Nona Fernández
La poésie de la métonymie

Échappée | Nona Fernández

"Finalement Tom mange Jerry"


ENTRETIEN #2

Par Alejandra Sánchez

La Pollera | Septembre 2008

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À force de tant dire NON... NON... !!!, chez elle, sa mère, l'appela Nono. La Nono, cette Nono qui devait être la femme Nona. Pas celle qui dit non, sinon celle qui deviendrait la remarquable. Celle qui allait commencer à dire oui. Elle, celle qui plus tard deviendrait une femme réelle, cette femme qui a envie d'être femme. Heureuse et engagée dans ses projets.

La scénariste, celle qui tisse des histoires de fiction que tout le Chili regarde dans les feuilletons de TVN. Celle qui fait son portrait dans ses romans et dans ses contes comme petit déchet social. Celle qui a connu Bolaño et qui l'a émerveillé avec sa prose. Celle qui a un chat sans queue et qui s'appelle Lindo Precioso [Joli Ravissant], celle qui ne peut arrêter de jouer, parce que sans faire de théâtre, elle se sent frustrée. Celle qui est multiple, maman, compagne éternelle, travailleuse heureuse et qui est la représentation d'une femme complète. Cette Nona, qui va continuer à être Nono, la petite fille qui vit encore.

"Tu es très jolie, veux-tu être mon amie ?"

Ce furent les premiers mots qui émeuvent Ana Luz del Rio, quand elle se souvient qu'en 1979, elle est entrée dans la salle de classe de la quatrième année de primaire de l'école Santa Cruz, du quartier Matta, et qu'une petite fille aux jolies boucles blondes s'est approchée d'elle et lui a parlé, pour qu'elles ne se séparent plus jamais.

C'était Nona Fernández, qui en rigueur s'appelait Patricia Paola Fernández Silanes, mais qui ne s'est plus jamais appelée ainsi. C'est la même qui plus tard étudierait l'art dramatique à la Catholique, qui trouverait du travail comme scénariste dans la section dramatique de TNV, qui publierait trois livres et qui gagnerait peu à peu une place comme représentante d'une génération.

À cette époque de l'école déjà, Nona participait à de multiples activités. "Elle faisait du patinage artistique, participait au foyer des élèves, aux scouts, au théâtre, aux activités communes, sans conflits, bien rêveuse, jouait de la guitare et était très douée pour s'amuser", se souvient son amie Ana Luz.

Sa vie de petite fille, elle s'en souvient comme de la meilleure incitation à rêver. Avec une mère dentiste qui travaillait toute la journée, ses journées à la charge de sa grand-mère maternelle elle les passait à rêver, invitant ses amis à rouler à bicyclette dans les couloirs de sa grande maison, écrivant sur un carnet secret et assumant l'éloignement.

Bien qu'elles n'aient pas passé beaucoup de temps ensemble, Nona et sa maman étaient très unies. Et c'est elle qui est à l'origine des influences littéraires.

"Presque chaque jour ma maman arrivait avec une revue de la Petite Lulu, de super héros, n'importe... c'est qu'elle travaillait dans le centre et qu'elle savait que je les aimais beaucoup" se souvient Nona. Lectrice de bandes dessinées, elle en est venu à inclure à ses lectures habituelles des auteurs de livres comme Charles Dickens ou Oscar Wilde. Elle les lisait et relisait et commençait ainsi à bâtir des espaces de fantaisie et de voyages intérieurs et silencieux.

Elle a commencé par écrire sur un petit carnet, rien de très concret. Pas de poèmes, ni de romans, seulement des pensées. Quelques compilations de ces écrits ont même été utilisées bien des années plus tard dans ses romans et dans ses contes.

Écrivaine combattante, aguerrie, sauveuse du monde. C'est ainsi qu'elle s'imaginait. Des années plus tard, après avoir étudié le théâtre et fondé sa première compagnie Merri Melodys et avoir participé à de nombreuses aventures théâtrales, y compris avoir gagné le prix de la meilleure actrice dans un concours de théâtre du centre culturel Chilien Nord-américain, surgit l'idée de revenir à cette veine littéraire, de cesser de jouer et de se consacrer à écrire.

Écrire et publier.

Elle s'est présentée au concours de contes Paula avec son conte "El cielo" et que Bolaño à distingué comme l'un des meilleurs bien qu'il n'ait pas été gagnant. "Il a été super généreux, parce qu'il n'a pas parlé du conte gagnant, il a parlé du mien, autrement dit il a flashé sur mon conte, et il lui a beaucoup plu et il a voulu me connaître et nous avons beaucoup échangé par mail, jusqu'à ce que nous nous rencontrions à Barcelone où il vivait, et nous avons noué une belle amitié".

Tout est comme cela chez elle. Elle sait conduire ses succès à des histoires et les bonnes anecdotes de sa propre vie. Et après cette grande reconnaissance, elle se retrouve avec son œuvre la plus commentée entre les mains, Mapocho, un grand roman qui n'absout/efface rien, qui questionne tout, un roman historique, urbain et social, qui finalement est la représentation de sa propre enfance.

"Je suis née maudite, depuis le con de ma mère jusqu'à la boîte où maintenant je repose, une aura de merde m'accompagne, un étron installé au centre de ma tête, comme le demi-melon des barrés, mais plus dégoûtant, moins lyrique, on m'a craché et j'ai atterri au bout du monde, au sud de tout. Maintenant mon corps flotte sur les ondes du Mapocho". Ainsi commence le roman, publié en 2002, lauréat du Prix municipal 2003.

C'est durant son adolescence que Nona a appris le mot combattre. Elle participe à des milliers d'assemblées et de protestations. Elle a vécu cette période de dictature, de cette dictature des quartiers du centre, celle qui ouvre les yeux. Avec différentes mixtures et pour tâche d'avoir à "tout" faire collectivement.

"Certains de mes camarades et moi, nous travaillions dans la fédération des étudiants, nous sortions beaucoup dans la rue. C'était une période très risquée, parce que nous étions en pleine dictature, mais nous organisions quand même des assemblées, nous allions à des protestations. Des espaces de super groupes se créaient, bien sociaux", se souvient-elle.

Toujours en lien avec la littérature, elle commence à s'intéresser au théâtre. À cette époque, les écoles des deux plus importantes universités de Santiago qui offraient des cours de théâtre étaient fermées. Mais elle décida quand même de passer les épreuves pour étudier le journalisme, en pensant qu'elle pourrait ainsi être écrivain. Mais juste l'année où elle a passé l'épreuve d'entrée à l'université, les deux écoles ont ouvert et elle a pu postuler pour des études théâtrales. Et elle ne le regrette pas. "Être journaliste n'aurait pas été la voie pour parvenir à être écrivain", dit-elle.

Elle commence alors à jouer, à construire des personnages avec son propre corps. Elle commence à combiner tout ce qui la passionne. Écriture, jeu de scène, et sans s'en rendre compte elle commence à prendre en charge sa vie.

Tout va de pair alors, en prenant plaisir à différents rôles. Elle court l'aventure d'être mère à 29 ans et décide avec son compagnon de longue date, sa radiographie faite homme, de fonder une famille. Le scénariste, dramaturge et écrivain Marcelo Leonartt est son pilier, l'a toujours été, depuis leurs premières rencontres à l'université durant leurs études de théâtre. "Nous sommes entrés la même année, moi je suis resté deux ans à l'école et elle a poursuivi, mais durant ces deux premières années nous avons accroché dans tous les sens du terme", affirme Marcelo. "Plus tard, nous avons pu faire une bonne mise en scène en tant que famille", affirme-t-il.

Le rêve de Nona est d'avoir une très grande famille, qui soit bruyante, avec de nombreux membres, une famille difficile à dissoudre. Pour le moment n'existent qu'eux trois, comme premiers membres d'un clan imaginaire. Dante, sept ans, est leur seul enfant, mais assez pour comprendre jusqu'à maintenant que sans s'investir les choses ne réussissent pas bien. Tout est jeu chez eux deux, comme si elle avait besoin de revenir à son enfance. "Nona, comme maman, est très affectueuse,"câlineuse", soucieuse, maman, compagne, amie de Dante", affirme sa mère. La relation avec son fils la transporte à la rencontre de ces moments d'écriture silencieuse, de vieille maison aux longs couloirs et cachettes secrètes, de rencontres avec des histoires qui veulent être racontées.

Des histoires qui ont où déboucher. Nona est aussi scénariste, en plus de son travail théâtral et littéraire. Et pas n'importe laquelle. Elle fait partie du staff de scénaristes des séries télévisées qui gagnent, celles qui reçoivent de nombreux prix.

Depuis 1998 elle a participé à l'écriture des feuilletons télévisés Iorana, Aquelarre, El Circo de las Montini, 16, 17, Los Treinta et Alguien te Mira. En remportant des prix comme celui du meilleur scénario en 2006 pour Los treinta et en créant une polémique au niveau du gouvernement pour Alguien te Mira. L'histoire de l'assassin qui tuait des femmes a provoqué des controverses parce qu'elle était retransmise sur la chaîne publique.

Mais cela n'a pas affecté l'équipe, ni le média, cela a juste interrompu la passivité de son travail. Enfermés entre les quatre murs d'une maison quelconque, ils construisent des histoires, tissant les personnages et construisant des scènes qui représentent un travail en commun.

"Ce sont de longues réunions, où chacun réalise une scène, après la construction préalable des personnages. Et quand chacun a sa scène, il la présente au groupe et on discute pour harmoniser et construire l'histoire", raconte-t-elle.

Des assassins, médecins, malades du sida, clowns, femmes dépitées, amants, trentenaires et vieux sans vie. Portraits logiques d'une société, histoires racontées depuis un monde imaginaire. Ce travail n'est que sa source de revenus, sans lui elle ne pourrait pas se consacrer à d'autres domaines.

Quand elle parvient à réunir un peu d'argent, elle arrête. Elle ne fait plus qu'écrire.

Quand cela se produit, le soutien de Marcelo est fondamental. Pour préserver les espaces de création le soutien de sa famille s'avère indispensable. Tous y participent. Tous sont habitués à fonctionner ainsi, elle ne peut pas toujours s'accorder ce luxe, et moins encore maintenant que ses obligations à cette étape de sa vie sont multiples. Et c'est que parallèlement à son travail de scénariste, elle a décidé de revenir au théâtre après s'en être éloignée durant presque dix ans. Elle suit actuellement un séminaire de jeu théâtral au théâtre La Memoria. Et elle répète l'œuvre "Kaspar", l'adaptation de Peter Hancke réalisée par Rodrigo Pérez, où Nona incarne une femme dure, despotique, qui poursuit la perfection dans le huis clos collectif d'une séance de jeu théâtral torturante.

Elle a récemment participé à la création du scénario du film 199 recettes pour être heureux d'André Waissbluth. Et au scénario du documentaire La ciudad de los fotógrafos [La ville des photographes] de Sebastián Moreno.

"Faire le scénario du documentaire m'a beaucoup plu. Cela est lié au type de littérature que moi j'aime faire. Le documentaire n'a pas de logique, il a un regard interne qui se construit depuis quelque chose de plus poétique ou plus atmosphérique. À la différence de ce qui se produit avec la fiction au cinéma ou à la télévision, qui est quelque chose de plus logique".

Pour jouer au théâtre, elle se sent encore très jeune, c'est pour cela qu'elle y est revenue, parce qu'elle sent que c'est une passion qui a besoin de beaucoup de pratique et de discipline. Dans les autres domaines, elle évolue avec aisance. Le rôle d'écrivain lui est plus facile. Sans cesser de ressentir le vertige des premières rencontres avec la page blanche, elle le prend avec naturel et reçoit de bonnes critiques.

"Je peux dire que Mapocho est le roman d'un écrivain qui ne cherche pas à plaire ni à vendre sa littérature, d'un écrivain viscéral qui emploie son propre langage, qui est aussi extrêmement populaire, mais surtout très réaliste, très chilien. Absolument déchirant. Si je dois la définir, je crois que Nona est un écrivain de premier plan, local et totalement universel", dit Jovana Skármeta qui connaît Nona en tant qu'agent de maisons d'éditions. En rigueur, elle fonctionne comme une machine. Tout en parallèle. Tout dans la discipline et la constance.

Chez elle, elle trouve son petit coin. Elle n'a plus peur de se retrouver avec des pièces sombres et des moments solitaires de fille unique. Elle a sa propre famille et en profite. Et c'est de là qu'elle veut regarder le monde.

Reconnue par tous comme une grande personne, son charme repose sur le fait de laisser des traces, de continuer à combattre comme elle l'a appris durant son adolescence.

— Maman, man... Viens vite, ça va te plaire ! C'est Dante qui vient la chercher à la cuisine. Elle, avec ses boucles et son allure de femme, court derrière lui. Elle court comme si elle courait dans son ancienne maison. Elle court comme Nono, celle qui veut aller à la recherche de ce rêve.

Marcelo reste dans la cuisine. Quand elle revient en riant il lui demande en quoi consistait l'urgence. Et elle répond avec plaisir :

— C'est que sur le jeu de l'ordinateur de Dante, Tom finalement mange Jerry. Il a gagné.