Alberto Barrera Tyszka
Dire délicatement la violence

Échappée | Alberto Barrera Tyszka

"Les victimes de la violence n’ont pas d’adjectifs, elles ne sont que des victimes"


ENTRETIEN #1

Par Julio A. Fariñas

La voz de Galicia | Novembre 2009

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Alberto Barrera Tyszka scénariste, poète et narrateur venezuelien, prix Heralde du roman en 2006 « Les victimes de la violence n’ont pas d’adjectifs, elles ne sont que des victimes ».

Pour le biographe d’Hugo Chavez, la violence est l’une des angoisses les plus ressenties dans son pays, surtout dans les secteurs populaires, qui sont ceux qui en souffrent le plus.

Le scénariste, poète et écrivain vénézuelien Alberto Barrera est un profond connaisseur de la réalité crue actuelle de la République Bolivarienne du Venezuela, marquée dans une large mesure par un personnage de la biographie la plus rigoureuse et la moins complaisante – Hugo Chávez sin uniforme [Hugo Chavez sans uniforme] duquel il est coauteur. La semaine dernière il a présenté en Espagne Crímenes [Crimes], un livre de contes qui condensent le plus cru de la réalité vénézuelienne actuelle. Le lien entre les dix récits est précisément la violence dans ses différentes formes. Quelques heures avant de rentrer à Caracas il a parlé avec La Voz de son nouveau livre et de la violence, la plus importante préoccupation des hommes de bien de son pays.

Ne pensez-vous pas que celui qui connaît d’un peu près la réalité du Venezuela, les contes de Crímenes, en particulier « Balles perdues », il va les lire plus sur le mode de la chronique noire que de la fiction ?

Le problème des genres littéraires est complexe. Ils se croisent toujours davantage, il y a davantage de genres hybrides, frontaliers. Cependant, dans le cas de Crímenes, et dans « Balles perdues », il s’agit absolument d’un exercice de fiction. Bien sûr le référent est proche pour tous les Vénézueliens, mais il n’y a rien qui soit vérifiable ou qui fasse partie d’un exercice journalistique classique.

Mais dans « Balles perdues », où s’arrête la réalité et où commence la fiction 

Cela fait partie de la littérature même, se produit avec tout texte. « Balles perdues » est, à la fois, fiction et réalité. Partie d’une histoire que j’ai inventée, mais qui pourrait bien s’être produite ou ressembler à beaucoup d’autres. Elle dialogue avec l’expérience du lecteur. En littérature tout est vrai. Sinon, tu n’y crois pas.

C’est un récit romancé de ce qui s’est passé le 11 avril 2002 lors de événements sanglants de Puente Laguno ?

Non. Absolument pas. Ce jour-là je n’étais même pas à Caracas. Si bien que je n’ai pas non plus de vécu personnel, direct, de ce qui s’est passé. Bien sûr que le conte fonctionne avec le référent général de la violence politique dans le pays. Mais il ne fait pas allusion à un fait en particulier, concret.

Au sein des familles vénézueliennes, la polarisation qu’a généré le nouveau régime et que vous reflétez si bien dans le récit « Balles perdues » persiste-t-elle ?

La société vénézuelienne reste extrêmement polarisée. Et chaque fois que nous entrons dans une étape électorale elle se polarise davantage. Surtout parce que la stratégie électorale du gouvernement est basée sur la polarisation. C’est ce qui a apporté des dividendes à Chavez. Sauf que le passage du temps a aussi produit de l’usure, même dans la confrontation. Apparemment, selon les statistiques, la part de la population qui rejette le radicalisme des deux côtés, qui n’est ni pour la Gouvernement ni pour l’opposition est chaque fois plus grande.

La manipulation de l’information concernant le phénomène de la violence persiste ?

Le Venezuela est, dans une large mesure, une télé-démocratie. Le Gouvernement tout autant que l’opposition fonctionnent beaucoup à travers les medias. Nous vivons quotidiennement dans une forte confrontation médiatique qui produit différentes versions d’une même réalité. Ce que nous avons le plus perdu au Venezuela est la vérité, la certitude d’une vérité commune en laquelle tous, bien que nous soyons de différents bords politiques, nous puissions croire.

Caracas est considérée comme la ville la plus violente du monde après Ciudad Juarez, les Vénézueliens sont-ils résignés à cohabiter ainsi ?

La violence est l’une des préoccupations et des angoisses les plus sensibles dans le pays. Surtout dans les secteurs populaires, où se commet la majorité de ces crimes. C’est aussi un problème d’image très fort pour le Gouvernement, qui a toujours dit que la délinquance était une conséquence de la pauvreté. Et, sans doute, la relation entre les deux est évidente. Sauf que maintenant, quand les statistiques officielles insistent pour claironner que le Gouvernement a diminué substantiellement la pauvreté, on ne comprend pas pourquoi la délinquance a alors augmenté substantiellement. Ou bien la théorie est erronée ou bien les chiffres mentent. Je crains moi que ce ne soit la dernière solution.

Les spécialistes du phénomène de la criminalité au Venezuela soulignent habituellement qu’il y a beaucoup de violence absurde. Combien des 14 000 assassinats de l’an dernier et/ou des presque 19 000 avec lesquels on prévoit que se closent les statistiques de cette année considérez-vous qu’ils sont « des militants de l’apathie », comme Henry, le protagoniste de « Balles perdues » ?

Je crois que toute violence est absurde. Il est absurde qu’une balle perdue dans une rixe entre bandes tue une petite fille de six ans. Il est absurde qu’on te vole ton sac et qu’on te mette deux tirs. Il est absurde qu’on t’enlève quelques heures pour te prendre 500 dollars et, en plus, que tu puisses être blessé ou tué. Dans cette perspective, il n’existe pas de violence logique, cohérente. En ce sens aussi, je ne sais pas comment qualifier les victimes. Les victimes de la violence n’ont pas d’adjectifs, elles ne sont que victimes. C’est suffisant.

Dans ce contexte, que pensez-vous de l’initiative de Chavez d’interdire la commercialisation des jeux vidéos avec des éléments violents comme solution au problème ?

Cette initiative est née à l’Assemblée Nationale, contrôlée par le Gouvernement. C’est une tentative de régulation qui semblerait convenir davantage à Stockholm qu’à Caracas. Bien sûr que c’est quelque chose qui en dehors du contexte peut être pondéré, examiné…Mais qui dans le contexte vénézuelien semble absurde. Les chiffres officiels disent qu’il y a plus de six millions d’armes illégales au Venezuela. La situation de la justice et des prisons est terrible. La violence verbale qui s’exerce depuis les plus hautes sphères du pouvoir est incroyable. L’Assemblée devrait avoir d’autres priorités.

Combien d’années de vie donnez-vous à la Cinquième République ?

Il est très difficile de le savoir. L’une des tragédies du pays est qu’il n’y a pas d’opposition politique forte, unie, avec un projet alternatif pour le pays. Cela renforce beaucoup Chavez. D’un autre côté, le Gouvernement a séquestré l’État, a suspendu dans le pays le sens de l’alternance. Chavez a déjà dit qu’il veut rester au pouvoir «  jusqu’à ce que son corps endurera ». Cela ne dépend pas de lui, cela dépend de ce que la société vénézuélienne le lui permette.