Nona Fernández
La poésie de la métonymie

Échappée | Nona Fernández

"La sécurité des objets"


SUR FUENZALIDA | ENTRETIEN #2

Par Lina Meruane

La Panera, n°34 | Décembre 2012>

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Toute ville, je l'avance, est l'addition impossible d'objets infinis. Objets vivants ou constamment revécus par leurs habitants qui parlent du passé depuis le présent. Ce dernier point, ne nous y trompons pas, un vieil anthropologue du nom d'Appdurai l'a déjà remarqué ; il a dit que les objets portent la mémoire que nous leur conférons, il a dit aussi (ou peut-être que ce fut ma dérive) que la ville est à la fois ensemble et dépôt de matériaux inattendus qui nous ancrent. La ville comme magasin du souvenir où ressuscitent et se revendiquent nos nostalgies, et peut-être aussi comme décharge métaphorique du temps où nous allons abandonnant ce que nous voulons oublier (mais le déchet nous guette, revient toujours, spectral) . C'est ce que j'ai entrevu en lisant Fuenzalida, le dernier roman de Nona Fernández. J'ai vu une articulation entre la trouvaille accidentelle, parmi des sacs d'ordure, d'une vieille photographie et la possibilité arbitraire de la mémoire : le croisement, j'ai vu aussi, entre un Santiago fait de bribes et l'écriture du passé. En y réfléchissant a posteriori j'ai soudain compris que tous les romans de cette auteure éblouissante travaillent le récit de l'histoire à travers ses objets. Mapocho tramait le retour au Chili de deux frères et sœurs à la recherche d'un père traître (leur corps comme rémanents du passé, déchets de l'histoire, âmes en peine) avec des morceaux isolés, mais alternés, d'un recensement d'une violence d'État historique. Plus nettement peut-être, Av. 10 de Julio Huamachuco est revenu sur cette manière de raconter à partir d'objets abandonnés, en créant décisivement une poétique du déchet : notre présent en mille morceaux, notre modernité imaginaire faite ordure. Parce que ce qu'il reste ce sont des taules roussies, en plus des incertitudes, quand la fille du protagoniste meurt. Fuenzalida récupère les motifs antérieurs pour tramer la grammaire du texte : à nouveau la recherche du père et la révision de sa biographie traversée par le coup d'État ; à nouveau l'urgence pour empêcher la perte d'un enfant. Et la question qui mobilise tous les personnages, au-delà de l'idéologie : "Que serais-tu prêt à faire pour ton enfant ?". Cette question est importante : les pères et les mères dans ce roman (il y en a de droite et de gauche) cherchent à protéger leur famille autant que le roman cherche à protéger notre passé de l'oubli. N. Fernández s'attache à conserver notre mémoire civique à travers les "éléments annexes" que comporte le texte. Des objets que nous (lecteurs des années 80 maintenant) nous puissions revivre. La narratrice dit, si proche de N.Fernández elle-même, que de ces objets "surgissent les idées, ils sont l'inspiration de tout, le big-bang du récit. Une vieille photographie, un film à la télé, une nouvelle entendue à la radio, un souvenir confus, une blague, tout peut devenir élément annexe. Des morceaux de réalité, des esquilles du quotidien qui restent fichées dans un coin de la tête". Et elle dit ou écrit : "Ils n'ont pas de rôle dans l'histoire parce qu'ils n'en font pas partie, ils sont plutôt un prétexte pour la convoquer. (…) L'auteur seul manipule ces pièces délicates de l'artisanat. Lui seul sait la relation étroite qu'ils ont avec ce que l'on raconte". Mais ce "morceau de réalité avec lequel on convoque le récit" permet que nous prenions part à la narration, que nous déchiffrions le code en voie d'extinction déjà, des références partagées, peut-être intraduisibles pour des lecteurs étrangers. Et pour cela même : des éléments qui ne sont pas de consommation facile ou oubliable. Ces éléments ne fonctionnent pas dans le texte comme les objets décoratifs des "feuilletons" que N.Fernández parodie ( et célèbre en secret). D'une façon qui échappe toujours à la télévision (qui semble aussi échapper à la narratrice elle-même) ces éléments annexes, détériorés, cassés ou découpés, fonctionnent ici précisément parce qu'on leur confère un rôle, parce qu'ils font partie de l'histoire, parce qu'ils ne sont pas un simple "prétexte pour convoquer le récit" mais son squelette et son autorité. N.Fernández utilise, de fait, "ces pièces délicates de l'artisanat" comme élément organique du texte, et raconte leur place centrale. Et c'est là que se trouve, selon moi, la trouvaille de ce roman et des précédents : l'écriture récupère cette matière personnelle et concrète, la modelant en certitude unique d'une mémoire trop dispersée, d'un passé toujours sur le point de se démanteler. Fuenzalida reconstruit le passé, brique après brique, pour constituer la maison d'un présent encore possible.