Alberto Barrera Tyszka
Dire délicatement la violence

Échappée | Alberto Barrera Tyszka

"L’ABC d’Alberto Barrera"


ENTRETIEN #1

Par Manuel Felipe Sierra

ABC de la semana | Janvier 2012

Source


Le pouvoir et la société se sont organisés autour de Chávez. Croire en l’alternance et au changement est déjà une victoire pour les Vénézuéliens. Il y a une réjouissante émergence de nouveaux narrateurs et des travaux d’enquête journalistique, souligne le narrateur et chroniqueur de la presse nationale.

Il appartient à la génération de César Miguel Rondón, Leonardo Padrón, entre autres, qui ont assumé l’héritage de José Ignacio Cabrujas et Salvador Garmendía dans la réorientation du feuilleton vénézuélien. Mais en plus il est reconnu comme l’un des romanciers vénézuéliens au plus grand rayonnement international, et il maintient depuis plusieurs années une chronique hebdomadaire dans le quotidien El Nacional. Depuis quelques semaines son dernier roman, Rating, est demandé dans les librairies. Alberto Barrera Tyszka offre ses réflexions aux lecteurs de ABC de la Semana.

« La possibilité qu’il n’y ait pas une seule version de l’histoire fait du bien au pays ».
Alberto Barrera Tyszka

Ton dernier roman, Rating, par son titre, renvoie logiquement à ton travail d’écrivain de feuilletons télévisés. Mais en plus, il correspond à une certaine tendance de tes livres courts, emphatiques, comme La maladie, ton roman précédent distingué en Espagne par le prix Heralde 2006.

Disons que l’idée du roman bien qu’il s’agisse d’une histoire dans le contexte de la télévision, a beaucoup à voir avec certaines passions humaines, et la façon dont sur une chaine de télévision connaissant une crise d’audience, un type cynique de retour se voit obligé à travailler avec un jeune homme plein d’illusions et comment ces deux vies se croisent. Et comme tu le dis justement, le titre essaye de donner une sorte de définition de ce qu’est cette angoisse sur le marché. Le roman est plus ou moins lié à la réalité, dans la mesure où il y a un vice-président d’une chaine en crise qui pense qu’il peut obtenir un rating important en inventant un reality show avec des laissés-pour-compte. Et justement, je pense que la réalité dépasse la fiction quand je vois un peu ce qui arrive aujourd’hui dans le pays, avec la question des laissés-pour-compte.

En plus de ton expérience à la télévision, tes romans ont connu le succès et tu es l’un des écrivains vénézuéliens avec le plus d’audience internationale, largement connu du public au Mexique où tu as travaillé longtemps, et aussi du public espagnol. Comment vois-tu la littérature latino-américaine depuis l’extérieur ?

Il y a un élément important. Longtemps, tous les écrivains latino-américains souhaitaient passer par l’Espagne, ou nous pensions que la légitimisation de nos œuvres se trouvait en Espagne.

Cela a commencé avec le célèbre « boom » latino-américain des années 60 ?

Exactement. Ce qui arrive c’est que la crise économique mondiale a fini par renvoyer la balle et d’une certaine manière, les maisons d’édition espagnoles aujourd’hui reconnaissent et pensent qu’elles vont devoir vivre de la production de l’Amérique latine. Les lecteurs espagnols ne veulent plus d’écrivains latino-américains qui « fassent un coup d’éclat », « un tabac » en Espagne, mais des écrivains latino-américains qui se vendent bien sûr en Espagne, mais aussi en Amérique latine, parce que l’on reconnaît que l’Amérique latine est un marché important.

Et en plus en expansion…

Oui, parce qu’en plus beaucoup de choses sont en train de se faire. Je crois qu’avant la littérature latino-américaine était comme une seule marque et que cela était lié au « boom », au « réalisme magique », mais il y a une grande diversité de la littérature latino-américaine, on écrit des choses très différentes, et la diversité est un peu aussi ce qui la définit et cela est très significatif.

Tu as travaillé longtemps à la télévision mexicaine et tu connais bien ce pays. Tu as récemment participé à plusieurs manifestations dans des villes mexicaines. Aujourd’hui, la société mexicaine est secouée par le phénomène de la violence, la guerre des cartels et l’explosion du trafic de drogue. Comment cette activité intellectuelle se déroule-t-elle dans un climat aussi convulsif ?

La présence du trafic de drogue a toujours été très forte dans la mesure où c’est un pays frontalier, ce qui facilite un grand transit vers le grand pays consommateur que sont les États- Unis. Mais il y a ici l’ingrédient du gouvernement de Calderón qui d’une certaine manière signifie l’État déclarant la guerre au trafic de drogue et cela a mis le pays dans une situation très difficile, très agitée, avec une violence spectaculaire et un solde de 50 000 morts par an.

Face à une année d’élections

C’est une véritable guerre…

Oui, bien sûr. Il y a une guerre entre cartels, il y a une guerre de l’Armée contre le trafic de drogue et il y a une violence de 20 assassinats quotidiens, d’exécutions après lesquelles on jette les têtes des victimes dans la mer, de personnes pendues à des poteaux. Alors, il y a quelque chose qui secoue beaucoup la société tout le temps, c’est la violence qui s’étend du nord vers le reste du pays. Je crois que c’est une société qui se représente un peu à partir de cala et bien sûr, face à une année d’élections cela complique aussi le panorama.

Une année électorale qui promet le retour du PRI…

Entre autres choses, c’est ce qu’on dit, que ce sera le retour du PRI. La résurrection de ALMO aussi, de López Obrador, une personne en laquelle personne ne croyait et qui vient de réapparaître subitement et je crois que cela peut constituer un facteur de polarisation.

Penses-tu que López Obrador, qui a dénoncé une fraude durant les élections présidentielles de 2006, pourrait être un facteur décisif à la fin de la compétition ?

Oui, parce que je crois qu’il y a beaucoup de gens disposés à ne pas voter pour le PRI et à donner une chance à López Obrador. Il faudrait voir comment tout cela va se définir, mais cette année s’annonce tendue, polarisée ; le tout sous l’angle de cette question : Sommes-nous une société dominée, gouvernée secrètement par le trafic de drogue ou pas ?

Comme ce qu’a vécu la Colombie pendant longtemps et continue à le vivre d’une certaine manière. Mais dans le cas du Mexique, comme tu le soulignes, les choses sont aggravées par la proximité du grand marché de consommation que sont les Etats-Unis.

Bien sûr. Depuis 10 ou 15 ans, les chiffres ont commencé à révéler l’augmentation de la consommation interne au Mexique et l’une des explications apportées est que les narcotrafiquants ne payaient plus avec de l’argent parce que l’opération était très difficile et payaient avec de la marchandise, il fallait donc que la consommation augmente au Mexique, ce qui a amené de nouveaux problèmes à la société mexicaine.

Pour en revenir au Venezuela, on perçoit dans le pays une sorte de « boom éditorial » dans des proportions encore très modestes, mais il y a une émergence de nouveaux écrivains, on publie de nombreux romans et des travaux de journalistes et il y a comme une revalorisation de nos narrateurs.

Je n’ai pas peur de le dire bien qu’il y ait des gens qui n’aiment pas le terme, moi oui je crois qu’il y a un réveil de nous autres Vénézuéliens et même en nous apercevant que nous ne sommes pas aussi non lecteurs que nous le pensions ; que nous sommes une société qui lit effectivement. J’ai aussi pensé que pour l’Amérique latine nous sommes par exemple grands lecteurs de journaux, de revues ; et avec cette situation que nous vivons aujourd’hui le journalisme est un peu débordé et nous Vénézuéliens voulons en savoir davantage à propos de notre histoire, davantage sur ce qui nous arrive, comprendre pourquoi nous en sommes là, ce qui nous arrive, et là, le discours de la recherche est présent. Mais également le discours journalistique et même le discours littéraire. Tous ces romans historiques par exemple, qui ont remporté un tel succès dernièrement sont en lien avec cela, je crois.

Loi vs Medias

Il y a aussi la question de la télévision. Tu as commencé comme scénariste avec l’apogée du feuilleton télévisé national et quand le produit vénézuélien était côté au plus haut à l’extérieur. Maintenant la situation a changé : il existe l’autocensure et l’ombre menaçante de Conatel. Jusqu’à quel point cela modifie-t-il le comportement des téléspectateurs, disons du public ?

Et bien c’est difficile, parce que le cas vénézuélien est très particulier. C’est-à-dire, la Loi Resorte pèse sur quiconque souhaite réaliser une production nationale de toute nature. Si on veut produire une fiction, on est sous la menace possible de ne pas obéir à cette loi. Alors, cela revient à vivre sous la suspicion ce qui est terrible pour la créativité, parce qu’il faut retourner l’œuvre dans tous les sens, parce qu’il faut faire très attention à ne la transgresser d’aucune manière. Cela se produit avec les feuilletons télévisés qui reposent sur les conflits, et il est compliqué de savoir quand ces derniers transgressent ou pas ce qu’établit la loi. D’autre part, les médias se sentent constamment menacés, et cela fait que leurs productions soient toujours plus prudentes, à la différence de l’époque où les produits avaient des référents réels tirés de la vie quotidienne.

Depuis une période antérieure au processus chaviste, tu tiens une chronique hebdomadaire dans journal El Nacional, et tu y analyses la politique vénézuélienne à partir de la perception des gens, de la vie, plus que des formulations théoriques. Quelle est ta vision du pays en ce moment et les possibilités au regard des prochaines consultations électorales ?

Tout est très complexe et difficile. Il y a différentes choses qui me semblent encourageantes. Tout d’abord, je te dirais que quelque chose de très important est que l’alternance est devenue maintenant une hypothèse crédible, c’es-à-dire, il est clair que le chavisme se verra obligé de prendre en compte la possibilité de l’alternance et du changement, et je crois que cela est déjà une victoire pour la société vénézuélienne. Parce que lorsque ce gouvernement s’est mis en place d’une certaine manière l’idée d’alternance s’est retrouvée en suspens parmi les Vénézuéliens. La révolution était pour toujours, pour l’éternité, et ne s’achevait que lorsque ses objectifs finaux se concrétisaient et d’une certaine façon le gouvernement et le pouvoir parlaient toujours depuis l’éternité et le fait que maintenant le changement commence à être une idée, bien que fragile encore, il me semble que c’est un grand pas en avant. Bien entendu, il nous manque énormément de choses en tant que société ; je crois que l’une des choses qu’il convient de faire est de dépolariser le pays, je crois que la polarisation nous rend médiocres, nous simplifie, et je crois que seule la complexité peut nous sauver en tant que Vénézuéliens, que société. Fondamentalement, la polarisation sert le gouvernement.

Et c’est pourquoi elle l’encourage…

Évidemment, ce n’est pas un secret, le message de Chávez à ses partisans a été qu’il faut re-polariser. Je crois que depuis l’opposition et le reste de la société ce qu’il faut penser est plutôt comment nous voir avec une complexité en quelque sorte plus grande que cette simplicité du qui n’est pas avec moi est un putschiste, un apatride, etc.

Ce qui signifie que tu paries sur un scénario optimiste à court terme…

Je suis optimiste par nature, bien que l’optimisme soit quelque chose d’irrationnel je vais l’être et j’aspire à ce que oui, je crois que parmi les scénarios posés l’opposition est pour la première fois fermement unie et a beaucoup appris. Nous venions d’une grande tradition d’erreurs et tout cela a eu un prix très élevé, mais c’est un effort important. Bien entendu, encore plein de faiblesses et de risques qu’il faut assumer, en plus de l’existence d’un pouvoir qui connaît les faiblesses et les fractures de l’opposition et qui tentera de les approfondir par tous les moyens. Autrement dit une année encore, d’ici à octobre, très difficile pour nous.

Il y a une question très importante pour la situation politique qui est l’évolution de la maladie de Chávez.

Oui, de toute évidence, parce que c’est une société et un pouvoir qui se sont organisés autour de la personne de Chávez. S’il y a un régime personnaliste dans le monde c’est celui-ci, encouragé par Chávez et avec la complicité de tous ceux qui l’accompagnent et qui savent qu’ils ne parviendraient même pas au coin de la rue sans lui. Ici le charisme s’est transformé en une espèce de système, alors quand survient un imprévu aussi terrible que la santé, cela met soudain en crise tout sans qu’il y ait de coupables.

L’aggravation de la santé de Chávez serait un dénouement curieux parce que l’on ne pourrait pas parler de victoires ni de défaites politiques.

Oui, tout à fait inattendu. C’est l’histoire que l’on est sur le point de voir et nous ne savons pas encore ni ne le pouvons, en prévoir le dénouement.