Nona Fernández
La poésie de la métonymie

Échappée | Nona Fernández

"Conscience dramatique des trous noirs"


SUR FUENZALIDA | ENTRETIEN #3

Par Andrea Jeftanovic

Ojo Literario | Novembre 2012>

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Un trou noir est un corps céleste d'une extrême densité, il a une gravité si forte que rien ne peut s'en échapper pas même la lumière. Le processus de formation d'un trou noir est lié à l'effondrement d'une étoile. Seules les étoiles, dont la masse dépasse au moins une fois et demie la masse solaire, deviennent des novas, des paires d'étoiles entre lesquelles existe un échange constant de matière et, en conséquence, d'explosions qui altèrent notoirement le système. L'existence des trous noirs est, dans les recherches scientifiques actuelles, une pure hypothèse mathématique ; hypothèse parce qu'il est impossible de constater leur existence car ils sont invisibles, et ne pourraient être reconnus qu'à partir des effets produits sur des objets célestes proches. La formation de ces corps pourrait être liée à l'origine même de l'univers.

Je parle des trous noirs non pas parce que je serais calé en astronomie mais parce que cette image pourrait être l'image matrice qui parcourt l'œuvre de Nona Fernández. Dans ses livres il y a des trous qui fonctionnent comme des surfaces qui attirent tout matière qui s'en approche. Si nous nous arrêtons devant un trou il y a l'abîme ; pour résister à ce vertige on invente, on fictionnalise, ainsi d'une manière ou d'une autre le vide/ le mystère se charge de sens. Une tâche qui est répétée comme un mantra en guise d'épigraphe et est fondamentale dans la composition de l'histoire du roman Fuenzalida et qui dit : "Ferme les yeux et rêve avec moi, dans ces couloirs mon reflet peut bouger jusqu'à danser. Prends les fils de cette marionnette, prête-lui ta voix et mets dans ma bouche les mots dont tu auras besoin. Convoque des images isolées, des souvenirs oubliés, des odeurs et des saveurs d'antan, et organise-les à ta guise. Invente une histoire qui te serve de mémoire "(236). La stratégie est lucide et pose un défi, parce qu'il y a une hypothèse et un besoin personnel qui déploient des histoires alternatives aux histoires officielles, et qui dans ce cas, conduit à un récit composé d'une matière hybride : une histoire à moitié vraie, à moitié mensongère, dans laquelle le protagoniste se déguise, endosse les habits du lecteur et d'autres, et peut être un et tous en même temps. Échange et singularité.

Peut-être Nona Fernández est-elle l'un des auteurs qui nous a confronté de la façon la plus magistrale au grand trou noir de notre histoire : la dictature chilienne. Un trou qui dans son expression a pour scène principale la ville de Santiago. C'est ainsi que dans son premier roman, Mapocho, la capitale est l'endroit depuis lequel se déploie la mémoire nationale, parcourant événements et faits marquants depuis la fondation, la Colonie jusqu'à aujourd'hui, et réfléchissant aussi à propos de l'écriture de cette mémoire comme un récit qui obéit à des intérêts politiques et aux volontés du pouvoir. L'Indien et la Rucia, personnages attachants, retrouvent un Santiago qui, comme une scène vivante, raconte encore et encore, dans ses rues, dans son fleuve et dans l'architecture les horreurs d'une histoire, personnelle et nationale, tue mais qui se répète sans cesse.

Dans Av. 10 de Julio Huamachuco elle nous confronte à un gigantesque trou qui avale tout : des enfants victimes d'accidents de la circulation, protagonistes d'occupations de lycée, fragments de chronique rouge, maisons et quartiers démolis par des grues et des excavations. À la surface, dans la rue 10 Julio Huamachuco, il y a les parents cherchant les pièces de rechange de leurs fourgons détruits. Une pièce de rechange est toujours une alternative à ce que l'on a perdu ou que l'on cherchait : le symbole d'un deuil non résolu, d'un geste désespéré.

Et bien sûr aussi dans le scénario de Los Archivos del Cardenal [Les archives du Cardinal] et dans son œuvre de théâtre El Taller [L'atelier].

Dans ce nouveau roman, Fuenzalida, nous sommes soudain confrontés à quatre corps célestes qui interagissent les uns avec les autres. Un défi narratif que seul un talent comme celui de Nona Fernández parvient à relever. Dans ce cas, plusieurs niveaux de fiction tournent dans une force centripète que nous pourrions énoncer ainsi. Premièrement, la figure du père de la narratrice, les souvenirs et les non souvenirs du père et des arts martiaux. Deuxièmement, la famille en elle-même, avec des trous aussi, que la narratrice a bâti à l'âge adulte : séparation avec Max qui disparaît durant treize mois, son fils Cosme accompagné de dragons et de dinosaures Rex ; la nouvelle famille de Max. Troisièmement, l'histoire des parents, en général, durant la dictature. Les cas emblématiques et les cas anonymes ; l'histoire de parents épiques, héros, de parents traîtres, bourreaux et davantage. Quatrièmement, le feuilleton qui passe à la télévision et dont la narratrice est l'auteur. Ces niveaux, ou sous trames, reposent sur une formule dramatique que la narratrice, à partir de son métier de scénariste énonce ainsi : amour, vengeance, mort, gamin et éléments annexes. Ces quatre plans et ces cinq principes de la fiction déboucheront sur un échange inédit de matières et d'explosions.

Le détonateur du trou dans le roman Fuenzalida est une photographie, une photographie qui émerge des ordures, des sacs plastique empilés dans la rue. Il s'agit d'un polaroïd d'un combattant d'arts martiaux. Comme elle le dit elle-même, les ordures sont un "puits aveugle dont on ne peut sortir" et la photographie éveille un soupçon et une hypothèse, et fait entrer en friction une série d'images qu'elle a bien en sa possession : des photos de famille (dans le berceau de l'hôpital, à la piscine publique, dans une salle d'entraînement de kung-fu, lors d'une promenade sur la Plaza de Armas) sur lesquelles le corps du père, Ernesto Fuenzalida, est toujours découpé. Spécifiquement, son visage, sa tête est toujours détourée, mutilée ; c'est un trou noir dans le champ du portrait familial. À partir de cette trouvaille une fiction puissante se développe, capable d'avaler toute la matière cosmique située autour d'elle : l'histoire politique chilienne, les archives de cas réels sur des agents de la répression, histoires d'arrestations et d'enlèvement, le feuilleton qui est en train de s'écrire, la mystérieuse maladie de l'enfant, Cosme, et sa propre biographie. Tout éclot, tout s'effondre.

La photographie du début, comme une étoile nova, provoque des explosions dans la biographie de la narratrice. Le rituel quotidien de la poubelle devient un exercice archéologique individuel et un horizon d'événements qui est guidé par la question suivante : l'histoire du père est-elle rêvée, remémorée ou inventée ? Le roman joue sur ces trois plans : rêve, fiction, mémoire. Tout éclate dans un endroit que nous ne voyons pas.

Fuenzalida réfléchit aussi sur un autre trou de notre culture sociale et politique : le trou symbolique du pater (Sonia Montecino). Ici on esquisse un précis de géniteurs qui représentent différents modèles de paternité. Des pères avec des enfants qu'ils ne reconnaissent pas ou ne voient pas, des pères qui abandonnent, des pères qui trahissent, des pères qui offrent des moments ou des "mini vies", des pères épiques qui donnent leur vie comme dans le cas de Don Sebastian Acevedo. Des généalogies interrompues. Généalogies de pères et d'enfants interrompues pour de nobles raisons, pour des raisons sinistres ou simplement égoïstes. Tous d'une manière ou d'une autre se cherchent et ne se trouvent pas peut-être parce qu'ils habitent dans des dimensions dissemblables. Des vies normales ou semi normales avec des incidents qui interrompent le flux des affects et des vies. Des pères épiques, des pères médiocres, des pères ratés, enfants et pères interrompus. Et de nouveau la ville comme une cartographie de la répression : les opérations dans la rue, les maisons secrètes de sécurité, le système scolaire surveillé et plein de secrets. Les secrets, ce qui est omis, les ingrédients d'un bon scénario.

Si nous suivons les lois du feuilleton, ce roman, entre autres fils, présente l'histoire d'une "fille qui cherche son père pour faire un règlement de compte". Un règlement avec le passé et le présent, parce qu'elle a besoin de compléter les pièces du puzzle poreux de son enfance et d'avoir un récit à raconter à son fils qui l'interroge. De la sorte le paradoxe apparaît, quelqu'un qui invente des drames doit avoir des récits, et cette fois, comme d'autres, accepte le défi.

Le règlement de compte intervient dans le cadre d'un combat d'arts martiaux. C'est un combat entre un père et sa fille, un combat autour des trous noirs de la mémoire. Sur ce point je me souviens d'un poème de José Waranabe, "El maestro de kung fu" [le maître de kung-fu] où il est question d' "Un corps vieilli mais travaillé pour le combat/ Qui s'éveille et danse face aux sables de Barranco/ Se déplace comme s'il dessinait/ un paraphe ancien, avec cette grâce,/ il blesse, cependant, cherchant le point mortel/ de son ennemi, l'air non, un invisible/ de mille ans". Fuenzalida est un homme contradictoire, un corps travaillé pour le combat, un père transfuge, aimant les arts martiaux, qui se déplace mystérieux et fuyant dans la ville qu'il partage avec sa fille. Le combat est la lutte pour avoir un récit, parce qu'un récit est un fil relié à la vie, un moyen de s'accrocher, une continuité. Père et fille, en tant qu'adversaires, se déplacent et attaquent avec des mouvements d'animal, parfois agressifs, ou encore avec tendresse, maintiennent un affrontement qui est une chorégraphie de questionnements et de trouvailles.

Quelqu'un gagne-t-il ? Nous ne savons pas. L'écriture est le paraphe ancien qui se déplace avec grâce, cependant, la fille sait qu'elle blesse, cherchant le point où se croisent les éléments de la biographie avec l'histoire nationale. Et il y a une autre généalogie menacée : le fils de la narratrice tombe malade et tombe dans un mystérieux coma. Un trou noir s'installe dans son cerveau. Un voyage mental du fils vers une zone étrange que la médecine elle-même n'est pas capable d'expliquer.

Le roman Fuenzalida est une constellation de pères (et d'enfants) durant les années de dictature, de pères privés et publics (Ernesto Fuenzalida, Max, Sebastian Acevdo, Pinochet, les agents de la Dina, le lieutenant Fuentes Castro, Luis Gutiérrez Molina) ; des corps célestes dont la mécanique dévoilée dans la section "éléments annexes" fait détoner en nous lecteurs et en la narratrice/ auteure les sens de cette figure. Nous héritons d'un nom du père qui nous situe dans la société, dans la loi, dans l'histoire, dans la politique ; une continuité qui va de génération en génération. Mais l'histoire est faite d'êtres qui se sont rebellés contre le père, d'individus qui se sont écartés de ces lois pour en créer d'autres et d'une certaine manière être fondateurs, comme dans le geste qui se susurre dans le texte : "Rêver les mots dont tu aurais besoin", qui est un désir d'origine et de volonté. Ernesto Fuenzalida, le père de la narratrice, est un trou noir situé trop loin pour être détecté, le maillon perdu qui donne impulsion à la conscience dramatique même.

Nona nous pousse vers l'abîme, et met en circulation ses corps célestes pour qu'ils éclatent, mais elle nous sauve aussi. Tout se résume à une question de foi, une option, une conviction nécessaire, une mythologie personnelle doit s'établir, une histoire fondatrice, inventer une morale. Une carte pour se déplacer sur l'histoire personnelle et l'histoire nationale. Un roman ne sera jamais une constatation empirique, peut-être que ce qui y est conjecturé, imaginé est-il le plus important. Comme le signale la narratrice à la fin du roman : "Croire en Fuenzalida est un acte de foi, de volonté", cette volonté est similaire au pacte du quatrième mur au théâtre, la foi des spectateurs quand nous acceptons que nous sommes en train de regarder une représentation et non la simulation de quelque chose. Similaire est ce qui se produit dans les arts martiaux quand nous feignons nous trouver dans une cérémonie qui ouvre la voie à un véritable combat. Et bien sûr, la foi et la volonté est l'essence du pacte que nous renouvelons et resserrons chaque fois que nous ouvrons un livre, d'accepter cet univers avec ses propres lois. Plus encore lorsqu'il s'agit d'un bon livre, un livre noble, avec de la tendresse, de la rage, des inconnues, fiable et substantiel comme rarement, qui nous offre des étoiles supernovas et des explosions qui modifient systèmes et émotions au-delà de ses pages.