 20 ans les gens riront beaucoup en écoutant les histoires, parce que la douleur sera passée. Et pour ce qui est de l’humour, oui, il y a un peu de fiction, mais ceux qui liront le roman verront que la réalité, parfois, est beaucoup plus hilarante, pathétique et ridicule que ce que j’ai pu y surprendre.