Juan Carlos Méndez Guédez
Une œuvre entre deux rives

Échappée | Juan Carlos Méndez Guédez

"Entretien avec Juan Carlos Méndez Guédez"


SUR MAMBO CANAILLE | ENTRETIEN #1

Par María Anaya Volpini

Culturamas | Novembre 2011

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Mambo canaille raconte l’histoire de trois hommes très différents dont les chemins se croisent durant un été irrespirable dans le quartier madrilène de Salamanca. Henry, un écrivain caribéen qui aspire à écrire « sa grande œuvre » à Madrid (bien qu’il soit pour l’instant incapable de rédiger deux paragraphes d’affilée) et qui tente de trouver l’inspiration noyé dans des litres d’alcool et une maladresse existentielle. Alejandro, un chef d’entreprise sans scrupules et avec des origines canariennes, qu’il renie au point de suivre des leçons de diction pour effacer de son corps toute trace des îles. Et enfin Simao, un jeune homme attirant du même pays qu’Henry, imbu d’une innocence apparente où affleurent des échos d’un égoïsme très semblable à celui des deux autres protagonistes.

L’humour noir parcourt cette histoire dans laquelle on ne rencontre aucun personnage qu’on souhaiterait croiser dans la rue. Juan Carlos Méndez revendique ainsi le roman d’humour et refuse la tendresse dont il entourait ses personnages dans leurs conflits dans les romans antérieurs. Madrid vue par des yeux caribéens, les îles Canaries comme trait d’union entre nos deux mondes frères et une série catastrophique de malheurs nous maintiendront collés aux pages de Mambo canaille de la première à la dernière ligne.

Un matin madrilène beaucoup plus paisible que ceux racontés par Juan Carlos, nous nous retrouvons dans la librairie Tipos Infames pour parler de ce nouveau livre, de voyages en mer, dans les airs et de souvenirs entre le vieux et le nouveau monde.

Commençons par le commencement. Comment ce roman est-il né ?

Et bien j’avais très envie de faire un roman drôle dans le style anglais, parce que la littérature en espagnol montre très peu de penchant pour ce genre, bien que dans le passé nous trouvions des auteurs très significatifs qui l’ont travaillé avec talent, comme Jardiel Poncela. Je voulais le récupérer et faire un livre pour m’amuser.

Dans le roman il y a trois personnages et chaque chapitre adopte le point de vue de l’un d’entre eux. Cependant, le narrateur reste à la troisième personne pour deux d’entre eux et n’utilise la première personne qu’avec Simao. À quoi cela est-il dû ?

En traitant des personnages aux identités si différentes, j’avais besoin de montrer l’histoire depuis le point de vue de chacun. Simao était le seul personnage qui se prêtait à la première personne. En y réfléchissant, Alejandro (le chef d’entreprise) est trop cynique et Henri (l’écrivain) est si empoté…et en plus il tient un discours interminable sur sa « grande œuvre ». Pour eux deux la troisième personne me permettait de montrer des choses que ces personnages n’auraient jamais racontées au lecteur s’ils avaient eu leur propre voix.

Dans ce livre comme dans d’autres livres antérieurs, nous voyons que la question du changement de saisons en Europe t’intéresse beaucoup. C’est quelque chose qui surprend vraiment celui qui vient d’ailleurs ?

Bien entendu ! Viscéralement c’est une chose qui me fascine. C’est quelque chose que je n’avais pas auparavant. À Caracas il y a une température constante et un soleil merveilleux, mais j’aime beaucoup le changement des saisons parce qu’il me procure une impression de cycle de vie. Quelque chose qui est naturel pour vous, reste pour moi une surprise, parce que chacune renvoie à des sensations déterminées et répond à un état d’âme particulier. En plus je crois que cela se produit aussi à l’inverse, les saisons répondent à notre moral, de sorte qu’en plein hiver nous pouvons avoir des jours d’été, printaniers … selon la manière dont nous nous sentons.

Par ailleurs, la saison nous conditionne et sert en plus de marque temporelle. En Espagne j’ai dû apprendre que le fait de changer de garde-robe et de nourriture n’est pas un caprice. Les vêtements, la nourriture… changent avec les saisons et nous indiquent les changements du cycle.

Quant aux auteurs qui t’attirent le plus et sont en rapport avec ce roman…

Parmi les romans d’humour anglais, ceux de Tom Sharpe et de David Lodge m’attirent, mais dans cette histoire j’ai rendu un petit hommage à des auteurs de langue espagnole que j’apprécie et affectionne beaucoup. Je les ai invité à se promener dans le roman, même s’ils ne le savent pas et, sauf Iwasaki, qu’ils n’ont pas de lien avec ce genre de texte. Les auteurs avec lesquels tu partages ton temps deviennent une sorte de famille.

Dans ce cas, Manuel Longares a aussi eu une influence, lui qui a travaillé dans le quartier de Salamanca dans son œuvre « Romanticismo ». D’une certaine manière Mambo canaille est une espèce de prolongement, bien que je ne connaisse pas aussi bien que Longares le quartier de Salamanca, loin s’en faut. La ville a sans aucun doute bougé, changé.

Qu’aurait été le roman si les protagonistes avaient été des femmes ?

En réalité nous ne sommes pas si différents. Mise à part la question de la force physique, et encore cela dépend de quelle femme et de quel homme… mais dans le fond les écrivaines ambitieuses que je connais sont comme les écrivains ambitieux et je comprends qu’une femme ambitieuse à la tête d’une importante entreprise se comporte d’une manière très similaire à celle d’un homme dans la même position. Penser que le sexe nous donne des modèles de conduite très différents et plus ou moins analysables nous soulage. Mais je crois que c’est plus complexe que cela, il y a de nombreux types de femmes et d’hommes. Le roman aurait été assez semblable avec des protagonistes féminines, peut-être quelques scènes auraient-elles changé un peu… quelques scènes éthyliques auraient été quelque peu différentes, parce qu’une femme supporte biologiquement une quantité moindre d’alcool, les gestes auraient changé, mais le fond les personnages aurait été identique.

Certaines écrivaines comme Laura Freixas disent que la plus grande partie de la littérature que nous connaissons est le fait des hommes et qu’au bout du compte nous ne trouvons pas beaucoup de littérature qui regarde le monde du point de vue féminin. Des expériences comme la grossesse ne sont pas généralement racontées dans la littérature.

Laura a raison, il manque une littérature qui regarde le monde à partir de la spécificité du féminin. J’ai un roman raconté du point de vue d’une femme, Árbol de luna, dans lequel la protagoniste est très coquine et fait l’imbécile alors qu’elle est très maline. C’est aussi un conditionnement social, si c’était un homme il essayerait de faire le malin en étant très bête. Cette question m’intéresse beaucoup et j’ai quelques projets de romans écrits du point de vue féminin. Avancer dans cet aspect serait certainement quelque chose de très positif en Espagne.

Le personnage d’Henri, l’écrivain, est incapable d’écrire durant presque tout le roman. Cela t’arrive-t-il parfois ? Comment sort-on de cet état « en blanc » ?

La vérité est que cela ne m’arrive jamais. J’ai quantité d’idées et de projets, mon problème est plutôt l’excès. J’ai l’impression que la vie ne suffit pas pour faire tout ce que je voudrais, en ce moment-même j’ai des idées pour quatre ou cinq romans. Je vis l’écriture comme un très profond plaisir et comme tout plaisir aussi avec une certaine charge d’angoisse. Si je n’avais pas d’idées ce serait… je ne sais pas, la mort, que sais-je. Qu’est-ce que je ferais de 22h30 jusqu’à 1heure du matin ?

C’est la question que j’allais te poser. Où trouves-tu le temps d’écrire entre le travail et la famille ? Tu as une discipline de fer?

Oui, j’écris de 22h30 jusqu’à 1h tous les jours et le week-end. Ma fille est la seule chose qui peut me détourner de l’écriture, parce qu’elle passe en premier, mais le reste… je conditionne tous les autres éléments de ma vie en fonction de l’écriture. Écrire a fait de moi quelqu’un de très heureux et reconnaissant.

Crois-tu que l’on trouve à Madrid des gens comme les trois personnages du roman ? Tous les madrilènes avons-nous quelque chose de ces trois hommes tellement égoïstes et excessifs ?

Oui, bien sûr, à Madrid et partout. Le roman d’humour exagère et caricature, mais nous avons tous cette capacité monstrueuse, il s’agit « d’éclairer les blessures », de voir comment nous sommes et en rire un peu.

Dans mes précédents romans il y a toujours une revendication de tendresse, d’amour, d’amitié… dans des milieux hostiles. Si bien que dans ce roman je voulais tourner le dos à cela et présenter des personnages avec lesquels tu n’irais pas prendre un café, ce sont de profondes canailles. Même le thème de l’amour s’avère désagréable dans l’histoire, il est entouré de cynisme. Je voulais m’éloigner de mes thèmes, que dans ce roman ils apparaissent dans un sens complètement différent, sur un autre ton. L’amitié comme une impossibilité, l’amour comme une négociation ou un trouble digestif et la tendresse complètement absente.

Pour revenir sur le thème de l’amour. Rilke disait que c’est le thème le plus difficile sur lequel on puisse écrire. Qu’en penses-tu ?

Vu du dehors, l’amour est un thème qui se répète beaucoup, devient routinier, entouré de diminutifs. Il y a beaucoup de discours à son sujet dans des chansons, des films, des romans… ce qui est compliqué c’est de réussir à dire quelque chose d’intéressant, qui perturbe et aille plus loin que la chanson que nous entendons à la radio. C’est pourquoi j’essaye toujours que dans mes romans les relations affectives aient un brin de bizarrerie.

Les relations amoureuses parfaites ne sont pas propices au roman, il faut les vivre mais ne conviennent pas pour la littérature. L’absence de bonheur au contraire laisse une grande marge au roman. En tant qu’écrivain, on cherche quelque chose qui émeuve.

José Balza, dans « 700 palmeras plantadas en el mismo lugar » [700 palmiers plantés au même endroit] cherche un nouveau type de relation au sein d’un triangle amoureux, un nouveau regard sur le thème de l’amour qui ne soit pas enfermé dans le déjà connu. C’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup.

Alors, qu’éprouves-tu au bout du compte pour ces personnages ? Comment te sens-tu avec eux ?

Je crois qu’ils sont une part de nous-mêmes et que je ne les inviterais pas à prendre le café.

Merci beaucoup pour ton temps et tes réponses Juan Carlos.