Juan Carlos Méndez Guédez
Une œuvre entre deux rives

Échappée | Juan Carlos Méndez Guédez

"Interview de Juan Carlos Méndez Guédez"


ENTRETIEN #3

Par Violeta Villar Liste

OtroLunes, n°15 | 2010

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En Espagne, on a du mal à prononcer le nom « Barquisimeto ». Habitué – cela arrive fréquemment– à identifier les pays avec leurs capitales et ceux qui arrivent comme provenant de la même ville, « Barquisimeto » est un nom curieux qu’on apprend à aimer en découvrant sa musicalité.

Mais Caracas ne sera plus le Venezuela. Nos auteurs sont en train de s’en occuper. Des écrivains, par exemple, comme Juan Carlos Méndez Guédez, originaire de Barquisimeto, qui vit à Madrid et vient d’être finaliste du V Prix du roman Fernando Quiñones pour Una tarde con campanas. Le concours a été organisé à Cadix par la Fondation Unicaja et l’édition du texte sera prise en charge par la prestigieuse Alianza Editorial.

Le métissage est un processus naturel et quotidien

Dans l’une de ses dernières déclarations, accordée au quotidien El Impulso, Salvador Garmendia a affirmé : « Juan Carlos Méndez Guédez sera l’auteur vénézuélien des dix prochaines années ». Ce prix et la portée qu’aura l’édition concède de la vérité aux mots de l’auteur ?

Ta question me remplit de mélancolie. J’ai toujours admiré Salvador Garmendia. je l’ai lu avec un réel plaisir et admiration, et malgré cela nous nous sommes à peine connus. Nous n’avons parlé qu’une seule fois dans notre vie. Là-bas à Caracas quand on a présenté mon roman Árbol de luna.

« À cette occasion nous avons échangé quelques mots et j’ai été très ému parce qu’il a parlé avec une véritable affection de mon travail. Ensuite il est décédé et je n’ai jamais pu le remercier de sa générosité, de son exemple littéraire ».

« J’espère que Una tarde con campanas donnera raison à Garmendia au sens où je suis un auteur qui se consacre entièrement à son travail, absorbé avec une passion frénétique dans ce que je fais ». Il espère que les lecteurs le comprennent comme un fragment dans le vaste univers de la littérature écrite par des Vénézuéliens. « Puisse mon livre servir à ce que certaines personnes approchent avec affection et plaisir des auteurs comme Teresa de la Parra, Antonio Márquez Sala, Bernardo Nuñez ou Pocaterra. Qu’ils y voient une part fondamentale de ce que nous sommes : un peuple égaré dans ses délires, dans ses euphories, dans ses tristesses, dans ses joies ».

Il propose aussi que les lecteurs se reconnaissent dans des auteurs actuels comme Francisco Massiani, José Balza, Israel Centeno, Oscar Marcano ou Juan Carlos Chirinos.

« C’est très bien de lire la littérature mielleuse d’Isabelle Allende, de Coelho, d’Antonia Gala… la vie, parfois, a besoin de douceurs collantes, mais les Vénézuéliens doivent donner une chance à ces livres qui peut-être leurs parlent de choses proches ».

Il ne cache pas sa tristesse en visitant les librairies de Barquisimeto et en observant simplement ces « auteurs poisseux ». Il leur reconnaît la faculté de vendre beaucoup, « mais si le libraire croit dans un roman de Massiani et le recommande aux lecteurs, il fera certainement une bonne affaire et en plus il en fera davantage pour notre tissu social que tous ces plans farfelus que le pouvoir est en train de lancer maintenant ».

« Un pays qui lit Massiani et rit avec un roman comme Piedra de mar, aura l’humour, l’amour et la tendresse pour outils vitaux. Ce sera un pays plus sain, plus intelligent et lucide ».

Una tarde con campanas, le roman primé, se penche sur le phénomène de l’émigration à partir du regard d’un enfant. Comment s’est enclenché le processus d’écriture ?

« Un après-midi j’étais dans l’autobus et j’ai remarqué un enfant avec des traits latino-américains qui parlait avec un accent madrilène ».

Il a pensé aux « nouveaux Espagnols qui sont en même temps Équatoriens, Péruviens, Honduriens, Argentins, Vénézuéliens et qui grandissent au milieu d’une tension très savoureuse et dramatique : appartenir à deux univers, vivre scindé entre la réalité que l’on respire à la maison et dans la rue ».

L’idée fut immédiate : Là, il y a un roman. Roman qui n’existait pas dans le contexte de la littérature vénézuélienne et dans celui de l’espagnole, si bien qu’il a éprouvé l’obligation de l’écrire.

« J’ai su aussi que la voix principale de ce livre devait être celle de cet enfant. C’est ainsi qu’est né ce récit, qui prétend beaucoup faire appel aux émotions du lecteur, l’amuser, au point que les situations dramatiques, voire tristes, seront transformées par le regard de l’enfant, qui les imprègne d’un humour ténu ».

Aborder la nostalgie à partir d’une perspective métisse doit être un voyage passionnant par l’intensité des souvenirs.

« Pour moi le métissage est un processus naturel et quotidien. Ma fille en ce moment parle avec un mélange de mots madrilènes, vénézuélien, canariens et même quelques uns en italien. Il en coûtera beaucoup à ma fille de haïr quelqu’un parce qu’il appartient à un endroit différent du sien, parce qu’elle est de beaucoup d’endroits ».

Dans l’œuvre artistique le métissage vous intéresse comme expression d’une nouvelle culture dans laquelle s’en entremêlent deux ou plus qui étaient séparées auparavant.

Dans Una tarde con campanas cette pluralité métisse opère : les langages de l’Amérique latine et d’Espagne « se bousculent, se combinent ». En plus « l’univers de légendes qui a nourri mon enfance au Venezuela (par nature un mélange de légendes espagnoles adaptées à notre réalité et de mythes indigènes), entre en contact et se transforme en entrant en relation avec le monde des légendes galiciennes ».

Ils ne parviendront pas à nous empêcher de penser

L’intertextualité dans le fait narratif lui concède une pluralité, une « symphonie » textuelle qui met l’auteur lui-même à dialoguer avec d’autres écritures. C’est une technique présente dans vos autres romans et aussi évidente dans le roman primé…

« Écrire c’est placer ton écriture comme un miroir qui reflète et déforme la réalité et reflète et déforme d’autres livres. Écrire est un dialogue avec le réel, mais aussi avec ce segment du réel qu’est l’imagination des autres.

« Ma vie est faite de ces livres et quand j’élabore un roman, je ne peux empêcher qu’ils parlent à travers moi ».

Dans Una tarde con campanas, Marinferinfero, « ce personnage attachant que Salvador Garmendia a construit dans Memorias de Altagracia » marche dans Madrid ; il y a en plus des « clins d’œil » aux romans de Bryce Echenique, à ceux de Manuel Puig, à l’œuvre d’Alfonse le Sage, à la narration de Álvaro Cunqueiro, et le titre de ce livre surgit d’un recueil de poème d’Antonio Hernández : El mar es una tarde con campanas. « Un écrivain n’est rien de plus qu’un compilateur des histoires des autres qui tente de maintenir en vie l’imagination de l’espèce et peut-être dans ce processus sa propre voix fait-elle entrer un sens méconnu, mais il n’en aura jamais pleine conscience ».

Que le protagoniste de Una tarde con campanas et sa famille doivent abandonner le pays, « entre autres raisons à cause de la misère économique et de la répression progressive que le gouvernement militariste instaure dans le pays », nous approche beaucoup de la réalité du Venezuela actuel. Nos auteurs, même avec la distance, ne peuvent s’évader du drame de la réalité nationale.

Il est impossible de s’évader. Il y a une phrase dans le journal de César Pavese qui peut servir d’illustration.Tu ne ressens la vie politique qu’en période de crise totalitaire ».

« C’est ce qui nous arrive en ce moment même. Nous ressentons la vie politique parce qu’on essaye de nous vendre un pays qui repose sur la haine, sur la domination d’une caste militaire illuminée qui veut résoudre la crise en utilisant le massacre comme instrument politique, en écrasant la dissidence dans le pays ».

« Je ne sais pas, a-t-il commenté, si les gens se rendent compte qu’en ce moment même nous avons des prisonniers politiques, des exilés, des personnes torturées, plus ou moins menacées, des groupes paramilitaires qui pratiquent le tir à blanc dans la rue et une féroce débâcle économique, une pauvreté toujours plus grande que ces dirigeants chavistes veulent résoudre avec des poulailler, des cultures de laitues et des semis de carottes dans les écoles. Tout est très pathétique, et prêterait à rire, si nous ne savions que cette folie a pour seule fin que Chávez et sa bande continuent à s’enrichir et à profiter du pouvoir jusqu’à la fin des temps.

Ils ne parviendront pas, je l’affirme, à nous empêcher de penser et d’agir en faveur d’un pays pacifié, juste, productif et dirigé par des civils compétents ».

Le merveilleux de ce métier est l’imperfection

Il a commencé par écrire des contes mais le goût du roman l’a attrapé…

C’est un processus normal. Ce n’est pas très logique, mais se produit ainsi. Ce sont deux manières différentes d’affronter le récit. L’explosion subite et unificatrice du conte et l’expansion inembrassable du roman.

« J’en suis venu au roman comme conséquence de mon désir d’expérimenter le genre, mais aussi grâce au temps, à la tranquillité que m’a apportée le fait de vivre en Espagne ».

Vous êtes aussi enseignant dans le domaine difficile de la création littéraire. Il y a une formule magique pour bien écrire ?

« Non. Aucune. Le merveilleux de ce métier est l’imperfection. Tu sens toujours que chaque travail aurait pu être plus précis, plus sonore, plus profond. C’est pour cela que tu continues à te battre avec les mots pour croire que tu te rapproches d’une écriture splendide. En constatant que tu n’y parviens pas, tu recommences et ainsi toujours et encore… tu continues ainsi. L’imperfection est le moteur qui te guide ».

Et gagner le Nobel ?

« Je n’y pense absolument pas. Mais c’est un prix que ni Borges ni Cortázar n’ont remporté. En revanche un auteur aussi médiocre que Saramago l’a reçu. Il faudrait lui demander à lui sa formule. Peut-être que cela consiste à continuer d’être staliniste, gagner beaucoup, beaucoup d’argent grâce à ses messages continuels en faveur des pauvres du monde.

« Je ne veux pas être injuste. Les jurys du Nobel se trompent parfois. C’est pourquoi Octavio Paz et Coetzee l’ont reçu. Deux auteurs brillants et fondamentaux. Mais l’année prochaine ce sera certainement Gruber Odreman ou Isaías Rodríguez ».

À la fin il y a toujours l’appel de la terre. Il y a une date pour ce billet de retour ?

« Je ne suis jamais complètement parti, si bien qu’il n’est pas nécessaire de revenir à un endroit où l’on se trouve encore ».

Entretien paru dans le journal El Impulso, Venezuela, 2004.