Juan Carlos Méndez Guédez
Une œuvre entre deux rives

Échappée | Juan Carlos Méndez Guédez

"C’est une histoire que j’avais besoin de raconter"


ENTRETIEN #1

Par Patricia Valladares Ruiz

pendientedemigracion.ucm.es | 2009

Source


Parfois je rêve qu’un œil géant me regarde, un œil insomniaque, gelé, comme l’œil absurde des poissons enfermés dans un bocal.
J.C.M.G.

Juan Carlos Méndez Guédez (Barquisimeto, 1967) est l’une des voix les plus limpides et reconnues de la narration vénézuélienne de la dernière décennie. Son parcours littéraire et celui de sa vie se sont trouvés en constante mutation. Actuellement, Méndez Guédez nourrit le corpus littéraire croissant de ce que l’on nomme « littérature d’immigrant » en Espagne, où il réside actuellement. Parmi ses livres, Hasta luego, mister Salinger, Una tarde con campanas et El libro de Esther rendent bien compte de ce métissage rythmique et élégant que suggèrent ses va et vient d’un côté à l’autre de l’Atlantique. Les lignes qui suivent furent recueillies chez lui à Madrid.

La maison qui m’attendait

Comment votre adaptation à votre arrivée en Espagne s’est-elle passée ?

Rapidement et de façon toujours plus intense. C’est comme s’il y avait toujours eu ici une maison qui m’attendait, des amis qui commandaient des bières pour moi parce que même sans me connaître ils savaient qu’à un moment de la nuit j’allais m’asseoir pour rire avec eux.

Pourquoi n’êtes-vous pas rentré au Venezuela ?

Je suis heureux dans une ville où les gens se donnent rendez-vous pour dîner à 23 heures, et où l’on ne voit de militaires que lors du défilé du 12 octobre. Une ville comme celle-là en vaut la peine. Mais ne disons pas jamais, disons plutôt que je suis ici et que je ne suis pas encore rentré.

Comment la distance a-t-elle affecté votre vision du Venezuela ?

La première chose que je fais chaque matin c’est regarder les journaux vénézuéliens ; durant la nuit il se peut que j’aie rêvé que je suis à Caracas ou à Barquisimeto ; c’est pourquoi je ne crois pas que je me trouve éloigné. Je vis dans un imaginaire qui me lie au Venezuela et à l’Espagne comme s’il s’agissait d’une continuité, d’une rue de différentes couleurs.

Il y a quelque chose du Venezuela qui vous manque encore ?

Ce qui me manque du Venezuela ce sont les diminutifs, les embrassades et les baisers que nous échangeons quotidiennement et à chaque instant. Ici on est affectueux, mais jusqu’à ce que l’on comprenne tes habitudes, on pense que tu es un obsédé sexuel.

Comment l’expérience migratoire a –t-elle affecté votre vie et votre travail ?

J’ai dit à une occasion que nous devrions tous être étranger une fois dans notre vie parce que nous serions des personnes meilleures.

Peut-être que moi je ne suis pas meilleur, mais je suis différent de celui qui est descendu d’un avion à Madrid en 1996. Voyager réconcilie avec la souplesse, avec le changement; avec la possibilité d’être un et beaucoup.

Le Venezuela aussi bien que l’Espagne sont des pays marqués par l’expérience migratoire. Cependant, il est pour le moins curieux que l’émigration massive de Vénézuéliens et les avalanches d’immigrants en Espagne n’aient pas suscité davantage de textes littéraires dans chacun des pays. Comment pourrais-je expliquer ce relatif désintérêt ?

Il y a des auteurs qui ont plus ou moins parlé de l’émigration, et même de façon spécifique de l’émigration espagnole au Venezuela : je pense à José Manuel Castañón : à León Barreto ; à Juan Pedro Castañeda ; à Manuel Rivas. Mais il est certain que l’ensemble des œuvres littéraires pourrait être plus ample.

Je crois qu’il s’agit d’un sujet douloureux. La mémoire sélective de l’Espagne actuelle l’empêche d’imaginer ce qu’a signifié ce moment où on décontaminait les citoyens pour les laisser entrer dans d’autres pays européens.

Par ailleurs, dans le cas vénézuélien c’est maintenant que se produit l’émigration massive de ceux qui désirent respirer une atmosphère plus propre et moins crispée. Je crois que ces œuvres vont arriver, et même, comme l’a dit un jour Milagros Socorro, que nous verrons ces œuvres écrites dans une autre langue.

Dans Una tarde con campanas vous proposez une approche du phénomène de l’immigration. Qu’est-ce qui vous y motive?

C’est une histoire que j’avais besoin de raconter. Quelque chose que mes yeux voyaient et contemplaient et que je n’ai pas pu m’empêcher d’écrire. Il m’a semblé que ma vie d’enfant était à nouveau mise en scène : seulement les enfants qui arrivaient maintenant effrayés dans une école étrangère n’étaient pas des Galiciens, Canariens, Italiens ou Portugais qui commençaient à vivre à Caracas, mais des Vénézuéliens, Colombiens, Équatoriens ou Péruviens qui commençaient une nouvelle vie à Madrid.

J’ai beaucoup aimé écrire ce livre. Il s’agissait de construire en même temps une histoire douloureuse et de célébration. Un enfant qui en arrivant en Espagne pense que l’automne est une maladie qui affecte les arbres et les personnes, mais qui ensuite reconnaît aussi ici l’amitié et la splendeur de l’enfance.

Le thème de l’immigration a été l’une des questions phare durant les dernières élections législatives et reste, sans doute, l’une des plus importantes préoccupations du gouvernement espagnol et de l’Union Européenne. Y a-t-il toujours une place en Espagne pour les immigrants ?

Le Venezuela s’est amélioré grâce aux milliers d’Espagnols qui ont vécu parmi nous. J’espère que l’Espagne va le comprendre, et que les discours ethniques qui de la gauche et de la droite tentent de limiter la place digne que méritent ceux qui vivent et travaillent ici, paient des impôts, et génèrent une richesse économique et culturelle vont finir par dégonfler. Moi, à titre personnel, je continue à souligner que c’est un endroit généreux, réceptif. L’Espagne que je vis chaque matin est bien meilleure que celle que je lis dans les discours politiques des journaux.

Si tu triomphes, tu deviens García Márquez

Votre travail a suscité un vif intérêt de la critique espagnole et a bénéficié d’une excellente réception. Pourquoi selon vous les maisons d’édition, les distributeurs, les libraires et les critiques vénézuéliens ne se sont-ils pas suffisamment intéressés à votre travail ?

L’acteur Ricardo Darín a dit un jour qu’il aurait pu être aigri et qu’il a préféré être reconnaissant. Je partage cette idée. Je n’aime pas me plaindre. Je suis plein de reconnaissance pour les lecteurs, les critiques et les éditeurs qui au Venezuela ont pris un jour la peine de me lire. Quand je vais au Venezuela il est vrai que les gens me disent qu’il est difficile de trouver mes livres, mais j’apprécie beaucoup l’effort qu’ils font pour trouver mes romans, le caractère enthousiaste de leurs commentaires, les anecdotes en lien avec mes histoires auxquelles ils ont pensé.

Quels effets ont eu sur votre métier d’écrivain  les années de critique et d’analyse littéraire de vos études de doctorat?

Peut-être aucun.

Que faut-il pour réussir en tant qu’écrivain au Venezuela ?

Un écrivain, tout écrivain, pense toujours qu’il a échoué. C’est pourquoi il écrit de nouveaux livres, pour continuer à échouer avec le plus de dignité possible. Si tu réussis tu deviens García Márquez, tu commences à moins bien écrire et à avoir de sinistres amitiés.

Dans votre cas, serait-il possible de vivre de la littérature au Venezuela ? Et en Espagne ?

Au Venezuela je suppose que non. En Espagne je peux m’offrir des sandwichs jambon fromage, des cigarettes et quelques bières.

Que pense-vous de mouvements littéraires comme la « génération MacOndo » ou la « génération du Crack » ? Dans quelle mesure les manifestes littéraires peuvent-ils s’avérer bénéfiques et opportuns actuellement ?

L’écriture de certains auteurs de ces groupes m’attire beaucoup. Alberto Fuguet ; Jorge Volpi ; Sergio Gómez. C’est là ce qui est véritablement important. En tant qu’ensemble, je crois que Mac Ondo et le Crack ont été des instruments efficaces de promotion littéraire, si bien qu’ils ont rempli la mission pour laquelle ils ont été pensés.

Vous avez mentionné Manuel Puig et Alfredo Bryce Echenique comme certaines de vos principales influences littéraires. Avez-vous hérité de Puig et Bryce le recours à l’humour dans votre production littéraire ? Peut-on en dire autant de la tendresse dans votre travail ?

Moi je ressens l’existence comme existence en elle-même mais aussi comme littérature. J’aime mélanger les deux : non seulement la vie voyage vers les livres, mais les livres voyagent vers la vie.

Bien sûr Brice et Puig ont eu une influence sur mon travail, mais c’est en partie parce qu’il y a dans ma propre existence le rire, la tendresse, l’amitié, la sensibilité excessive, criarde et candide des chansons de la radio, des feuilletons, des sérénades, des films outranciers. Et cela est présent d’une certaine manière chez Bryce et chez Puig.

J’aime à penser que la vie est un groupe de gens cravatés au verbe haut, se donnant des coups de coude, se bousculant, se montrant les dents pour sauver le monde, pour réussir ou gagner beaucoup d’argent. Et que moi je suis dans un coin tranquille, avec des gens que j’aime, pleurant ou riant avec eux, sans faire trop attention aux messieurs en cravate.

À quoi vous semble dû que la littérature vénézuélienne ne jouisse pas du rayonnement international d’autres littératures latino-américaines ?

Le rayonnement est chaque fois plus grand. Ceci dit il faut savoir que la littérature n’est pas comme les jeux olympiques. Nous ne concourons pas pour remporter des médailles d’or par équipe. Je lis avec grand plaisir le bolivien Edmundo Paz Soldán. Je crois que la rigueur de son écriture ne diminue pas parce qu’on méconnaît l’existence d’une « dream team » bolivienne du roman.

Quelle est votre opinion au sujet de la littérature vénézuélienne du nouveau millénaire ?

La littérature vénézuélienne actuelle a des présences très intéressantes. J’ai lu il y a peu Rodrigo Blanco Calderón, Salvador Fleján, Enza García, Doménico Chiappe… il y a là une grande qualité. De la même manière que cette qualité était déjà patente chez des auteurs comme Rubí Guerra ou Silda Cordoliani ou Juan Carlos Chirinos. Peut-être peut-on trouver dans cette liste la singularité de la littérature vénézuélienne du moment. Maintenant il y a une littérature qui s’écrit dans le pays et une qui appartient à la diaspora.

Je souhaite que les lecteurs vénézuéliens connaissent l’une et l’autre, et découvrent qu’il y a des gens qui parlent de ce qui est important pour eux, leur fait mal, les fait rire.

Il n’y a rien de comparable à voir un sergent fort en gueule rester coi et humilié.

Pas un jour ne passe sans que surgisse une information concernant Chávez dans la presse espagnole. Quel impact a eu dans votre entourage le « pourquoi ne te tais-tu pas » ?

Nous avons partagé des rires copieux et douloureux. Il n’y a rien de comparable à voir un sergent fort en gueule rester coi et humilié. Si nous ne savions pas qu’il s’agit d’un stratège militaire invincible, d’un guerrier héroïque qui ne connaît pas la peur comme il l’a démontré dans ces actions courageuses du Musée Militaire, ou en cet avril à Miraflores, nous penserions que lorsqu’on hausse le ton, il se met à trembler.

À plusieurs reprises, vous vous êtes montré ouvertement critique envers l’actuel gouvernement vénézuélien. Ne craignez-vous pas qu’on vous le fasse payer ?

La facture vraiment grave est celle que l’on a présentée à ceux qui ont perdu leur travail, à ceux qui ont été frappés, arrêté, assassinés.

Avoir des opinions critiques signifie disparaître du circuit culturel contrôlé par le gouvernement. Mais des centaines d’artistes qui ne veulent pas embrasser les bottes du pouvoir se trouvent dans cette situation.

Cela ne me fait pas peur, parce qu’il n’est pas si grave de disparaître de l’esprit de petits personnages obscurs.

Comment la situation nationale du Venezuela affecte-t-elle le travail intellectuel et de création ?

Ce qu’a dit un jour Blanco Fombona en commentant que sa haine du tyran Gómez avait fait du mal à son écriture me semble significatif.

Le mieux c’est qu’un petit tyran ne perturbe jamais ce que nous sommes lorsque nous nous trouvons face à l’ordinateur.

Pensez-vous que les nouvelles politiques culturelles du Venezuela dynamisent la création littéraire ?

Le véritable écrivain ne doit pas attendre que les politiques culturelles le motivent. Mais peut-être Isaías Rodríguez, Farruquito Sesto et Jorgito Rodríguez ont-ils été très motivés par leurs nouvelles tâches. Ils ont l’air très heureux et prospères.

Si vous deviez recommander à vos amis espagnols une courte liste de livres d’auteurs vénézuéliens, ce seraient lesquels ?

Je leur parlerais d’abord de mes « classiques » : Ifigenia de Teresa de la Parra, Percusión de José Balza, Piedra de mar de Francisco Massiani, Los platos del diablo de Eduardo Liendo, Elena y los elementos de Sánchez Peláez et Terredad de Eugenio Montejo.

Pour finir, sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Je travaille sur une anthologie de mes contes que les Ediciones B publieront en 2009 au Venezuela. Elle s’intitule : La bicicleta de Bruno y otros cuentos [La bicyclette de Bruno et autres contes]. Il y aura là une sélection de mes récits des années 90 jusqu’à aujourd’hui. Ce projet me réjouit beaucoup parce que c’est une façon de retrouver les lecteurs vénézuéliens, en récupérant certains de mes livres qui n’existent plus comme Historias del edificio ou La ciudad de arena, et en regroupant des récits qui ont paru dans des anthologies ou des journaux espagnols avec des récits complètement inédits.

Biblliographie

Hasta luego, míster Salinger (Madrid: Páginas de Espuma, 2004).

Una tarde con campanas (Madrid: Alianza Editorial, 2004).

Tan nítido en el recuerdo (Madrid: Lengua de trapo, 2001).

Árbol de Luna (Madrid: Lengua de Trapo, 2000).

El libro de Esther (Madrid: Lengua de Trapo, 1999).

Retrato de Abel con isla volcánica al fondo (Caracas: Troya, 1997; Santa Cruz de Tenerife: La calle de la costa, 1998).

La ciudad de arena y algunas historias del edificio (Ayuntamiento de Cádiz, 1999).

© Patricia Valladares-Ruiz 2009

Espéculo. Revista de estudios literarios. Universidad Complutense de Madrid