Juan Carlos Méndez Guédez
Une œuvre entre deux rives

Échappée | Juan Carlos Méndez Guédez

"Méndez Guédez"


ENTRETIEN #4

Par Luis Ysla Prado

OtroLunes, n°15 | 2010

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Né à Barquisimeto en 1967, Juan Carlos Méndez Guédez vit à Madrid depuis 1996. Romancier, conteur, essayiste et professeur, il a publié la plupart de ses livres en Espagne : El libro de Esther (roman, Madrid, 1999) pour lequel il a été finaliste du XII Prix International du roman Rómulo Gallegos ; Árbol de luna (roman, Madrid 2000) ; Una tarde con campanas (roman, Madrid, 2004), finaliste du V Prix Unicaja du roman fernando Quiñones ; Tan nítido en el recuerdo (contes, Madrid, 2001), VI Prix du conte Ateneo de la Laguna, entre autres. Son recueil de récits Hasta luego Mister Salinger (Madrid, 2008) a paru récemment. Certains de ses textes peuvent être lus sur le blog collectif de littérature en espagnol : La Mancha.

Des voix comme celle de Salvador Garmendia, Jorge Balza, Sergio Ramirez et Alfredo Bryce Echenique ont signalé la valeur de l’écriture de ce narrateur de Barquisimeto, la considérant comme l’une des proses les plus solides de la littérature vénézuélienne contemporaine. Lecteur de notre page Web, Méndez Guédez en conséquence a répondu par courrier électronique à cet entretien exclusif pour ReLectura.

Pourquoi as-tu quitté le Venezuela ? Pourquoi y retournerais-tu ?

Je n’ai pas quitté le Venezuela. Disons que je ne suis pas rentré et que je continue à ne pas rentrer tout à fait. Il se trouve que je suis venu en 1996 en Espagne pour suivre un doctorat à l’Université de Salamanque. Au bout de quelques mois j’ai achevé un premier roman que je n’avais pas pu finir à Caracas (Retrato de Abel con isla volcánica al fondo), puis j’ai écrit un roman jeunesse (Nueve mil kilómetros y tu abrazo), et j’ai avancé un deuxième roman (El libro de Esther). Un an à peine s’était écoulé quand j’ai découvert que sur ma table j’avais trois manuscrits. Je suis resté perplexe. Je savais que cette situation ne se reproduirait pas, qu’il s’agissait d’une énergie que j’avais accumulée pendant longtemps et qui maintenant se concrétisait dans des centaines de pages. Mais ce que j’ai compris par contre c’est qu’en Espagne je pouvais me centrer sur l’écriture d’une manière que je ne connaissais pas. Ici le temps s’écoulait avec une tranquillité, un naturel que ma vie précédente ne permettait pas.

Ensuite l’idée du retour s’est compliquée avec le projet militariste qui a empoisonné le pays. Pour moi le côté cucul, la haine, la niaiserie et le despotisme de caserne sont inacceptables.

Mais je crois que, en général, l’expérience de l’exil peut être positive pour un écrivain. Quand tu choisis une autre ville, un autre pays, tu te vois obligé de renaître, de t’habiller de nouveaux mots, de créer d’autres marques de ta personne, de grandir sans le soutien que te donnaient tes références familières ou la consistance d’une enfance. Dans le fond, il s’agit de réécrire un roman qui est toi-même.

Pourquoi y retournerais-je ? Bonne question. Les bonnes questions se reconnaissent à ce qu’elles n’ont pas de réponse immédiate…Je reviendrais pour savoir que la mer est de l’autre côté de la montagne, et que de l’autre côté du téléphone il y a des voix amies qui attendent de partager quelques bonnes bières et une partie de baseball à la télévision.

Mais j’insiste, je ne suis pas parti. Il y a quelques mois une amie m’a dit qu’elle m’avait vu sur la Plaza Venezuela à minuit ; qu’elle a klaxonné pour me saluer et que je lui ai répondu. Je n’ai pas voulu lui apprendre qu’il y a des années que je ne suis pas passé par Caracas. C’est bien d’avoir une apparence aussi courante ; comme cela les gens pensent que tu es près d’eux.

Qu’est-ce qui te manque le plus de Barquisimeto ?

L’étreinte de gens qui ne sont plus là me manque. Ne plus avoir dix ans et aller pour la première fois au stade voir un match de Cardenales de Lara me manque. Et aussi un après-midi de 1984 durant laquelle deux amis et moi avons vu une jeune fille sortir pieds nus de chez elle pour acheter des glaces et qui a souri en nous voyant.

Mais attention, Barquisimeto était ma ville familiale, ma ville de vacances ; moi je vivais à Caracas presque toute l’année. Si bien que mon affection est également partagée entre ces deux lieux. La réponse serait incomplète si je ne t’avouais pas que les affections qui y perdurent me manquent ; et l’odeur de Caracas en décembre ; la façon de marcher des femmes ; la rue Maury de Catia ; la Cota Mil au petit matin ; les petits carrés de soleil qui peignaient le couloir de mon appartement aux Jardines del Valle.

C’est très important pour moi, aussi bien dans la vie que dans l’écriture : la tension amoureuse entre deux endroits. Deux points où tu oscilles, où tu flottes, comme si chacun d’eux te donnait un corps, une imagination différente.

Les écrivains de l’exil – contraint ou volontaire – ne sont-ils pas destinés à une littérature de la nostalgie ?

Je ne le crois pas. L’exil volontaire ne possède pas un visage unique. Il comporte un poids de douleur, de renoncement, de fragilité ; mais aussi de réinvention de sa propre personne, de résurrection.

En plus je t’avoue que la nostalgie ne me fait pas peur. De fait, je crois que l’écriture est un moyen de profiter de cette énergie. Dans le fond nous sommes tous expulsés de quelque part : de notre enfance, de nos certitudes, de notre adolescence, de notre invulnérabilité. Cela peut être plus puissant que de s’éloigner d’un endroit concret.

Un petit matin de 1994, l’un de mes meilleurs amis s’est suicidé, mon frère de lycée. Ce jour-là j’ai été expulsé de l’adolescence. Et alors que je vivais déjà en Espagne, l’une de mes tantes préférées est morte d’un épanchement ; ce jour-là je crois qu’a pris fin en moi cette splendeur dorée que laisse l’enfance. Ces exils sont plus réels, plus définitifs ; et là c’est l’écriture qui te sauve, qui te donne de l’air, qui te remet sur pied.

Mais pour en revenir à ta question, je crois que les écrivains vénézuéliens de la diaspora nous n’avons pas nécessairement un fils narratif commun marqué par la nostalgie. Je pense à l’instant à deux exemples : Juan Carlos Chirinos a écrit El niño malo cuenta hasta cien y se retira, un beau roman sur un voyage vers un village enneigé dans lequel la poésie de Montejo charpente la fiction ; Doménico Chiappe vient de publier ici en Espagne un court roman : Entrevista a Mailer Daimon, une espèce de conspiration démoniaque, de contre utopie effrayante. Ce sont deux narrations très éloignées de la nostalgie.

Il est dommage que les lecteurs ne puissent trouver tes livres dans les librairies nationales. Pour quelles raisons éditoriales tes livres ne sont-ils pas distribués au Venezuela ?

Je serais enchanté de penser qu’il y a une secte qui a décidé de séquestrer mes livres pour nettoyer le monde de ses impuretés. Ou que c’est une conspiration de la CIA ; ou que les auteurs du Boom ont exigé dans leurs contrats que mes titres ne soient pas distribués.

Mais peut-être que rien de tout cela n’est exact.

Peut-être les distributeurs et les libraires ont-ils une réponse.

Par contre, oui, je sais que mon nouveau volume de contes : Hasta luego Mister Salinger, sera distribué au Venezuela. Du moins, c’est l’intention de mon éditeur. Et mon agent m’a parlé il y a quelques semaines d’une stratégie possible pour essayer qu’à l’avenir mes nouveaux livres circulent de façon simultanée dans différents pays. Je suis enchanté et reconnaissant d’avoir des lecteurs dans mon pays qui de temps en temps me donnent des nouvelles de l’expérience qu’ils ont vécue en lisant mes livres. Espérons que la communication soit bientôt encore plus claire et simple. Mais qu’ils ne puissent pas seulement lire mes nouveaux textes, mais qu’ils aient aussi accès à des œuvres formidables de narrateurs de langue espagnole comme Nicolas Melini, Anelio Rodríguez Concepción, Alejandro Luque, Ernesto Pérez Zúñiga, Javier Azpeitia, José María Pérez Zúñiga ou Hipolito G. Navarro.

Après avoir publié presque tous tes livres en Espagne, considères-tu que tu appartiens à la tradition littéraire espagnole ou vénézuélienne ?

J’appartiens et je fais partie de la tradition vénézuélienne. Cela ne fait aucun doute. C’est là que je me suis formé, c’est là que j’ai décidé d’être écrivain, c’est là que perdurent 28 années d’expériences qui apparaissent toujours au bout de mes doigts lorsque je m’assois devant l’ordinateur. Il est vrai que je suis en Espagne depuis plusieurs années ; cette réalité littéraire commence à peser sur moi. Si bien que je vis avec naturel le fait que lorsque je pense à de grandes histoires celles écrites par Francisco Massiani, Muñoz Molina, José Balza, Martín Garzo, Teresa de la Parra, Vila Matas se combinent naturellement. Il est aussi vrai qu’à l’heure actuelle j’apparais aussi bien dans des anthologies de contes hispano-américains qu’espagnols. Je m’en réjouis. Je crois qu’il est beau de gagner un nouvel espace, d’appartenir aussi un peu à l’espace de nos enfants. Fernando Iwasaki dit qu’il n’a pas perdu un pays mais qu’il en a gagné un autre. Je souscris à cette formulation.

Par ailleurs, je crois que nous appartenons à une tradition identique. Celle du Royaume de Cervantès comme l’a dit Uslar Pietri, ou celle du territoire de la Manche, comme l’a affirmé Fuentes. En ce sens, ce que j’ai fait c’est d’évoluer un peu dans le même domaine. Avec diverses nuances, la tradition espagnole et la vénézuélienne sont la même, parce qu’au commencement était le verbe et le verbe est Cervantès.

Quelle connaissance la critique et le lecteur moyen espagnol ont-ils de la littérature vénézuélienne ? Quels sont les titres et les auteurs connus, lus, commentés ?

La connaissance est toujours plus grande. Quand je suis arrivé en Espagne il était impossible d’avoir accès aux livres d’écrivains vénézuéliens. Aujourd’hui, dans les bonnes librairies, tu trouves ou tu peux commander des livres de Israel Centeno, José Balza, Uslar Pietri, Teresa de la Parra, Alberto Barrera Tyszka, Doménico Chiappe, Juan Carlos Chirinos, Adriano González León, Vistoria de Stefano, Boris Izaguirre, ou en poésie des livres de Eugenio Montejo, Rafael Cadenas, José Barroeta, Yolanda Pantin… Sans aller plus loin, regarde, la dernière page de El País d’il y a quelques jours, ce fut une interview d’Eugenio Montejo. Et le livre Iniciaciones de Israel Centeno a récolté d’excellentes critiques des suppléments culturels les plus prestigieux de ce pays. Tiens compte de ce que cela signifie à un endroit où on publie des milliers et des milliers de romans chaque année.

Quels écrivains ont été tes modèles littéraires ? Qu’est-ce qui t’a marqué de leur littérature ?

La fraîcheur et l’intensité de Francisco Massiani ; la tendresse et le style oral de Bryce Echenique ; l’intelligence de Kureishi ; la fluidité et le regard sur le populaire de Eduardo Liendo ; la rigueur de la construction de Vargas Llosa ; la transformation de la voix de Cortázar ; l’ironique douceur de Mark Twain ; les climats poétiques de Rafael Arozarena ; le travail sur le temps et l’espace de José Balza ; la construction des personnages et la génialité structurelle de Teresa de la Parra ; la compassion et la tension contenue dans Tabucchi ; le regard sur le feuilleton de Manuel Puig ; les atmosphères raréfiées de Kafka.

Et je pense qu’il existe aussi d’autres modèles qui m’ont marqués : le cinéma populaire mexicain des années 40 et 50, et les chansons de Julio Jaramillo, les Beatles, Yordano, Leonardo Favio, José Luis Perales, Queen, et les merengues de Rubby Pérez.

On dirait que tu as une sensibilité particulière pour dessiner les personnages féminins. Je me souviens en particulier de l’amusante Estela de Árbol de luna ; la volatile Esther, de El libro de Esther, la sensuelle Valeria de l’un de tes contes de Historias del edificio. Quelle est l’importance, symbolique et réelle, de la femme dans tes récits ?

Cette lecture me plaît. Il y a peu, dans un supplément de Murcia, on a intitulé le compte rendu de mon livre de contes Hasta luego Mister Salinger, d’une phrase qui m’a enchanté : « Récits féminins ».

J’ai grandi dans les contradictions d’une société machiste, mais entouré et protégé par des femmes. Le monde du féminin m’est devenu très naturel, très passionnant. Une lectrice a dit que lorsqu’elle a lu Árbol de luna elle a compris que je connaissais beaucoup le monde des femmes, que je connaissais ce type de conversations qu’elles ont quand les hommes nous ne sommes pas présents. Ce qu’elle affirmait n’est pas exact mais l’idée que mes livres produisent cette impression, que cette proximité s’avère vraisemblable, me plaît beaucoup. Hasta luego Mister Salinger est, selon quelques critiques ou lectures, un livre qui peut se regarder comme la vision perplexe, curieuse, affectueuse, vacillante, qu’un homme a des différentes formes du féminin : mères, amantes, filles, amies. Mais pas comme des présences éthérées, comme des muses, comme des incarnations fragiles, sinon comme des personnages puissants, fascinants. La fragilité dans ce livre de récits, et dans nombre de mes romans, est celle qui caractérise l’homme, un homme qui ne croit plus à l’héroïsme, à la force, au pouvoir.

Si bien que je pense que la femme dans mes récits a une importance fondamentale. Je ne pourrais pas définir exactement quelle est cette importance, parce que je crois que si je comprenais pleinement ce que je souhaite exprimer dans mes histoires, je ne les écrirais pas. Mais je suis content de vivre dans un monde où, comme le dit Bryce Echenique, la relation homme/femme ne repose pas sur la domination de l’un sur l’autre, sinon sur une admiration mutuelle. Cela m’intéresse. Beaucoup des personnages masculins de mes livres admirent démesurément certaines femmes ; et peut-être la tension que produit le développement de mes histoires est que beaucoup de ces femmes ne peuvent admirer ces hommes gauches, amoindris, fluctuants.

Les thèmes de l’amitié et de l’humour traversent aussi toute ta littérature. Est-ce que ce sont les vertus qui pèsent le plus dans ton imaginaire personnel ?

Le thème de l’amitié m’intéresse particulièrement. Je crois qu’il a des complexités très intéressantes quand il s’agit de les raconter.

Je pense que sur le discours amoureux il existe déjà une espèce de fascinante saturation, de complexité reconnue. Mais l’idée que mes récits fassent des tours, s’approchent, entourent le thème de l’amitié me plaît. J’aime beaucoup ce terme qu’a inventé Isaac Chocrón : la famille choisie. Pour moi, c’est cela l’amitié ; quelqu’un que t’offre l’existence et que tu incorpores comme une partie de la beauté de vivre, quelqu’un qui est ta part la plus profonde, ta part la plus lumineuse.

Oui, je crois que tu as raison, dans mon imaginaire personnel l’amitié est un axe central. J’écris à ce propos, parce que les amis sont un territoire heureux, unique. J’ai eu et j’ai de magnifiques amitiés ; un jour j’ai entendu dire que parmi mes multiples défauts personne ne pourrait jamais dire que j’ai été un mauvais ami. Parce que pour moi l’amitié est une fête, une infinie solidarité, une immense tendresse, et une grande joie. J’aime mes amis et je les défends avec une insistance rageuse. Parce qu’eux, les vrais, m’ont défendu et protégé toujours de cette manière. Si bien que dans le fond j’écris pour célébrer le privilège de l’amitié que m’ont donnée certaines personnes.

Quant à l’humour, bon, certaines étincelles surgissent de façon spontanée quand j’écris des récits. Peut-être comme une façon d’ôter de la solennité à la vie, à la douleur. J’aime les rires et je ne peux m’empêcher de toujours regarder le côté comique, ridicule et attachant de l’existence. Mais bien sûr, cela comporte des risques. Une fois lors d’une table ronde quelqu’un qui m’avait lu avertit ses étudiants : préparez-vous à un moment très drôle, vous n’oublierez jamais ce moment parce que Méndez Guédez nous offrira dans sa conférence tout son humour caribéen. J’en suis resté atterré. J’avais préparé une conférence très sérieuse, très documentée, pour que les gens voient que j’avais lu Kristeva, que je l’avais beaucoup lue même si je ne comprenais rien à ce qu’elle disait. Et il n’y avait pas une once d’humour. La conférence tremblait entre mes mains ; j’ai allumé une cigarette pour calmer mes nerfs et on m’a dit qu’il était interdit de fumer, ma cigarette est tombée et j’ai brûlé le tapis ; quand je me suis accroupi pour éviter les dommages, j’ai heurté la table du front et le bruit du coup a résonné dans toute la salle.

J’ai donné la conférence tandis que mon front gonflait. J’ai eu du mal à lire ce que j’avais écrit à cause du mal de tête. Personne n’a jamais ri. Ensuite j’ai avoué au modérateur de la table que les fragments humoristiques de mes livres c’est mon cousin Ezequiel qui les écrit, qui vit à El Tocuyo, et qui me dit que jamais, sous aucun prétexte, il ne m’aidera à écrire quoi que ce soit si je continue à citer Kristeva.

Lequel de tes livres ou de tes personnages te satisfait le plus ? Lesquels t’ont apporté le plus de bonheurs littéraires ou personnels ?

Le livre dont je me sens le plus satisfait est celui que j’écrirai demain ; et demain je te dirai que celui qui me fera me sentir le plus satisfait sera celui que j’écrirai le lendemain. Les écrivains, nous n’avons pas de passé, seulement un futur.

Les écrivains reçoivent de la reconnaissance qui parfois n’a rien à voir avec les prix ou les célébrations officielles. Une reconnaissance plus spontanée, simple, et peut-être pour cela même, attachante. En as-tu souvenir ?

Dans un film de Julio Medem un écrivain sort boire un café et à une table il rencontre Paz Vega. Paz Vega lui dit qu’elle l’a lu, qu’elle l’aime à cause de l’histoire qu’il a écrite, ensuite ils s’en vont ensemble et font l’amour toute la nuit. Moi dans mes ateliers d’écriture je dis aux jeunes gens que si l’un d’entre eux pense que ce genre de choses se produit, qu’il se consacre à autre chose.

Mais en parlant de reconnaissance spontanée, je me souviens de plusieurs maintenant. Deux lecteurs m’ont dit un jour qu’en lisant mes romans ils avaient l’impression qu’un ami leur parlait. Cette complicité m’a plu. Un jeune fille aussi m’a raconté à une occasion qu’une fois elle s’était trouvée sans argent et quand un homme s’est approché et lui a demandé son nom, elle lui a dit : Je m’appelle Estela, mais parfois on m’appelle Marycruz (comme le fait le personnage de Árbol de luna). J’ai été ravi que durant quelques minutes mon histoire ait sauté du papier et se soit incarnée dans quelqu’un. Ensuite je me souviens de quelque chose que j’ai voulu comprendre comme un joli clin d’œil de la réalité. J’étais sans travail, sans argent, sans perspectives. Je me suis mis à regarder la télévision et on passait ce qui était à l’époque le programme le plus populaire en Espagne : Ici, personne ne peut vivre. L’une des jeunes filles de la série était en train de discuter avec son petit ami tout en lisant un livre. J’ai été intrigué ; j’ai regardé mieux…c’était mon livre, c’était Árbol de luna, et il était là à la télé entre les mains d’une très belle actrice. Bien sûr, le lendemain je serais toujours sans travail, sans argent, sans perspectives, mais durant ces deux ou trois minutes je me suis senti presqu’heureux.

Que t’a donné la littérature ? Que t’a-t-elle enlevé ?

Que m’a-t-elle enlevé ? Peut-être des aptitudes sociales. Je me ronge les ongles, je regarde par terre, je rougis quand on me parle, j’ai peur des ascenseurs. Je veux penser que rien de tout cela ne se produirait si je ne m’étais pas autant consacré aux livres.

Que m’a-t-elle donné ? De nombreuses existences : je me suis perdu dans une grotte avec Becky Tatcher, sous le nom de Crusoë j’ai survécu sur une île ; je suis né dans le Tormes ; j’ai été un fataliste appelé Jacques ; j’ai aussi erré dans une Lisbonne estivale dans l’attente du fantôme de Pessoa ; elle m’a fait ramasser un galet sur une plage; m’a permis de survivre aux rigueurs d’un lycée militaire ; m’a obtenu un cahier bleu pour survivre à l’abandon exagéré d’Inès.

La littérature m’a donné une sensation continue de légèreté, d’euphorie.

Peu importe que le monde soit parfois horrible, dans ma bibliothèque il y aura toujours un roman de David Lodge qui m’attend, pour me sauver une fois encore, toujours.