Juan Carlos Méndez Guédez
Une œuvre entre deux rives

Échappée | Juan Carlos Méndez Guédez

"Mes personnages vivent imprégnés de l’abîme quotidien"


SUR ÁRBOL DE LUNA | ARTICLE

Par Gorka Pérez

OtroLunes, n°15| Novembre 2010

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Juan Carlos Méndez Guédez se considère comme un être humain transterré. Et il est fier de l’être. Un destin identique poursuit les protagonistes du dernier roman de l’écrivain vénézuélien (Barquisimeto, 1967), Árbol de luna (Lengua de trapo), qui a été présenté aujourd’hui à Madrid, à la Casa de América. Un homme et une femme avec une relation atypique qui parcourent l’Espagne fuyant une mystérieuse persécution.

Méndez Guédez, malgré son jeune âge, n’est en rien un novice. Il a déjà publié deux romans, Retrato de Abel con isla volcánica al fondo et El libro de Esther et quelques recueils de contes, Historias del edificio et La ville de sable. L’écrivain appartient, avec Jorge Volpi et Ignacio Padilla, au groupe de Salamanque. « Tous les trois nous écrivions et poursuivions nos études à Salamanque mais le groupe est quelque chose de fortuit. Nous n’avons rien planifié. Nous buvions du café ensemble et nous bavardions mais chacun écrivait sur son ordinateur ». C’est ainsi que Méndez Guédez a défini l’apparition du groupe, s’éloignant des critiques qui le tiennent pour une opération de marketing.

Árbol de luna raconte les expériences d’un homme et d’une femme qui parcourent l’Espagne en fuyant une mystérieuse persécution. Sur ce chemin kafkaïen se consolide une amitié atypique. « Dans la littérature contemporaine le thème de l’amitié n’est pas beaucoup traité. Et, encore moins, l’amitié entre un homme et une femme », a confirmé Juan Carlos Méndez Guédez, dont le seul objectif créatif est « d’écrire des livres qu’il n’a pas lus ». Il n’a pas tort. Billy Cristal le disait déjà dans le film « Quand Harry a rencontré Sally » : « Un homme et une femme ne peuvent jamais être amis ». Face à ce panorama il n’est pas étonnant qu’Eduardo Becerra, un homme en lien avec la maison d’édition, considère comme une « véritable réussite l’amitié si forte qui se crée entre chacun des personnages, qui ne cesse de se sortir leurs défauts ».

Eduardo Becerra en personne a fait l’éloge de l’attitude de l’écrivain au moment « d’aborder les principaux courants de la littérature hispano-américaine contemporaine actuelle » et a qualifié le Libro de Esther d’hommage sincère à Alfredo Bryce Echenique. « Après le boom et le réalisme magique, il reste le récit du désenchantement. C’est là que peut entrer l’œuvre de Juan Carlos Méndez Guédez », a affirmé Becerra. Des personnages comme Tulio, partie du binôme protagoniste de Árbol de luna, soulignent cette affirmation. Árbol de luna est « une revitalisation bien vue des codes de la picaresque, une histoire qui nous aide à comprendre comment tous les Latino-américains qui arrivent dans notre pays voient la réalité espagnole » a ajouté Becerra.

L’éditeur José Huerta a confirmé que la prose de Méndez Guédez suit une progression ascendante : « Son sens de l’humour, si caractéristique dans ses écrits, est devenu plus subtil que dans les livres antérieurs. Il a une manière amusante de traiter les histoires sans que ces dernières perdent un regard critique ». Dans Árbol de luna on ne trouvera pas une Amérique latine rêveuse ni magique mais un monde plus difficile, rempli de corruption et de douleur. De là que, comme l’a justifié l’écrivain, ses personnages « vivent imprégnés de l’absurde quotidien ». Mais Juan Carlos Méndez Guédez préfère le rire aux larmes : « La vie est déjà assez dure et en riant de nous-mêmes nous la rendons plus aimable ». C’est pourquoi, son Árbol de luna raconte des histoires invraisemblables baignées d’humour bien que, sous ce masque, elles cachent un fond critique de la situation hispano-américaine actuelle.

Juan Carlos Méndez Guédez se considère comme un être humain transterré. Et il est fier de l’être. « Le fait d’avoir vécu en dehors de mon pays m’a servi à mieux comprendre d’autres émigrants », a tiré leçon l’écrivain, qui a profité du moment pour encourager les participants à être étranger, pas touriste, au moins une fois dans leur vie. Cependant, l’auteur, qui réside en Espagne depuis quelques années, a pris racine à Madrid et n’a pu dissimuler avec un sourire son attachement à sa nouvelle terre : « Je n’ai pu m’empêcher de célébrer le goal d’Alfonso face à la Yougoslavie ».

L’écrivain vénézuélien a considéré que le réalisme magique a été un poids qu’a du supporter la littérature hispano-américaine actuelle. « Il y a des éléments de la réalité qui peuvent être surprenants dans n’importe quelle partie du monde et pas seulement en Amérique latine. Il faut fuir ce déterminisme géographique », a affirmé Méndez Guédez.

Publié sur www.elmundo.es le 3 juin 2005.