Alberto Barrera Tyszka
Dire délicatement la violence

Échappée | Alberto Barrera Tyszka

"Autour de Barrera Tyszka"


CHRONIQUE #2

Par Roberto Lovera De-Sola Lovera

Analitica | Octobre 2011

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Commençons avec Elias Canetti (1905-1994), le Bulgare Prix Nobel (1981), quand il a défini l’écrivain en disant : « Un écrivain serait…quelqu’un qui accorde une importance particulière aux mots ; qui évolue à son aise parmi eux, ou parfois mieux que parmi les être humains ; qui se donne aux deux, bien qu’en ayant davantage confiance en les mots ; qui les détrône de leurs fauteuils de cérémonie pour les introniser ensuite avec davantage d’aplomb ; qui les palpe et interroge ; qui les caresse, lime, polit et peint, et qui après toutes ces libertés intimes est même capable de s’occulter par respect pour eux. Et si parfois il peut bien apparaître comme un malfaiteur envers les mots, la vérité est qu’il commet ses méfaits par amour » (La conscience des mots, Mexico, Fondo de Cultura Económica, 1982, p.353). L’écrivain est, souligne aussi Canetti, celui qui a toujours une oreille alerte pour percevoir ce qui arrive près de lui (p.358) et, dit-il, « il doit maintenir ouverts les canaux de communication entre les hommes. Ils devraient pouvoir se métamorphoser en n’importe quel être, même le plus infime » (p.357). Entrons maintenant dans deux des livres d’Alberto Barrera Tyszka (1960). Commençons par celui qui a internationalisé son nom, La maladie (Caracas, Anagrma/Alfa, 2006, 168 p.), pour lequel il a obtenu le prix Heralde en Espagne (2006) et grâce aux traductions duquel, en français aux éditions Gallimard et en anglais chez Mclohese il a reçu deux nouvelles distinctions, à Paris le prix Femina et à Londres finaliste du prix du meilleur roman étranger en 2010.

La maladie

La maladie a un thème sérieux, triste et inquiétant. Mais c’est aussi une question quotidienne : nous savons tous que nous devons mourir. Mais c’est une aventure grave de voir mourir ses parents. Mais beaucoup plus douloureux quand le rejeton est médecin et fils unique qui est attaché à son père par une profonde relation de vie, plus sincère que celle de la plupart des enfants. Et pour le médecin habitué à veiller sur la vie, à soigner ses malades, le mal incurable comme celui dont souffre son papa est une affaire qui le prive de tout sens humain. Cela l’occupe davantage, ce qu’il endure est si intense, qu’il délaisse sa consultation, même celle d’un patient hypocondriaque, qui pâtit d’une souffrance psychique. C’est là que le patient imaginaire entre en relation avec une infirmière du médecin. Et l’une des grandes énigmes du livre est ce qui arrivera au psychosomatique et à la secrétaire affectivement. Mais pour le médecin Miranda tout s’arrête face aux souffrances de son géniteur, et surtout devant la conscience qu’il a, que nous voyons se développer dans l’œuvre, que ce mal est incurable, qu’il va se terminer par le décès.

La maladie brille resplendissante sur le roman d’aujourd’hui parce qu’il traite d’une tragédie, d’un drame intime. À une époque comme la nôtre qui exalte la jeunesse et la beauté, qui oublie la vieillesse et les souffrances des gens, dans La maladie le centre est l’amour, la relation intense que cet enfant exceptionnel ressent pour ce père qui au lieu de se remarier, quand son épouse est morte, s’est employé à élever son fils, à le former sentimentalement, à laisser une belle et profonde trace en lui. C’est peut-être en cela que réside la plus grande beauté et la tension de La maladie, dans le fait de nous montrer que ce que fuit autant la société de notre temps, les maladies, est la seule façon qu’a ce fils de s’occuper de cet être aimé plus que tout qu’est son père. Et pour être près de lui, il abandonne tout pour suivre ainsi les derniers pas du père, qui plus d’une fois, n’a pas d’autres possibilités, fuit ses conseils et obtient pour la dernière fois, ils ne lui feront pas mal, les beaux plaisirs interdits, fuyant pour quelques heures le fils médecin qui a fixé ce qui doit être fait pour allonger le plus possible la vie de son papa.

Et c’est un jour, quand se produit la poignante scène finale, qui vaut pour tout le roman de Barrera : quand le fils voyant que le père agonise se couche à ses côtés et l’embrasse tendrement en attendant la fin.

Les dix contes de Crímenes

Avec le splendide volume Crímenes (Barcelone, Anagrama, 2009, 161 p.) entre les mains nous devons réitérer une fois encore notre opinion selon laquelle le conte est un genre central de la narration vénézuelienne. Et ce n’est pas parce que notre roman n’est pas fameux sinon parce que le conte est toujours essentiel, raison pour laquelle la majorité de nos romanciers a cultivé le conte, et non, comme on l’a cru, comme voie pour cultiver une plus grande narration sinon en lui-même, tels les cas de conteurs impeccables comme les maîtres Romulo Gallegos (1884-1949) ou Arturo Uslar Pietri (1906-2011). Les exemples sont nombreux, les adeptes de la seule narration brève sont peu nombreux, ce qui ne veut pas dire qu’ils soient mineurs, tels les cas de Gustavo Diaz Solis (1920) ou Alfredo Armas Alfonso (1921-1990) habiles dans leur création. Et que le conte est essentiel non seulement nous le disent en ce moment Crímenes mais aussi En rojo (Caracas, Alfa, 2011, 174 p.) de Gisela Kozak, Las rayas (Caracas, Alfa, 2011, 142 p.) de Rodrigo Blanco ou Actos de salvajismo y otros cuentos (Caracas, Mondadori, 2009, 157 p.) de Milagros Socorro. Et ce que nous affirmons est en rapport avec les façons de narrer que nous trouvons dans Crímenes, ces contes toujours beaux, précis, habiles et en tension, si intensément agoniques, si plein de malaise, « cette faute invisible, sans corps » (p.127), comme nous le lisons dans « Anoche ». Ces narrations ont si bien été accouchées que par moments on aurait envie de les dire parfaites parce que rien n’est en trop et que rien ne leur manque. Ce sont, bien sûr, des fictions, développées au cours du temps, qui « est imbattable » (p.73) comme on peut le lire dans « Balles perdues ». N’oublions pas, même si cela paraît évident, don Antonio Machado (1875-1939) l’a déjà dit, la littérature est « mot dans le temps ». Et ces récits par ailleurs gratifient toujours le lecteur qui les suit. Et toujours, face à eux, nous sommes face à la littérature, face à l’acte de créer avec le mot. C’est pourquoi nous lisons dans « La correspondance des autres » : « Il vaut mieux raconter un assassinat que le commettre. La littérature comporte moins de conséquences que la vie. » (p.30), mais sans la vie la littérature n’existerait pas, miroir de la condition humaine, du vivre.

Ces Crímenes de Barrera nous insinuent que leur auteur emploie le mot crime dans un sens latent, au-delà de la seule « action volontaire de tuer ou blesser quelqu’un », ou comme simplement un énorme délit, sans doute impardonnable, l’action toujours déplacée et répréhensible, comme l’indique le dictionnaire de la royale définisseuse. Plutôt dans le sens de cet acte qui, sil n’ôte pas la vie, est destructeur, pour la vie intime aussi , comme ce pourrait être le cas d’histoires de couples que nous lisons ici comme « La nada » ou « Por qué a las mujeres no les gustan las películas pornográficas ? », aussi destructrices que peut l’être le déroulement de la vie de ce guerillero raté de « Las venas abiertas ».

Et au cœur de Crímenes, surgissent les grandes questions, telles que « Qu’est-ce qui l’emporte ? L’amitié ou le désir ? » (p.40) de « Una historia mexicana », ou cette autre, de « Perros » : « nous finissons toujours otages de choses qui naturellement n’ont aucune importance » (p.81). Ou tout ce que pose le récit « Balles perdues » sur le fait que nous reviendrons.

Ces récits

Aussi bien dans « La nada », dans « Una historia mexicana » que dans « Por qué a las mujeres no les gustan las películas pornográficas ?  [« Pourquoi les femmes n’aiment-elles pas les films pornographiques ? »] Barrera nous place devant ce qui est certainement le grand thème intime de notre époque : les couples, leurs rencontres et leurs séparations, guettées avec une acuité sans pareille par le grand Woody Allen (1935) dans plusieurs mémorables films et 0588). Ici dans « La nada » se trouve la grande question de tout couple quand le désir s’épuise, « Depuis cet après-midi, ils n’ont pas cessé d’être ensemble. Maintenant, en évaluant le passé, ils se demandent parfois ce qu’est devenue toute cette fureur, toute cette passion folle » (p.17), « Bien sûr qu’ils n’espéraient pas que cela dure toujours. Tout le monde sait que le désir aussi a un âge » (p.17), maintenant «  Il ne leur restait plus…que la nostalgie. Une tendre nostalgie qui les aidait à être ensemble. Ce qu’ils aimaient le plus est ce qu’ils furent un jour » (p.17-18). Ou le possible : « Rafael pensait plutôt que l’amour s’était transformé, que maintenant il avait d’autres obsessions, d’autres faiblesses, d’autres façons de s’exprimer. Les affections sont comme le fleuve d’Héraclite. Personne ne s’y baigne deux fois » (p. 8). Tout finit par rester calme, « Le rien ne saigne pas » (p.24). Dans « Una historia mexicana » c’est le compte-rendu de quelqu’un qui entre dans une maison et qui lorsqu’il s’en va emmène l’épouse de l’autre. De là l’interrogation : « Qu’est-ce qui l’emporte ? L’amitié ou le désir ? » (p.40). Ils ont été découverts, comme toujours, l’amour ne peut pas se cacher. Ici continue à vivre l’observation de Stendhal (1783-1842), maître en la matière, « les passions sont capricieuses ». De son côté, dans « Por qué a las mujeres no les gustan las películas pornográficas ? » nous observons l’événement. Le mari a un accident, son épouse l’accompagne à la clinique, et là apparaît une jeune femme qui lui dit : « Je suis Gladys la petite amie de Rodrigo » (p.34), c’est-à-dire de son mari. Il y a trop de mots pour la glose de ce conte intense, bien que nous ne puissions toujours pas nous expliquer pourquoi l’auteur a choisi ce titre, qui n’et qu’un moment à peine de ce que l’on raconte, un simple accident d’un seul jour.

Deux de ces récits relèvent de la littérature dans la littérature. Ainsi « La correspondance des autres», sur un atelier d’écriture dans une prison ou « Escritores famosos », où un professeur de littérature créative finit par plagier les histoires de ses élèves. D’autres touchent la vie quotidienne comme « Perros », « Anoche » ou « Un asunto sentimental », le premier avec l’histoire d’un chômeur, le second ce dont on se souvient durant les heures d’une gueule de bois.

Si ce livre de Barrera ne nous proposait pas autant de réflexion, nous en serions presque à dire que « Un asunto sentimental » est le meilleur de l’ensemble. Il commence par un fait de cet acabit : une épouse « a abandonné son mari pour aller à Miami chercher fortune » (p.87). Et lui reste seul. Mais ce n’est que le début, ensuite nous nous rendons compte que nous avançons dans un mémorable récit sur un voyage vers la nuit, vers la fin, toujours au milieu de la nuit dangereuse du Caracas d’aujourd’hui, avec toutes les absurdités actuelles, avec toute son horreur. « Las venas abiertas », de leur côté, avec l’en-tête « l’idiot latino-américain », s’offre à nous comme une histoire très bien brossée de l’échec de la guerrilla des années 60, mais vue par les yeux de ceux qui en ont souffert : les enfants abandonnés par leurs parents insurgés pour qui l’utopie révolutionnaire fut plus importante. C’est la chronique de l’effondrement total. C’est un nouvel apport aux livres qui font état de cette douloureuse expérience frustrée.

Lettres d’aujourd’hui

« Balles perdues » requiert des observations spéciales. Il a besoin selon nous de remarques préalables car ce récit nous amène dans les entrailles de la littérature qui s’écrit parmi nous en cette période tragique, du moins à une partie d’elle parce que tout ce qui s’écrit aujourd’hui ne touche pas ces parages.

Ce domaine a été délimité ainsi par Ana Teresa Torres (1945) quand elle écrit : « ‘ le roman de Chavez’ que certains commencent déjà à poursuivre, pourrait très bien déchaîner [aussi] un besoin d’une écriture du privé, de protection de l’intime qui a souffert et résisté à tant de menaces… je constate que ces dernières années j’ai lu davantage à propos du totalitarisme que durant presque toute ma vie antérieure. J’ai compris comme cela à cet âge si tardif que le totalitaire consiste à obliger le citoyen à se diluer dans le « peuple », pour qu’ensuite, au nom du peuple, on puisse faire n’importe quoi contre le citoyen. Cette expérience qui est la mienne (la nôtre) restera pour la littérature, mais ne jouons pas au commissaire. Écrivons en liberté et laissons-la apparaître » (« Cuando la literatura venezolana entró en el siglo XXI » dans Plusieurs auteurs : Nación y literatura. caracas, Equinoccio, 2006, p.923).

C’est là la chronique d’une quantité infinie d’événements qui nous inquiètent, ceux d’une nation où nous sommes tous « étourdis et confus » comme l’a écrit Maria Dolores Ara (« La cultura literaria en Venezula » dans Pluseurs auteurs : Aproximación a nuestra cultura. Caracas, Fundación Venezuela positiva, 2011, p.187).

Toutes ces manifestations sont présidées par les vers de Yolanda Pantin (1954), tant dans son superbe, et sans doute prophétique, poème El hueso pélvico (Caracas, Eclepsidra, 2002) comme dans les poésies de son livre País (Caracas, Fondation Bigott, 2007, 176 p.), un recueil profondément politique même si beaucoup de ses lecteurs ne l’ont pas perçu.

Parmi ses autres manifestations, en plus des contes de Barrera que nous allons évoquer, nous pouvons mentionner le récit « Carta de una viuda de la guerra cvil » de Milagros Cata Gil (1951), à propos d’une femme qui a perdu son compagnon dans les assassinats du 11 avril 2002 (dans Luz Marina Rivas, Las mujeres toman la palabra, Caracas, Monte Avila Editores, 2003, p.143-150) ; le récit « Del corazón todavía », (de En lugar del corazón, Caracas, Bid, 2008) de Silda Cordoliani (1953), sur une disparition et un exil ; « Los vicios de la maestra Ayala » de Actos de salvajismo y otros cuentos (Caracas, Mondadori, 2009) de Milagros Socorro (1960), à propos d’un village assiégé par l’intolérance ; les romans Nocturama (Caracas, Alfa, 2006) de Ana Teresa Torres, est, dans sa grande métaphore, la Caracas détruite par le chavisme ; El último fantasma (Caracas, Alfaguara, 2008) de Eduardo Liendo (1941), le dernier règlement de comptes de la gauche avec le léninisme : Un hombre de aceite (Caracas, Bid, 2008) de José Balza, à propos d’un personnage de cette période et La advertencia del ciudadano Norton (Caracas, Alfa, 2010) de Karl Krispin (1960), autour de la polémique, à travers des courriels, le nouveau genre littéraire, entre un démocrate et un adversaire de la globalisation. Le théâtre, qui fut le genre le plus en pointe dans ce registre, les pièces Ambas tres et C.I.N.K.O. de Javier Vidal (1951).

À tous ces textes, il faudra ajouter, sur un registre plus détaillé, les passages de diverses œuvres qui touchent ces questions de notre vie politique, les souffrances, les douleurs et les épreuves de cette société.

Nous avons qualifié cette période de jours tragiques, cela constitue une inondation très bien dessinée par Barrera dans l’un des contes de Crímenes. Ainsi quand dans « Balles perdues » il parle du « tourbillon de ces mois » (p.75) ou quand nous lisons dans « Escritores famosos » : « À ce moment-là on ne parlait pas d’autre chose que de politique. Le pays tout entier était intoxiqué » (p.104), et dans le même conte : « Et moi, simplement comme cela, sans rien comprendre, sans savoir quoi faire, sans savoir si rester ou fuir, sans savoir dans quel pays je vis » (p.113).

Ou ce que pense le professeur cynique de « Escritores famosos », « Selon ses calculs, plutôt tôt que tard, la révolution bolivarienne forcerait le monde à poser ses pupilles instables sur le Venezuela. Enfin nous avions une grande opportunité ! Nous devions commencer à écrire, immédiatement, des récits de résistance, des épisodes dramatiques de Latino-américains poursuivis, des récits chargés d’un difficile héroïsme en lutte permanente contre la menace totalitaire » (p.102), « Nous étions déjà les futurs écrivains dissidents du pays » (p.105). C’est pourquoi il recommanda instamment à ses élèves Marina Tsvietaieva (1892-1941), considérée par Joseph Brodsky (1940-1996) comme la plus grande poétesse russe du XXe siècle, plus que Ana Ajmatova (1899-1966), ce qui est déjà beaucoup dire, surtout pour son poème « Pour le Nouvel an ! » (1927) écrit à la mort de Rainer María Rilke (1875-1927), poétesses victimes toutes deux du stalinisme. Mais le professeur qui dit cela et recommande pareilles lectures finit par commettre son propre crime : il plagie ses élèves. Ce récit permet à Barrera de nous replacer dans l’atmosphère littéraire de cette période, des plis de laquelle provient le plus vrai de notre fiction actuelle.

Pour sa part, le conte « Balles perdues » fait écho à tous les textes cités plus haut. Il rend compte de la présence dans notre milieu des Balles perdues : « des balles qui vont et viennent, tombent là où elles de devraient pas, se trompent, entrent dans d’autres corps, arrivent là où elles n’ont pas été invitées. Balles sans responsable. Balles sans origine connue. Balles qui se baladent. La trajectoire déviée. Il faut être attentif. N’importe qui peut en recevoir une » (p.72). Nous sommes témoins dans « Balles perdues » de la disparition d’un membre d’une famille, d’un clan lui aussi (p.57), divisé entre escuálidos et chavistes comme la moitié de la société vénézuelienne. Et la présence « du débat public exacerbé qui enveloppait la société. Contamination politique, ainsi disait-il. Il pensait que le pays était malade » (p.59). Et la terrible question : « Où pouvait-il être ? Pourquoi avait-il disparu de cette manière ? » (p.56).

(Lu lors de la séance du Cercle de lecture de la Fondation Francisco Herrera Luque, le mardi 6 septembre 2011).