Nona Fernández
La poésie de la métonymie

Échappée | Nona Fernández

MAPOCHO de Nona Fernández.
"Écriture de la mémoire"


SUR MAPOCHO | ENTRETIEN #1

Par Carolina Andrea Navarrete González

Crítica.cl | Mai 2004

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Qui parvient à la connaissance,
Parvient aussi au souvenir, peu à peu
Connaissance et souvenir sont une seule et même chose
Gustav Meyrink

Un roman dont l'axe discursif est centré sur la mémoire et l'écriture postulant de nouvelles versions alternatives et complémentaires de l'Histoire connue, ce pourrait être une caractérisation approximative du premier roman de Nona Fernández : Mapocho, qui recrée de manière fabuleuse et fabulatrice le champ du souvenir. Cette étude envisage la lecture de Mapocho sous l'angle d'un roman transitif, c'est-à-dire, comme un texte pont entre le référent historique et la contemporanéité de l'écriture. Mon intention est de démontrer comment le discours littéraire entreprend un processus de démystification de l'Histoire à travers sa fictionnalisation.

Dans cette œuvre, le référent historique est entrevu et se développe indirectement : il s'inverse, s'intériorise ; en offrant des aspects d'une histoire problématique, on met à nu les visages cachés du tyran, on questionne et démythifie parodiquement les figures et les schémas de systèmes politiques et sociaux dominants dans l'Histoire de notre nation. On réalise un parcours depuis les débuts de la conquête et de la fondation de Santiago, en passant par les dominations dictatoriales oppressives. Le premier cas nous l'observons à travers le fragment suivant :

"Des jours plus tard, le 12 février 1541, don Pedro fonde sa ville sous le nom de Santiago de la Nueva Extremadura. […] Une copie, un assemblage fait de morceaux épars que la mémoire du conquistador conservait. Une réplique où les Indiens portent des vêtements de soie et prient des vierges blanches. Une photocopie pâlie, sur du papier calque d'importation, une imitation inventée par la tête de Valdivia." (44)

On voit ainsi comment la figure de Valdivia est reconstruite pour montrer une certaine frivolité face aux événements qui accompagnent la fondation d'une nation. Par ailleurs, dans certains passages, sa figure nous apparaît depuis une perspective dérisoire, ridicule et totalement démythifiée : "On dit que Valdivia fit lentement tourner Lautaro et qu'il se retrouva avec son dos et sa chevelure épaisse devant les yeux. […] On dit qu'il lui prit les jambes et qu'il entra dans son corps comme il voulait le faire depuis longtemps. […] On dit que Lautaro a ri. On dit qu'il a éclaté d'un rire terrible tandis que Valdivia et son cul d'albâtre remuaient en triomphe […] La lance le transperçant dans le dos, le blessant, et le rire à la bouche parce que cette chaire blanche et potelée se secouait, gélatineuse, comme un crapaud. Voilà ce qu'était Valdivia. Un crapaud pâle qui croassait dans sa nuque, qui le couvait de sa bave de crapaud, de son sperme de crapaud." (50-51)

Valdivia est objet d'ironie et son histoire est recréée dans un sens obscur en causant la douleur et la blessure sur un Mapuche (qui pourrait bien représenter le peuple dans son ensemble), qui s'en remet en se montrant doté d'une plus grande hauteur de vue et d'un discernement qui dialogue avec la moquerie et le discrédit de la figure de l'espagnol.

Le deuxième exemple de désacralisation présente dans le roman nous le trouvons dans les épisodes qui font allusion au Diable et au Colonel, qui pourraient être interprétés comme des personnages symboliques de ces figures dictatoriales protagonistes de l'histoire de notre pays :

"On dit qu'un jour le Diable est arrivé et […] qu'il a recruté tout voleur ou ivrogne qu'il rencontra en chemin. […] On dit qu'il leur mit les fers, qu'il les nourrit de charqui pourri, qu'il les fit travailler de l'aube au coucher du soleil. […] On dit que beaucoup ne le supportèrent pas et s'en furent affaiblis par le fleuve. Des corps bleutés, s'en furent entravés sur le Mapocho et se perdirent dans ses eaux. Des Noirs, des Métisses. Personne n'échappait à la furie du Diable." (84)

Nous pouvons observer dans la caractérisation que le narrateur nous offre du diable, le caractère oppresseur et dictatorial interrompu par la pestilence et la puanteur du fleuve Mapocho, où l'on peut trouver d'innombrables cadavres martyrisés qui naviguent et parcourent Santiago comme un espace mortifère et souffrant. Sur cette scène il est aussi possible de nous trouver avec des recréations d'inceste et d'orphelinage qui dénoncent un esprit chilien caractérisé par un orphelinisme historique et une origine identitaire humiliée :

"On dit qu'un jour, au bout de quelques années, les petites filles se baignaient nues dans un ruisseau quand leur ère les vit. […] On dit que ses cornes de diable se dressèrent d'un coup, que sa queue se hérissa, que tout en lui se tendit devant à la vision des nymphettes. […] on dit que le Diable ne put s'en empêcher et qu'il se lança dans l'eau avec elles. […] Et les fillettes riaient amusées et ouvraient leurs jambes tandis qu'il palpait de ses doigts de Diable les clitoris tout juste entraînés. […] Et le Diable prit chacune d'elles par la taille et les monta." (82)

Cette vision de pouvoir et d'invasion dans l'espace de l'autre trouve un écho dans un autre épisode du roman, dont le protagoniste est le "Colonel", qui pourrait être une copie, selon moi, de la figure de Pinochet. Le Colonel dominait complètement la «vieille maison» (notre pays) et avait aussi pour mission de nettoyer toutes les "ordures" constituées par les minorités et les groupes marginaux. La particularité de cette caractérisation est la moquerie dont fait l'objet la figure du colonel, qui avant de "jeter dehors" les "folles de la pièce de couleur rose" s'est travesti "remuant le popotin et balayant comme un malade mental au rythme de Gardel" (163) s'abîmant dans ses fantaisies cachées :

"On dit que d'abord elles le laissèrent nu comme un vers. Colonel, on enlève ses petits vêtements. […] Vous aimez la manière de vous nettoyer de vos petites pédales, petit père. […] Maintenant, on s'essuie le popotin, Colonel. […] On dit qu'Ibañez se regardait devant le miroir impressionné par le travail de ses filles […] Et tandis qu'il dansait, plus il s'échauffait, et plus il avait envie d'avoir ce Zorzal devant lui pour le sucer en entier, pour le prendre en entier, pour sentir son balai d'oiseau chanteur s'introduire dans son propre cul parfumé." (162-163)

Nous avons ainsi tracé un parcours par différents épisodes où l'on constate, à travers certains de ses protagonistes, la démythification de l'Histoire dans un processus de fictionnalisation bien réussi capable de conduire les lecteurs vers une lecture plaisante qui dessine des coïncidences entre notre fracture sociale récente et l'orphelinisme historique de notre peuple.


BIBLIOGRAPHIE

FERNÁNDEZ Nona, Mapocho, Santiago de Chile, Planeta, 2002.

KOHUT, Karl, MORALES SARAVIA José, Literatura chilena hoy, Madrid, Vervuet, 2002.