Alberto Barrera Tyszka
Dire délicatement la violence

Échappée | Alberto Barrera Tyszka

"La littérature finit par ne pas devenir littérature"


CHRONIQUE #1

Par José A. Muñoz

Revista de Letras | Octobre 2009

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Alberto Barrera Tyszka (Caracas, 1960), exécute dans Crímenes (Anagrama) une espèce de mélange narratif dont les dix ingrédients (les contes qui construisent le volume), selon Jorge Heralde, son éditeur, « sont unis par un fil de couleur rouge sous-jacent : celui de la violence, la transgression et le sang, sans oublier le caractère de mauvais augure de sa littérature ».

En effet, il ne s’agit pas d’une anthologie au hasard, mais plutôt de pièces qui s’unissent pour offrir une vision polyédrique sur les différentes formes de la violence, toujours selon l’expérience vitale de leur créateur.

Lors d’une rencontre avec la presse qui s’est tenue à Barcelone, Barrera Tyszka a défendu le conte (« un genre tristement oublié », topique que Heralde a démonté, en affirmant que « le châtiment ne vient pas des éditeurs, sinon des lecteurs »), comme « partie de la logique latino-américaine où on l’a cultivé de manière habituelle, avec des auteurs se consacrant à la narration courte, comme Borges, Monterroso, Arriola ou Quiroga, en plus des référents qui, comme disait Bolaño, sont les deux pointes du genre et qui m’ont le plus influencé : Tchekhov et Carver ».

L’auteur du roman à succès La Maladie (Prix Heralde du roman 2006) a envisagé ces contes « avec une unité dont il ne voulait pas qu’elle soit évidente. Je crois que la violence en Amérique latine est chargée de stéréotypes que l’on peut éviter, en la faisant apparaître derrière l’ordinaire. J’ai voulu m’écarter les lieux communs de la violence médiatique, ce qui apparaît dans la presse, parce que nous avons aussi des histoires intimes et fermées qui n’appartiennent pas à l’Histoire ».

La forme de ces contes a conduit l’auteur à « les proposer avec une fin ouverte, il voulait que les histoires continuent à rebondir chez le lecteur ». Pour parvenir à ce que le résultat soit plus proche, « la recherche du ton m’a préoccupé, car je souhaitais éviter qu’il soit excessivement mélodramatique.Une technique efficace pour trouver la forme et le ton est de souligner les adjectifs, que j’affectionne beaucoup, et de faire une lecture sans eux. Le littéraire, sans doute, réside dans les adjectifs bien employés ».

En faisant en sorte que son œuvre ne soit pas trop marquée politiquement (Barrera Tyszka tient une colonne dominicale dans El nacional, hostile au gouvernement vénézuélien), « j’ai tenté de l’éviter pour me centrer sur des thèmes plus intimes, bien que cela ait été inévitable dans des contes comme « Balles perdues », sur ce qui se produit quand dans un défilé de manifestants un blessé tombe et que personne ne sait à quel bord il appartient, ou « La correspondance des autres » sur un atelier littéraire en prison. Au final, la littérature finit par ne pas devenir littérature ».

Quant à la violence, présente dans son pays, il a affirmé que « l’an dernier, au Venezuela, 13800 crimes ont été commis, chiffre supérieur à celui des violences qui se sont produites au Mexique et ce qui se produit à Mexico est beaucoup plus médiatique du fait du trafic de drogue. C’est quelque chose qui est très présent dans les rues. Cependant, il y a une liberté d’expression que l’on ne connaît pas dans les autres pays plus mal à l’aise avec leurs dictatures. Plus qu’un contrôle sur les opinions, il y a un contrôle sur les media hostiles au gouvernement, qui provoque la fermeture ».

Il y eut aussi l’occasion de parler du secteur du livre au Venezuela et du petit nombre d’auteurs publiés en Espagne, quelque chose que sont en train de corriger des maisons d’édition comme Candaya ou Anagrama. Selon les mots de Barrera Tyszka, « le changement économique a provoqué un isolement littéraire pour ce qui est de l’importation de livres, au point que certains éditeurs et libraires en viennent à se rendre à Barcelone pour acheter de petites quantités de livres. À cause de cela, il y a eu un « boom » des auteurs vénézuéliens, puisque ce sont majoritairement les auteurs du pays que l’on publiait, ce qui, maintenant facilite qu’ils « sautent » dans d’autres pays et soient proposés. Mais l’industrie, en tant que telle, va très mal. C’est le problème de l’État qui veut tout produire. Le gouvernement a acheté une imprimerie allemande qui a la capacité d’imprimer des tirages de trois œuvres par jour, mais ce sont des livres qui n’intéressent absolument pas la population. Avec Chavez l’accès aux livres va être tous les jours plus problématique, on est en train d’interdire que les projets soient pluriels, même avec des idées intéressantes qui permettent d’avoir accès au livre à des prix économiques, comme la Fondation gouvernementale El Perro y la Rana [Le chien et la Grenouille].