Alberto Barrera Tyszka
Dire délicatement la violence

Échappée | Alberto Barrera Tyszka

"L’œil dans la paille"
Rating d'Alberto Barrera Tyszka


ARTICLE #3

Par Adlai Stevenson

Página12 | Février 2012

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Dans l’industrie de la télévision il n’y a qu’une seule chose qui compte, et c’est celle qui donne son titre à ce roman. Tout le reste est accessoire. Tout le reste peut se discuter, se modifier, se remettre en question, se négocier. L’audimat, non. Si une émission ne donne pas les résultats d’audience escomptés, elle s’achève et c’est tout, quelque soit l’attachement du public, quelque soit sa qualité, quelques soient les commentaires positifs qu’elle suscite, quelque soit l’investissement pour la chaine qui l’a produite. À la télévision, l’audimat catapulte un navet à la catégorie de chef d’œuvre ou enterre dans l’oubli un produit significatif. Tout à la télévision dépend d’un chiffre.

Alberto Barrera Tyszka le sait : il a écrit des livrets de feuilletons durant vingt ans pour les chaines de divers pays. Il connaît par le menu la mécanique du mélodrame, de même que tous les rouages requis pour mettre cette histoire sur une grille de programme. Il connaît les réponses du public, les réactions des vice-présidents et producteurs d’une chaine, les travers de ses collègues, les motivations des acteurs débutants et des plus chevronnés. Et tout cela il le partage dans ce roman, dans lequel les destins de trois représentants de cette industrie se tressent autour d’une idée farfelue.

Manuel Izquierdo est un scénariste qui vient d’avoir cinquante ans. Certaines de ses pièces ont été accueillies par de bons chiffres d’audience, mais maintenant il est un peu dans une mauvaise passe, cela fait des années qu’il ne parvient pas à un vrai succès. Il est cynique, intelligent, têtu ; à un moment il exprime son désir d’écrire un manuel dans lequel il partagera tous les secrets de son travail, qu’il pense intituler Instructions pour faire pleurer une femme. Rafael Quevedo est vice-président des Projets Spéciaux dans la programmation, ce fut un producteur à succès mais il traverse lui aussi dans une mauvaise passe, bien qu’il planifie son grand retour. (On sait que lorsqu’un haut personnel de l’exécutif d’une compagnie est envoyé aux Projets Spéciaux, c’est parce que l’on est sur le point de le mettre dehors ; les Projets Spéciaux sont la dernière opportunité de sauver sa peau.) Son assistant est un jeune homme qui vient juste d’arriver sur la chaine, Pablo Manzanares, étudiant en Lettres, fils d’un ancien employé de l’entreprise.

« L’une des grandes tragédies de l’industrie de la télévision ce sont les idées. Parce que tout le monde a des idées. Les propriétaires de la chaine, les présidents des corporations, les enfants des propriétaires de la chaine, les gérants, les directeurs de domaines, les neveux des propriétaires, les responsables de la comptabilité… » (p.14). Et Rafael Quevedo a une idée qui sortira la chaine de la deuxième place de l’audimat et lui des Projets Spéciaux. Rafael Quevedo a la grande idée de faire un reality show avec des indigents. Oui. Tous ouvrent la bouche, mais l’homme est convaincu : « Nous devons prendre conseil auprès du département juridique, soigner les formes, qu’on ne viennent pas nous faire suer maintenant avec cette mode des droits de l’homme », dit-il. Il charge Pablo de chercher des indigents et Izquierdo de bâtir une histoire autour de chacun d’eux, pour insuffler davantage de drame à la chose. Dans le processus, ils conviennent qu’il vaudrait mieux le faire avec des victimes de l’hiver, presque la même chose mais avec un « contenu social ». Le gagnant remportera une maison.

Tandis qu’il dessinent toute la stratégie, Pablo et Manuel se réunissent, et c’est à travers leurs conversations que nous découvrons le cynisme du scénariste et la personnalité encore pusillanime de l’assistant, qui avec le temps se décillera. « Dans les feuilletons, les femmes n’ont d’autre préoccupation que les hommes ni d’autre destin que le mariage » (p.16) ; « Personne ne s’intéresse à l’amour. L’audience, dans le fond, ne veut voir que les difficultés de l’amour. Tout le monde sait, avant le début, comment se terminera l’œuvre. Tout le monde sait ceux qui resteront ensemble et seront heureux. La seule chose que l’on veut voir c’est ce qui se trouve au milieu : combien il leur en coûte de parvenir à cette fin » (p.186) ; « un feuilleton se construit jour après jour avec trente pourcent d’information nouvelle et avec soixante-dix pourcent de redite » (p.153) ; « C’est une loi implacable du mélodrame : l’objet de ta vengeance est, aussi, l’objet de ton amour » (p.66)

À mesure que tous les trois avancent leur partie du merveilleux reality nous allons découvrant les coulisses du mélodrame télévisé, nous nous souvenons des anciennes gloires de la radio qui migrèrent vers le petit écran ou restèrent en chemin, nous apprenons les trucs des vieux scénaristes, nous connaissons la mécanique aussi bien des histoires que de l’industrie qui les promeut. C’est un portrait – bienveillant parfois, parfois amer – de ce produit unique de l’Amérique latine qu’est le culebrón, le feuilleton. «Tout le monde sait que la vie même n’est jamais aussi excitante, aussi mouvementée, que les vies qui sont racontées dans un feuilleton télévisé. Dans la vie même, une seule personne ne peut se retrouver paralysée, amnésique et aveugle, plusieurs fois et de façon successive, en moins de six mois. Dans la vie même, le cousin de la sœur d’un oncle n’est pas presque toujours ton vrai père, qui il est vrai a été emprisonné quelques années, après avoir joué les contrebandiers mais avant de devenir prêtre. Dans la vie même nous avons tous d’autres devoirs mis à part tomber amoureux » (p.110).

Mais ce n’est pas tout : chacun de ces personnages a sa propre vie en dehors de la chaine, de l’émission. Pablo se dispute avec un ex policier qu’on surnomme Côtelette, cesse d’être amoureux d’une ancienne camarade de la faculté et retombe amoureux, perd son innocence avec une petite actrice en quête d’opportunité, rend visite à son père à l’hôpital psychiatrique, se saoule avec Randy, son compère…. Manuel Izquierdo commence à écrire une sorte de mémoires et à dicter à Pablo ses Instructions pour faire pleurer une femme : «  les larmes des femmes se divisent en trois catégories. Le gémissement, le pleurnichement, le sanglot …» (p.132), il se souvient de ces anciennes amours et des époques d’excès et de splendeur. Rafael Quevedo va de l’avant, déterminé à remettre à flot la chaine et ainsi sa vie à l’endroit…Un roman très prenant et très bien construit, qui renforce chez le lecteur certaines idées qu’il a certainement de la télévision, mais qui montre en même temps le côté touchant et beau d’un genre qui, selon beaucoup, définit l’âme latino-américaine : « Ce fut le grand moment de notre industrie. Nous avons enfin compris que le kitch pouvait aussi être un produit d’exportation » (p.30)

Pour qui en douterait encore, sur ce lien on peut voir une conférence de l’auteur sur le mélodrame intitulée "Comment mourir d’amour". Elle est aussi amusante que le roman.