Juan Carlos Méndez Guédez
Une œuvre entre deux rives

Échappée | Juan Carlos Méndez Guédez

"Un pays peut être une blessure. Le Venezuela en est une"


ENTRETIEN #5

Par Karina Sainz Borgo

OtroLunes, n°15 | 2010

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L’écrivain figurera dans une anthologie de la nouvelle hispano-américaine éditée par Gallimard et publiera La ville de sable, une sélection de ses récits traduits en français.

Après avoir été lauréat le Prix Barbastro pour Tal vez la lluvia, l’écrivain Juan Carlos Méndez Guédez (Barquisimeto, 1967) bénéficie non seulement d’un excellent accueil de la critique littéraire espagnole, mais encore de l’intérêt d’autres éditeurs européens. Cette année, Gallimard publiera à Paris une anthologie de la nouvelle récente hispano-américaine, qui comportera l’un de ses récits, et les éditions Albatros, en Suisse, publieront La ville de sable, une sélection de nouvelles traduites en français.

Pourquoi l’édition, maintenant, de vos récits en français ?

Il existe une nouvelle maison d’édition en Suisse : Albatros, qui naît de la librairie du même nom, qui promeut des auteurs depuis 30 ans. L’éditeur, Rodrigo Díaz, m’a demandé une sélection de nouvelles qu’Adelaide de Chatellus, professeur à la Sorbonne, a traduites. Nous avons opéré la sélection tous les deux. D’une part, des nouvelles qui me semblent à moi représentatives de mon écriture, et d’autre part, celles qu’elle utilise dans ses cours et qui ont reçu un accueil enthousiaste de ses étudiants.

Quel est le récit qui figure dans l’anthologie de Gallimard ? Quels sont les autres auteurs qui y participent ?

Je figure avec El hombre lobo en el bulevar, un texte sur les pillages, dans lequel les militaires renversent un président fantoche et le reconduisent au pouvoir quelques heures plus tard. D’autres auteurs de cette anthologie sont : Andrés Neuman, Jorge Eduardo Benavides, Guillermo Martínez, Juan Gabriel Vásquez, Alberto Fuguet, Edmundo Paz Soldán, J.C.Chirinos, Álvaro Enrique et Mayra Santos, entre autres.

La critique de votre dernier roman a été très élogieuse. Si Una tarde con campanas raconte l’intégration des immigrants, Tal vez la lluvia raconte le retour comme une impossibilité ?

Oui. Tal vez la lluvia reflète le retour comme un geste inutile. Le personnage de mon roman a la fantaisie que Caracas s’est arrêtée en son absence, mais en voyant la décomposition profonde et la destruction de ce que furent ses affections, ses lieux, ses passions, il comprend qu’il n’est pas revenu dans sa ville, sinon dans l’ombre qu’elle laisse.

Comment êtes-vous parvenu à vous distancier du pays pour le raconter sans tomber dans le catalogue de l’opprobre bolivarien ?

Les catalogues journalistiques sur l’opprobre ne m’intéressent pas, mais si l’obscurité des âmes qui se dégradent et s’encanaillent face à un pouvoir absolu. Les autocraties non seulement volent, pillent, tuent, torturent, ferment des médias ; elles s’insinuent aussi dans les âmes des personnes et les dévorent. Un pays peut être une maladie chronique, une blessure, une fracture. Le Venezuela en est une.

Le pays qui se dessine diffère des pays littéraires dont nous avons hérité…

Le pays a changé parce que ses grandes maladies et misères sont revenues. Le militarisme, l’intolérance, la médiocrité absolue. La littérature antérieure regardait peut-être le futur avec une espérance mélancolique. Nous étions une erreur historique qui serait réparée par l’épique de personnages qui tôt ou tard changeraient la réalité. Peut-être que la littérature vénézuélienne actuelle fonctionne alors comme un miroir brisé et sale où flottent des personnages qui essaient seulement de résister et de sauver une partie d’eux-mêmes.

Nous allons alimenter le brasier. Parlons de littérature vénézuélienne. Pourquoi reste-t-elle invisible face au public hispano-américain ?

La visibilité s’est beaucoup améliorée. Vient de paraître l’un des meilleurs romans écrits au XXe siècle, Percusión, de José Balza, chez l’éditeur andalou Paréntesis. Par ailleurs, en dehors du Venezuela, il est possible de lire des gens comme Israel Centeno, Rubi Guerra, Anateresa Torres, Ednodio Quintero, Alberto Barrera Tyszka, Federico Vegas, Victoria di Stefano, Jorge Gómez, Doménico Chiappe, Silda Cordiolani, et cette année paraît un roman de Juan Carlos Chirinos ici en Espagne. Je te cite ces noms de mémoire et en ne faisant référence qu’à des narrateurs. Quand je suis venu en 1996 il était impossible de trouver un seul auteur qui soit diffusé dans ces contrées.