Juan Carlos Méndez Guédez
Une œuvre entre deux rives

Échappée | Juan Carlos Méndez Guédez

"On devrait interdire la lecture des romans aux végétariens"


ENTRETIEN #2

Par Amir Valle

OtroLunes, n°15 | 2010

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En 1999 le nom de l’écrivain vénézuélien Juan Carlos Méndez Guédez se détacha dans la presse espagnole qui a couvert le Premier Congrès de Nouveaux Narrateurs Hispaniques, organisé par la maison d’édition Lengua de Trapo et par Casa de América, de Madrid. C’est là, lors de cette manifestation, que j’ai entendu pour la première fois son nom car je n’ai pu le connaître en personne. Son roman El libro de Esther fut présenté lors de ces journées comme l’une des révélations de la nouvelle narration latino-américaine, en particulier pour sa construction d’une rupture traumatique telle que l’immigration à partir précisément des maillons qui unissaient les deux points de confluence et de retours essentiels dans l’histoire racontée : l’Espagne et le Venezuela. Et c’est justement ce roman qui l’a conduit à être choisi comme l’un des finalistes du prestigieux Prix Rómulo Gallegos, attribué au meilleur roman publié en langue espagnole.

Comme on a coutume de le dire dans notre pays, de l’eau a coulé sous les ponts depuis et ce très jeune écrivain a continué d’écrire jusqu’à devenir, grâce à la force et à l’originalité de son œuvre, l’un des écrivains les plus cités lorsqu’il s’agit de mener des études sur la forte et prolifique littérature latino-américaine actuelle.

En exclusivité pour OtroLunes, Juan Carlos Méndez Guédez a accepté de nous offrir cet entretien.

L’être humain

Si tu avais à définir (et il est évident que je suis en train de te demander de le faire) l’être humain que tu es, que dirais-tu ?

Un aventurier né. Quelqu’un qui ne sait vivre qu’à la limite et pris dans des flux d’adrénaline. Un amoureux des cicatrices, de l’inconnu, du danger.

Ceux qui me connaissent te diront que ce n’est pas vrai et que je suis seulement quelqu’un d’extrêmement timide qui aime écrire, manger et dormir.

Certains, peut-être, pourraient dire que je suis un brave type, mais c’est un compliment suspect. Je ne sais pas si je dois m’y reconnaître.

En lisant ton curriculum, on peut penser que tu as beaucoup du paria, ce qui semble être une marque pour tout écrivain latino-américain. Parle-nous de cet itinéraire qui t’a amené de pays en pays, quelles en sont les causes ?

Je n’ai pas tellement bougé, s’il s’agit de pays. Disons plutôt que je suis allé établissant des duplicités. Au Venezuela je suis né dans une ville et j’ai vécu dans une autre, et il y avait toujours en moi comme une tension amoureuse, un besoin de me partager, d’être dans les deux endroits à la fois. Ensuite je suis venu en Espagne et ici je suis d’abord resté à Salamanque, et maintenant à Madrid (avec de fréquentes périodes de repos à Tenerife). Maintenant la tension s’établirait plutôt entre le Venezuela et l’Espagne. Une tension comme je te le dis, affective, tendre. Une sorte de besoin d’embrasser dans la vie et l’écriture les deux espaces, parce que je me sens proche de l’un et de l’autre.

Il y a quelques années, alors que je vivais déjà à Madrid, quelqu’un m’a écrit qu’il venait de me voir sur la Plaza Venezuela, là-bas à Caracas, à minuit, assis sur un banc, si bien que d’une certaine manière j’atteins mon objectif de me partager entre les deux lieux.

Et disons que les raisons pour bouger ont été diverses. Dans un premier temps, ma mère, en cherchant une situation professionnelle digne, a dû déménager et m’emmener avec elle. Ensuite moi j’ai changé de pays pour suivre des études de doctorat, et c’est ainsi que j’ai compris qu’une vie paisible me conviendrait bien pour écrire.

Enfin, le Venezuela est entré dans une spirale militariste, réactionnaire, de destruction progressive de la démocratie et du vivre ensemble, et j’ai compris que je ne désirais pas vivre dans un pays où chaque rue, chaque minute de télévision m’obligent à regarder le visage porcin d’un sergent qui se dit appelé à sauver les pauvres tandis qu’il agite sur son poignet une montre à quinze mille dollars.

Les amis, la famille, la nostalgie des espaces de la mémoire, semblent des stations où tes personnages reviennent sans cesse. Qu’y a -t-il de l’être humain Juan Carlos Méndez Guédez dans ces personnages qui vivent dans ton œuvre ?

Bryce Echenique dit qu’il ne voyage plus dans des villes mais qu’il voyage vers les accolades de ses amis. Cela me semble une poétique de l’existence merveilleuse.

Quant à la littérature, Italo Svevo a dit un jour qu’il écrivait des histoires autobiographiques mais que c’était l’autobiographie d’un être qui n’était pas lui, même de loin. J’aime cette idée. C’est ce que je tente dans mes romans et dans mes contes. Écrire l’autobiographie d’autres qui n’existent que sur la page. Et c’est pourquoi il est possible que de temps en temps j’offre à mes personnages certains de mes espaces, de tout petits morceaux de mon quotidien.

En tout cas, le plus intéressant d’une œuvre n’est pas ce l’auteur a mis de vrai de sa propre vie, mais plutôt qu’il se produise l’impression absolue, puissante, qu’il y a de la vie derrière chaque mot. Que l’écrivain parvienne à être un acteur aux mille masques et que tous semblent une personne réelle, compréhensible, pour que le lecteur s’empare de ce masque, le pose sur son propre visage et comprenne qu’il a été construit spécialement pour lui.

Les Latino-américains, de bien des manières aussi, nous sommes issus du métissage ; et c’est un métissage qui se prolonge où que nous allions : si nous vivons sur notre terre, là-bas nous sommes métis, mais même si nous faisons le pas vers une autre culture, que ce soit aux États-Unis ou en Espagne (pour ne citer que deux pays de notre exode) là-bas aussi nous sommes sous le poids d’un constant processus de métissage. Je sais qu’il y a beaucoup de cela dans ton œuvre, mais toi, comment vois-tu ce phénomène ?

Il est probable que sur ce point, comme sur tant d’autres, je me contredise. Et c’est qu’un romancier est quelqu’un qui n’ayant pas au clair un système théorique pour expliquer le monde l’invente à chaque livre et ensuite le reconstruit et le détruit dans le suivant.

D’un côté, le phénomène du mélange dans mon pays est quelque chose d’absolument naturel. Nous sommes un peu de tout, et nous aimons cette idée de mêler et d’entremêler et de continuer à mêler le composant humain et culturel qui nous entoure. Mais pourtant, je préfère ne pas faire un éloge du métissage, parce que ce serait entrer dans des questions de races, et ce qui est racial m’apparaît toujours plus comme un sujet dangereux et détestable. Chaque fois que quelqu’un évoque une race c’est pour écraser les autres. Chaque fois que quelqu’un invoque la « pureté », « le respect des coutumes ancestrales de notre race » c’est pour désigner un ennemi (et attention, c’est un discours que les Nazis ne sont pas les seuls à tenir ; on peut l’entendre aujourd’hui comme justification politique de processus politiques comme le bolivien. En Afrique il y a eu de véritables massacres à cause de cette question ; et en Espagne il y a toujours l’imbécile de service qui pense que la paella le transforme en être supérieur, ou je peux te citer le Venezuela, où quelqu’un m’a dit un jour que nous étions une race puissante parce que nous avions inventé les empanadas de chien de mer). C’est pourquoi j’essaye de vivre en tenant pour naturel que tout l’humain m’appartient ou peut en venir à m’appartenir, et cela est une incitation au mélange infini, au combat contre l’uniformité, le répétitif, l’isolé.

Si bien que j’essaye que mes récits soient une centrifugeuse où tout ce qui m’intéresse, tout ce que je portais depuis mon enfance et ce que j’ai peu à peu incorporé, configure une mixture expressive, humaine.

L’écrivain

Il y a un moment où chaque écrivain découvre qu’il a le pouvoir de raconter des histoires. Oserais-tu projeter ta mémoire, d’aujourd’hui vers ce moment du passé ?

J’avais cinq ans et je m’ennuyais au bureau de ma mère. J’ai inventé un petit conte qui évoquait des séries télévisées : surtout Zorro, je crois. Une autre étincelle s’est produite à cinq ans quand j’ai commencé à emporter un cahier où je notais les événements historiques vénézuéliens que je transformais librement. Et cela s’est consolidé à l’adolescence. À l’époque j’hésitais entre être prêtre, pharmacien, medium spiritiste, traumatologue, seconde base du Cardenales de Lara ou avocat, et un jour en prenant une douche sur la plage j’y ai vu clair : ce qui me plaît toujours c’est écrire, la seule chose à laquelle je me consacre vraiment c’est à écrire. Ce soir-là j’ai commandé une immense pizza et j’ai dormi heureux douze heures dans un hamac en écoutant le bruit de la plage.

Il y a aussi des étapes d’influences : les premières lectures, qui remuent et rendent esclaves de bien des manières, et les suivantes, que l’on peut alors dominer, diriger, dont on peut profiter avec une véritable conscience d’écrivain. Comment cela s’est-il produit dans ton cas ?

Au début ce fut Marc Twain. Beaucoup Marc Twain. Jusqu’à quinze fois Tom Sawyers et ensuite Huckleberry Finn. Et tout, tout ce qui me tombait sous la main. Des comics (ou BD en Espagne), des légendes russes, des romans costumbristas vénézuéliens, Diderot, Gœthe, Rómulo Gallegos, Antonio Arráiz, Maquiavel, Neruda, … , je crois que je comprenais à moitié ou ne comprenais pas, mais se formait dans ma tête une mer de phrases, et j’ai senti que l’existence avait une intensité que seul le son d’un mot lui donnait.

Puis un jour j’ai trouvé un livre à moitié caché, c’était País Portatil [Pays portatif], le roman de González León qui avait remporté le prix Biblioteca Breve. Ce fut très perturbant parce que dans le roman on disait des gros mots, il y avait un peu de sexe, de violence. Je ne connaissais encore aucun livre qui contenait ces éléments en quantité aussi importante. Cela m’a beaucoup intéressé. Et ainsi j’ai compris à quoi se référait Neruda quand il parlait de « blanches collines ».

Ensuite dans ma jeunesse j’ai vécu une fascination pour Kafka, pour certains livres de Thomas Mann, pour Camus, mais l’axe de mes lectures tournait autour de trois auteurs : José Balza, Alfredo Bryce Echenique et Mario Vargas Llosa. Chez chacun d’eux on trouvait ce que je pense être la plénitude littéraire : l’intelligence qui parvient à faire du monde une sensorialité ; l’affection jubilante, la structure narrative qui reconstruit le monde. M’ont beaucoup marqué aussi des auteurs comme Manuel Puig ou Francisco Massiani qui parvenaient à transformer les anecdotes minimes et les références des hommes de la rue en matériau littéraire noble.

Les Latino-américains nous sommes des conteurs nés. On pourrait dire que nous naissons en racontant des histoires. C’est peut-être pourquoi le conte est un genre très important pour l’histoire littéraire de nos pays. Le conte est-il pour toi ce « roman dépourvu de remplissage » dont a parlé Cortázar ou as-tu une définition particulière du genre, depuis ta perspective de conteur ?

Le conte : la perfection impossible et toujours recherchée?

Je ne sais pas. J’essaye que les définitions naissent du texte même. Que le texte parle et se présente et dise : salut, je suis un conte et ta vie sera un peu moins misérable et ennuyeuse si tu me lis.

Les critiques, quand ils se réfèrent au roman en tant que genre, parlent d’ordinaire, entre autres choses, en des termes qu’ils disent « indispensables » comme « conservation de la mémoire humaine », « recréation de la vie », « divertissement », « art majeur ». Ces termes ont-ils à voir avec cet espace de risque où tu écris tes romans ou notes-tu d’autres connotations du genre plus importantes dans ton expérience de romancier ?

Moi les grands mots m’effraient un peu.

La connotation qui m’intéresse dans un roman est celle d’une tranche de vie. Comme un bifteck saignant que tu ne peux t’empêcher de manger. Voilà ce qu’est un roman pour moi. Et j’y pense et je me mets à saliver et à bouger les mâchoires avec énergie. Le roman me donne des saveurs, me donne des textures, me rassasie et m’est indigeste.

On devrait interdire la lecture de romans aux végétariens.

Une double croix pèse sur la littérature jeunesse : certains osent dire que c’est un genre « mineur » et d’autres affirment que c’est le plus difficile des genres, un véritable défi pour tout écrivain, pour excellent qu’il soit. Sous cet angle, comment pouvons-nous analyser ton roman jeunesse Nueve mil kilómetros y tu abrazo [Neuf mille kilomètres et ton baiser] ?

Je faisais mes études à Salamanque et je me suis souvenu d’une promenade que j’avais faite des années auparavant au Roraima, un mont tabulaire situé à la frontière du Venezuela et du Brésil. J’y suis allé avec des amis merveilleux : Ricardo Azuaje et Aquiles Villareal, et avec un groupe de gens très sympathiques, qui ont eu la délicatesse de me sauver chaque fois que je me tordais le pied, que je me perdais, que je m’évanouissais, que je tombais épuisé, que j’essayais de voler la nourriture du reste du groupe. La première nuit, la tente où nous dormions a été inondée, nous nous sommes gelés à cause de l’air glacé, nos bottes ont été trempées. Moi j’ai essayé de rentrer à la maison le lendemain matin, mais ma maison se trouvait à deux jours de marche, puis huit heures de route et puis une heure d’avion. Je suis resté en arrière tout le reste du voyage et tandis que le groupe se promenait moi je sifflais et j’écoutais avec frayeur comment mon sifflement se répétait cinq fois sous l’effet de l’écho. Le voyage m’a servi à comprendre que mon contact avec la nature doit se limiter à me promener dans le Parc de l’Est à Caracas. Mais en y repensant quelque temps plus tard j’ai compris que ce paysage formidable, unique d’un mont tabulaire : ces formes rocheuses qui se trouvent sur la cime avec des formes d’arbres qui ressemblent à un labyrinthe, étaient un endroit extraordinaire pour raconter une histoire. Dans ce cas l’histoire d’un personnage avec des intentions épiques. J’ai donc prêté à un adolescent mes impressions du voyage et ensuite lui a évolué tout seul et est tombé amoureux et cet amour a pris fin et il s’est perdu au milieu de l’excursion et il a essayé de sauver le monde tandis qu’il se déplaçait sur ce territoire que Conan Doyle avait romancé il y a bien longtemps dans Le monde perdu.

En fait un ami qui a lu le manuscrit m’a dit qu’il lui semblait très cinématographique, que c’était un livre émouvant et que s’il éliminait les dix-sept fois où apparaissait avec une gaîté infinie le mot tétons, on pouvait le voir comme un roman jeunesse.

Moi je n’ai pas été très d’accord parce que s’il y a un âge où la vie d’un homme peut s’expliquer, renvoyer, se condenser en ce mot c’est l’adolescence, mais j’ai fait l’expérience et il y a eu un intérêt de quelques maisons d’édition jusqu’à ce que l’une d’elles se décide à le publier comme roman jeunesse.

Je suis arrivé à la littérature jeunesse pas par décision, mais par dix-sept biffures.

Je te propose un exercice de mémoire littéraire : je mentionnerai tes livres et tu devras me raconter une anecdote en lien avec ce livre, avant, durant ou après sa publication.

Retrato de Abel con isla volcánica al fondo (1997) [Portrait d’Abel sur fond d’île volcanique] :

J’ai commencé à l’écrire avant de connaître Tenerife. Mais à Caracas mon rythme d’écriture était très lent, j’avais à peine deux ou trois pages lorsque je suis venu en Espagne, et alors j’ai voyagé sur l’île et j’ai compris que depuis Santa Cruz il n’y avait pas moyen de voir le Teide. Mais il m’a semblé que ce détail donnait un rien de fantasmagorie au livre, qu’il s’agissait de ce typique et subtil écart par rapport à la réalité que les romans doivent proposer. Le volcan est resté. Et quand je vais à Santa Cruz, juste sur la Rambla Pulido, je continue à voir le Teide au fond : resplendissant, superbe.

La ciudad de arena y algunas historias del edificio (1999) [La ville de sable] :

Ce livre a connu une très belle édition et j’y tiens parce que pour le présenter je suis allé à Cadix, et Cadix me semble l’une des meilleures choses qui peuvent arriver à quelqu’un dans sa vie. Mais je ne me souviens pas de son année d’édition. Je soupçonne que ce fut en 2000, mais j’ai moi-même contribué à la confusion en disant à plusieurs reprises qu’il est de 99. Question qui n’est pas étrange parce que ma distraction est profonde : Il y a de nombreuses années au Venezuela je suis allé dans une ville éloignée pour donner une conférence et j’étais indigné parce que personne ne m’attendait. J’ai téléphoné pour protester et ils m’ont répondu qu’ils étaient enchantés de m’avoir en ville, qu’ils attendaient ma conférence, mais que j’étais venu une semaine avant la date fixée. J’ai présenté des excuses. J’ai acheté un fromage frais à l’aéroport et je suis rentré à la maison honteux. La semaine suivante j’ai oublié de me rendre à la conférence.

El libro de Esther (1999) [Le livre d’Esther] :

Je citerai deux choses. La première c’est que lorsque j’ai envoyé le roman à la maison d’édition ils m’ont rappelé trois jours plus tard pour me dire qu’ils souhaitaient le publier, que nous signions un contrat et que si j’en étais d’accord, il sortirait dans un mois.

Je suis allé manger avec eux et jusqu’à ce que j’ai vu le papier je pensais que c’était une blague d’un groupe d’amis.

Sur le roman lui-même, je peux te dire que j’ai vécu trois carnavals à Tenerife et dans le premier d’entre eux, avec un déguisement dont je ne peux me souvenir du nom, j’ai compris que Bakhtin (que j’avais lu mal, peu et rapidement à l’université), avait raison. Dans cette euphorie, et concrètement dans cette euphorie de Tenerife, si connectée de manière invisible au côté vénézuélien le plus lumineux, il y avait une histoire que je voulais raconter. Une histoire d’émigration, de carnavals et d’amours adolescents.

Il m’a semblé que le carnavalesque était un endroit idéal pour quelqu’un qui tenterait de vaincre le temps, et essayerait d’atteindre cette seconde chance que sa propre vie lui refusait.

Árbol de luna (2000) [Arbre de lune]:

Une voix. J’étais en vacances à Tenerife et après avoir lu un merveilleux roman d’Anita Loos, j’ai entendu la voix d’une femme charmante et très dangereuse qui racontait avec une innocence apparente les plus grands abus et corruptions. J’ai compris que cette voix demandait un roman, que cette voix faisait partie d’un roman. Et j’ai ainsi eu le plaisir d’écrire un roman neo-picaresque, et de dialoguer avec l’un de mes livres préférés : Lazarillo de Tormes.

Par ailleurs, une lectrice de ce livre, s’est retrouvée des années plus tard sans argent dans une ville européenne. Et quand le typique galant homme s’est approché, elle ne lui a pas dit son vrai nom, mais celui de l’héroïne de mon roman, parce qu’elle se sentait plus à l’aise ainsi, et puis elle lui a raconté une vie qui n’était pas la sienne, mais celle de mon personnage. Si bien que durant quelques minutes mon roman a existé, a été, avait un corps des yeux et des bras et des mains.

Tan nítido en el recuerdo (2001) [Si clair dans le souvenir]:

Un ami très cher a acheté ce livre de contes dans une pharmacie à El Tigre, une ville orientale vénézuélienne. Cela m’a fait très plaisir. Il m’a semblé normal que ce livre, que le livre d’une maison d’édition espagnole se trouve là, en même temps que de l’aspirine et des pansements. Aujourd’hui au Venezuela il est très compliqué d’importer des livres. Je ne sais pas combien de temps les librairies ont mis à proposer les romans de Zafón. Si bien que je ne dis pas cela pour moi, je le dis pour mes compatriotes. Qu’on permette à tout Vénézuélien d’avoir entre les mains un Zafón tout chaud. Dans le cas contraire, même si c’est difficile à croire, ce sera bien pire, parce que le gouvernement ne les laissera lire que des livres sur le Che.

Una tarde con campanas (2004) [Un après-midi à cloches] :

J’avais très envie de structurer un roman par épisodes comme le Lazarillo. Parce que si l’on veut être ancien et couvert de naphtaline on doit regarder les expérimentations d’avant-garde, et si l’on veut dialoguer avec son temps il vaut mieux regarder plus ou moins au XVIe siècle.

Et je voulais aussi jouer un peu avec l’ambiguïté du réalisme magique hispano-américain. C’est pourquoi il y a des fragments du roman qui pourraient répondre à cette esthétique, mais qui en réalité se nourrissent d’un mélange de légendes galiciennes avec des légendes préhispaniques, de cette époque où ni García Márquez ni moi n’existions, ni n’avions pour projet d’exister.

Hasta luego, míster Salinger (2004) [À plus tard, mister Salinger] :

Un recueil de contes que j’ai travaillé avec beaucoup de calme, avec beaucoup de minutie et de plaisir. La critique a dit que c’est un livre sur les relations que les hommes entretiennent avec les femmes de leur vie : mères, amies, compagnes, filles. Peut-être. J’ai très confiance dans les bons lecteurs. Ils complètent et améliorent le livre que nous proposons.

Tal vez la lluvia (2009) [Peut-être la pluie]:

Un après-midi d’ennui j’ai mangé un agneau horrible. Pouvoir manger quelque chose comme cela à Madrid m’a déprimé, mais heureusement il pleuvait, et j’ai pensé que la seule chose à sauver de ce moment était la pluie, peut-être la pluie.

Quelques mois plus tard je me suis assis pour écrire cette histoire dans laquelle n’apparaît jamais un agneau avec des pommes de terre. C’est un récit sur l’impossibilité du retour, sur ce point où la jeunesse commence à résonner comme un mot étranger.

Je dois indirectement ce roman à un mauvais cuisinier. Que ce monsieur ne se retrouve jamais au chômage...

Les prix (ces petites choses que beaucoup désirent mais que ces mêmes beaucoup renient, méprisent) nous font d’ordinaire vivre des expériences qui, presque toujours, nous nourrissent en tant qu’êtres humains ou écrivains. Je vais faire quelque chose de semblable à ce qui précède pour les prix que tu as choisis ces dernières années et je voudrais que tu acceptes de te souvenir de quelque événement particulier en rapport avec ces moments où tu attendais la décision du jury.

XII Prix International du roman Romulo Gallegos (avec El libro de Esther) :

Le Romulo Gallegos avait un mode d’attribution très curieux. Le jury se réunissait durant une semaine et ils énonçaient la liste des romans qui passaient à la phase suivante : d’abord il en restait une centaine, puis une trentaine, et finalement il restait les listes qui étaient celles qui arrivaient à la dernière phase. Si bien que durant cette semaine-là je chattais tous les jours avec des amis et je suivais de cette manière le moment où ils annonçaient en conférence de presse les romans encore en course et, perplexe, je voyais comment El libro de Esther continuait d’avancer et d’avancer. Dans un film américain je te raconterais le moment où j’ai reçu l’appel qui me propulsait vers les étoiles, mais justement ce jour-là on m’a coupé le téléphone. Le lendemain, en voyant dans le journal une photo géante de Vila Matas et la mention de son excellent roman El viaje vertical, j’ai soupçonné que ce n’était pas grave si on m’avait coupé le téléphone.

V Prix Unicaja du roman « Fernando Quiñones » (avec Una tarde con campanas)

Une cravate jaune. J’ai pensé que pour recevoir un prix il était nécessaire de porter une cravate, et j’ai mis une affreuse cravate jaune et sur les photos j’ai l’air d’un leader syndical enrichi par le commerce de la contrebande d’uranium.

XL Prix International « Ciudad de Barbastro » du roman court (avec Tal vez la lluvia) :

Le jour où le prix a été proclamé, il a tellement plu sur Madrid, mais tellement, que je me suis réjoui de ne pas avoir intitulé le roman : La guerra del fin del mundo.

Le Vénézuélien

Barquisimeto, un simple lieu géographique ou un espace de référence et de sentiments?

Espace de référence, espace sentimental. Trop d’enfance, trop d’adolescence là-bas réunies. C’était l’endroit des vacances, des retrouvailles, de la respiration d’une famille qui faisait que je me sentais partie d’un tout.

L’image est celle d’un enfant qui chaque fois qu’il devait revenir à Caracas et laisser tous les siens, pleurait parce qu’il souhaitait rentrer chez lui mais voulait aussi rester. Un peu rentrer sans partir ; être ici depuis là-bas et être là-bas depuis ici.

L’écriture est la manière dont je sens que quelque chose continue à être toujours relié à ces rues, à ces étreintes. Là-bas je reste ici. Et dans l’ici il y a du là-bas.

Dans l’écriture, ces miracles sont possibles.

Le Venezuela, sa culture, ses écrivains, son univers littéraire quotidien, quels sens ont-ils pour ta vie d’écrivain ?

Une importance fondamentale. C’est là qu’a grandi mon idée de l’écriture. Le Venezuela que j’ai connu était un pays communiquant beaucoup, très curieux, très avide. Et il compte encore avec des figures aimables, d’une lucidité mordante et totalement dévouées à l’écriture comme Rafael Cadenas ou Jorge Balza, des gens qui vivent dans les mots, qui sont les mots.

Émigrant, exilé, réfugié…sont des mots qui gravitent presque tout le temps autour des Latino-américains. À quel moment as-tu été l’un ou l’autre ?

Cela dépend des moments de la journée. Réfugié, jamais. Émigrant, souvent. Exilé, oui. Peut-être oui. Du moins un peu. Mais c’est long à expliquer. Je préfère penser que je suis un monsieur de Barquisimeto qui vit au loin, ou un monsieur de loin qui vit à Madrid.

Ainsi, je ne sais pas si malheureusement ou si heureusement pour notre enrichissement, nous autres, les Latino-américains, n’avons pas pu échapper aux chaînes de notre réalité convulsive. Aujourd’hui, ton pays vit un processus dans lequel la culture est plus un champ de bataille qu’un espace de dialogue. Que pense l’intellectuel vénézuélien qu’est Juan Carlos Méndez Guédez de ce qui se produit aujourd’hui au Venezuela ?

Je ne suis pas un intellectuel. Je suis peut-être parvenu à l’être, mais enfant j’avais beaucoup d’accès de fièvre et c’est là que j’ai perdu la capacité de comprendre Blanchot ou Lacan ou Bensaïd. Moi j’invente des histoires. Sans plus. Mais par contre je te dirai que le Venezuela aujourd’hui est la preuve que le totalitarisme, la brutalité, et la médiocratie sont toujours en embuscade. Un pays détruit où sont entrés des millions de dollars et qui souffre de constantes coupures d’électricité, de coupures d’eau, de pénurie alimentaire et qui subit 19000 assassinats par an, parce que la délinquance et le pouvoir politique sont alliés de façon plus ou moins tangible, un endroit où l’on renvoie les gens de leur travail s’ils ne militent pas dans le parti du gouvernement ou bien où les bandes paramilitaires du gouvernement déboulent en tirant sur les étudiants. Bien qu’il soit possible que je me trompe et que ce soit en réalité le paradis du XXe siècle.

Mais comme tu le sais, ces fièvres laissent des séquelles.

Mais cela oui, au-delà de ce que je peux penser au sujet de cette période, et du fait que je sois fier de la résistance dont ont fait preuve des millions de Vénézuéliens durant ces douze ans, je t’avouerai que je préfère achever ce questionnaire sur une question littéraire… si bien qu’excuse mon audace mais je me la pose à moi-même :

Quel livre veux-tu écrire ?

Le livre le plus flexible, le plus tranchant, le plus sonore, le plus riche, le plus proche qu’un lecteur puisse trouver. Un livre juteux comme un bifteck. L’idée d’échouer encore et encore en essayant d’écrire ce livre me rend heureux. Du moins, me rend presque toujours heureux.