Alberto Barrera Tyszka
Dire délicatement la violence

Échappée | Alberto Barrera Tyszka

"Rating : troisième roman d’Alberto Barrera Tyszka"


ARTICLE #4

Par Roberto Lovera De-Sola

Arte en la red | Novembre 2012

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Il y a déjà un moment que nous souhaitions organiser un Cercle de Lecture en présence d’Alberto Barrera Tyszka (1960) qui avec ses trois derniers livres, La maladie (Caracas : Alfa/Anagrama, 2006 ; Paris, Gallimard), histoire attachante de la relation d’un fils avec son père ; son recueil de nouvelles Crímenes (Barcelona : Anagrama, 2009) et maintenant Rating (Caracas : Alfa, 2011), est devenu l’un des écrivains vénézuéliens d’aujourd’hui avec une audience internationale constante. Et cela parce que La maladie en plus de l’important prix Anagrama, qui l’a lancé sur la scène littéraire mondiale, a été traduit en anglais, français, mandarin, italien, hollandais et l’on vient d’en vendre les droits à un éditeur de Turquie où le livre paraîtra dans la langue de cette nation.

Auparavant, son livre Hugo Chávez, sin uniforme (Caracas : Debate/Mondadori, 2005) écrit conjointement avec sa femme la journaliste Cristina Marcano, a été l’objet, en plus de son édition en castillan, réalisée à Caracas, par Mondadori, de versions en anglais, portugais, italien, japonais et russe. Cela nous montre ce que l’on obtient lorsque l’on met de bons livres entre les mains d’éditeurs distingués, tels que la maison barcelonaise Anagrama.

La télévision

Maintenant Rating nous plonge dans le monde de la télévision, qu’il connaît du dedans, en tant que scénariste éclairé de feuilletons, toujours proche de notre grande figure dans ce domaine, José Ignacio Cabrujas (1937-1995).

Nous pensons que nous devons, avant d’entrer dans ce livre, l’un des rares que l’on a écrit sur elle parmi nous, signaler que les origines de la télévision (vision à distance) peuvent être pistées jusque chez Galilée Galilei (1564-1642) et son télescope. Cependant, ce n’est qu’en 1884, avec l’invention du Disque de Nipkow de Pazukl Nipkow que l’on fit une avancée remarquable pour créer ce media, aujourd’hui essentiel à la vie contemporaine. Le changement qui mènerait à la télévision telle que nous la connaissons fut l’invention de l’iconoscope de Phillip Taylor Farnsworth et Vladimir Zworkyn. Cela déboucherait sur la télévision complètement électronique, qui disposait d’une boîte magique bien meilleure, avec une plus grande définition de l’image et un éclairage propre. Les premières émissions publiques de télévision furent effectuées par la BBC en Angleterre en 1927 et CBS et NBC aux Etats-Unis en 1930. Dans les deux cas, des systèmes mécaniques furent utilisés et les programmes n’étaient pas émis avec un horaire régulier. Les émissions programmées débutèrent en Angleterre en 1936, et aux Etats-Unis le 30 avril 1939, quatre mois avant le début de la Deuxième Guerre Mondiale, le 1er septembre de cette année-là. Ce 30 avril coïncida avec l’inauguration de l’Exposition universelle de New York. Les émissions programmées s’interrompirent durant la guerre, pour reprendre à la fin du conflit.

C’est ainsi qu’en 1945 nous avons pu commencé à parler de l’époque de la télévision. Nous y vivons actuellement.

Le feuilleton télévisé

Et en Amérique latine, dans la Cuba démocratique antérieure à la Révolution, surgit le feuilleton télévisé, adaptation du feuilleton pour une large audience, d’abord via la radio puis le petit écran, devenu aujourd’hui, malgré ce que l’on peut en dire, le grand genre populaire de notre époque. Son étude ne s’est pas arrêtée.

Et c’est justement le thème du feuilleton télévisé qui a donné matière à Alberto Barrera Tyszka pour écrire ce savoureux roman, dont le commentaire nous réunit ce soir. Mais avant de passer au livre nous devons signaler que la signification de ce que sont la télévision et le feuilleton télévisé a préoccupé les spécialistes vénézuéliens de l’audiovisuel, au moins depuis qu’en 1967 Antonio Pasquali a publié El aparato singular [L’appareil singulier] (Caracas / Universidad Central de Venezuela, 1967) et quelques années plus tard les études de Marta Colomina : El huesped alienante [L’hôte aliénant] (Maracaibo : Universidad del Zulia, 1968). Et ensuite, sur le feuilleton télévisé cette fois, son livre La celestina mecánica (Caracas : Monte Ávila editores, 1976) après l’étude de Cabrujas Y Latinoamérica inventó la telenovela (Caracas, Alfadil/Icrea, 2002) Carolina Espada : La telenovela en Venezuela (Caracas : Fundación Bigott, 2004) et récemment les livres de Carolina Acosta : Venezuela es una telenovela (Caracas : Alfa, 2007) centré sur l’analyse du feuilleton télévisé Cosita rica de Leonardo Padrón puis le livre Valentina Alvarez : Lágrimas a pedido (Caracas : Alfa, 2007).

Tous ces travaux accompagnés du célèbre « Juicio a la televisión venezolana » (www.analitica.com : Caracas, 3 octobre 2012) de Renny Otolina (1928-1978), notre premier homme de télévision.

Avec le temps, la boîte magique est apparue dans notre premier roman sur la télévision, El mago de la cara de vidrio (Caracas : Monte Avila editores, 1973) d’Eduardo Liendo (1941) et un an plus tard dans El mono aullador de los manglares (Caracas : Grijalbo, 2000) de Ibsen Martinez et aujourd’hui Rating.

Dans Rating nous trouvons l’histoire humaine des chaines de télévision, de ceux qui écrivent ces mélodrames, qui s’enracinent dans les œuvres du grand écrivain français Alexandre Dumas père (1802-1870). Ce n’est pas en vain que son grand roman Le comte de Montecristo (1846) fut le modèle d’après lequel notre grand Cabrujas a écrit les siennes, surtout La dueña (1986), le meilleur feuilleton télévisé de tous les temps, version libre du roman du français.

La trame

Dans Rating un jeune étudiant de Lettres, Pablo, qui souhaite devenir écrivain, entre dans une chaine pour écrire des séries dramatiques. Et là a lieu une rivalité avec celui qui sera son chef, un scénariste chevronné.

Mais Rating est aussi l’histoire humaine de deux personnes qui travaillent dans ce milieu : l’une avec une longue expérience, fête ses cinquante ans, et l’autre, jeune, devant qui s’ouvre tout un panorama nouveau.

Et devant eux se dresse ce qui les inquiète toujours, obtenir que le rating, l’audimat, soit favorable à leurs créations, que les bons chiffres soient avec eux. C’est pourquoi nous lisons : « Tous, sur la chaine, cherchent un miracle. Mon chef croit que ce miracle ce sont les indigents » (p.20). D’où l’idée d’intervenir (p.18), c’est-à-dire, « nous allons intervenir sur ce qui arrivera dans l’émission, me dit-il alors avec une certaine ironie. À la télévision la réalité est aussi un spectacle, Pablito. Ici même un incendie requiert un scénario » (p.17-18). Ils souhaitent donc intervenir. Que signifie ce mot à la télévision ? Bien qu’ « aucun de ces concepts (p.18) ne corresponde très aisément à ce que voulait dire mon chef. Il avait dans la tête un autre mot. La télévision fonctionne avec un autre dictionnaire… Il nous faudra y mettre un peu de scénario, changer certains témoignages. Nous devons transformer la merde de ces gens en histoire d’amour, en récit de succès, tu saisis ? » (p.19).

En se triturant la cervelle sur ce qu’il faudrait faire, le plus ancien dit : « À cet instant-là, soudain, j’eus l’idée d’une intrigue pour un film. C’est une déformation professionnelle : je suis scénariste. Il y a trop longtemps que j’écris des scénarios pour la télévision. Cela m’arrive très souvent quand je vois ou écoute quelque chose, et même avec mes propres expériences. Je pense toujours en termes de télévision » (p.24).

Pourquoi écrire ?

Mais il est impossible que ceux qui écrivent des feuilletons télévisés ou des scénarios pour la TV ne soient pas aussi des écrivains (p.26-27) : « Écrire est pour moi un travail préventif. Demain, s’il se passe quelque chose, ces lignes m’aideront peut-être à savoir qui je suis. Qui j’ai été » (p.27). D’où le fait que la question de l’écriture se pose, avec toutes ses connotations, à ceux qui conçoivent et rédigent les scénarios, genre surgi du riche ventre de l’écriture théâtrale. D’où cette observation sur l’art d’écrire des scénarios : « Izquierdo a dit que, à la télévision, les bonnes idées sont celles que l’on peut résumer en une seule ligne » (p.75). Ce qui le conduit à chercher la manière « d’écrire un roman sur une bande d’indigents qui s’organise et parvient à contrôler toute la ville » (p.79), chose qui se produit dans la littérature latino-américaine dans la nouvelle de José Donoso (1924-1996) « Les habitants d’une ruine inachevée » de son Quatre pour Delfina (Barcelona : Seix Barral, 1982 ; dans Nueve novelas breves. Madrid : Alfaguara, p.293-343). Il ne faut pas oublier que le Chilien fut un maître réputé pour ce qui est de l’écriture de courts romans.

La Télévision

Mais Rating construit aussi une réflexion sur la télévision. Nous lisons que les deux positions à son sujet sont : « Lorsque j’ai annoncé à mes amis il y a des années que je commencerais à travailler pour la télévision, les réactions furent immédiatement divisées. D’un côté, où abondaient mes amies, se joignirent les voix critiques qui pensaient que la télévision était dégoutante, qu’elle se contentait de reproduire la culture dominante et le mauvais goût, qu’elle abêtissait les gens et promouvait tute sorte d’antivaleurs. De l’autre côté, où abondaient les hommes, on minimisait tout questionnement et on applaudissait à mon entrée dans l’industrie » (p.67).

Mais les amies, avec malice, « avaient de grandes fantaisies au sujet des actrices que je connaîtrais et que, certainement, je finirais par mettre dans mon lit. Pour eux, j’étais déjà dans l’antichambre d’un lupanar inénarrable. On ne m’avait pas offert un travail mais une orgie » (p.66-67).

Et tout cela parce que beaucoup pensent, comme l’auteur de ce travail, que la télévision est un monde fou et à la fois cohérent ; ses réalisations sont là pour le proclamer. Bien entendu, sans oublier le reste.

Il fallait penser, comme on le lit dans le roman de Barrera Tyszka ; « ce n’est pas de l’art, c’est de l’industrie » (p.73), « La télévision parvient à faire que les absurdités les plus énormes nous semblent parfois sensées, cohérentes. C’est là sa mission, son destin : offrir une logique. Quotidiennement elle invente, produit ou réitère différents sens de la réalité. Elle les rend digestes, potables. La télévision rend vraisemblable n’importe quoi » (p.81). Et cela parce que « Rien n’est impossible à la télévision, tu le sais » (p.86).

Le noyau de la télévision est aujourd’hui le feuilleton, c’est pour cela que le grand spectacle populaire d’aujourd’hui, un spectacle latino-américain, mais surtout caribéen, est né sur la CQM cubaine à la fin des années quarante. C’est là que devient vrai ce qu’en dit Cabrujas, qu’elle est « un fabrique de mythes et un spectacle de sentiments », le spectacle des « larmes sur commande » qu’a écrit Valentina Alvarez ou le grand classique, du cubain Felix B. Cainet (1892-1976), le créateur de El derecho de nacer [Le droit de naître] disant dans un entretien avec Gabriel García Márquez à La Havane, « les gens aiment pleurer ». Je leur en donne la raison ». C’est pour cela que le feuilleton est devenu « le grand responsable de l’éducation sentimentale du continent » (p.199).

C’est pour cela que la télévision vit de la souffrance. L’important est ce que l’on ressent. Et si ce que l’on ressent est douloureux, alors c’est d’autant plus important, c’est plus authentique. C’est la première que j’ai apprise dans cette affaire. Dans le feuilleton, la souffrance est un aval, c’est notre dénomination d’origine » (p.109). Parce qu’en regardant un feuilleton « on souffre beaucoup, tout le reste n’est qu’ornement, décor. La seule réalité est la souffrance » (p.109-110), ainsi « Le sens de la vérité et du mensonge, dans le feuilleton, n’est donné que par sa capacité à émouvoir. Le réel est le sensible. Le vraisemblable réside dans les affects. C’est la seule nature de mon travail : l’excès sentimental » (p.111).

Le Rating : la clé de la télévision

« C’est peut-être ce qu’a la télévision. Cette compétition, cette guerre du rating. Elle te prend et ne te lâche plus. C’est comme une décharge continue de suspens, d’émotion. Tout le monde est électrique, en haleine, jour après jour…le rating est la drogue qui fait bouger la chaine » (p.94), « Le rating descend, ils sont désespérés » (p.113), « il n’y a rien de plus addictif que le rating » (p.126), « le rating est un dieu pervers et implacable. Il ne connaît pas la pitié. S’il te bénit tu entres au paradis. S’il te châtie, prépare-toi. Tu ne seras plus personne » (p.247), « Un mauvais rating est comme une plaie que personne ne souhaite avoir près de soi » (p.250), « Rien n’a vraiment d’importance. Tout est remplaçable. La seule chose réellement nécessaire c’est que l’écran soit toujours allumé » (p.263), lit-on alors qu’il ne manque plus qu’à peine neuf lignes pour que le roman s’achève.

Le rating est ce qui justifie tout à la télévision. « Heureusement, Cœur de femme a été un succès. Là, pour la première fois, j’ai connu de près les bontés du dieu rating » (p.102), dit le scénariste.

(Présenté au Cercle de Lecture de l’Association de voisins de La Lagunita, le mercredi 3 octobre 2012.)