Alberto Barrera Tyszka
Dire délicatement la violence

Échappée | Alberto Barrera Tyszka

"Les nouveaux crimes"


ARTICLE #1

Par Alberto Barrera Tyszka

El Nacional | Juillet 2009

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Les nouveaux crimes. L’État totalitaire souhaite tout contrôler. Il parle de démocratiser la plage des fréquences radio afin de la garder pour lui.

Voilà ce que semble être le message du Gouvernement : les délits aussi se démodent. Ils perdent du prestige, cessent d’être importants. Un assassinat n’est plus ce qu’il était il y a des années. Les balles perdues ne sont plus désormais qu’un show médiatique. C’est ce qu’a dit le député Pedro Lander cette semaine. « Les médias altèrent la réalité (…) ils vendent des matrices d’opinion sur l’insécurité ».

Le problème réel n’est pas la violence mais la manière de raconter la violence. Les homicides n’existent qu’à la télévision.

C’est la même chose avec la corruption. Si ce n’était dans les médias, personne ne parlerait de la corruption. C’est un délit franchement démodé. Aussi vieux qu’un Betamax, que la gélatine de fruits, que le papier carbone. C’est la plaie, barbant. Tout le monde s’en fiche. La faute en est aux médias qui se plantent en mentionnant cette trivialité. Ce n’est pas du journalisme : c’est du sabotage.

Parce que maintenant nous avons de nouveaux délits. De nouvelles formes de soupçon et, bien entendu, de nouvelles formes de surveillance. Tout groupe qui se propose de rester au pouvoir de manière indéfinie, tôt ou tard finit par produire ses propres maladies, ses propres paranoïas, ses crimes. Le gouvernement bolivarien n’est pas une exception. Tandis que nous continuons à attendre que l’on dise au pays qui a tué Danilo Anderson, le Gouvernement cherche désespérément plus de délits, plus de lois, plus de culpabilités, plus de façons de traquer les autres.

Les autres : voilà un autre indicateur différent pour pouvoir pondérer ou apprécier la qualité démocratique d’une société.

Les autres, les différents, les indépendants, les divers...

Ils existent ? Où sont-ils ? Comment sont-ils ? Que disent-ils ? Quel espace ont-ils, dans quel média s’expriment-ils ? Un projet dictatorial ne comprend pas les autres. Non seulement il ne les tolère pas : il ne les conçoit même pas. Il ne peut accepter leur existence. Cela est encore plus important que la définition de gauche ou de droite dans laquelle tout projet totalitaire tente de se draper. Les autres ne sont qu’un objet, un objectif, du pouvoir.

Le ministre Rafael Ramirez est d’ordinaire très implacable.

Il parle peu mais quand il parle il n’y va pas de main morte.

Il semble ignorer les nuances, les stratégies discursives.

Il y a déjà quelques années, avec son « rouge-petit rouge », il a résumé de manière brutale la volonté d’un État qui parie résolument sur l’apartheid politique. Cette semaine, à nouveau, il a lâché une autre phrase qui dénonce, de façon scandaleuse, la conception que le Gouvernement se fait des citoyens et de leurs libertés : qui n’est pas ouvertement et proactivement avec le Gouvernement, peut-être tenu pour conspirateur.

Qu’est-ce qu’un conspirateur ? Selon cette définition, quiconque. Il ne s’agit plus de s’abstenir, de ne pas signer contre le Président, de vivre et de mourir en se taisant. Maintenant le Gouvernement exige plus. Conspirateur est celui qui ne met pas la chemise rouge. C’est celui qui n’appuie pas de manière affirmée le processus. Non seulement celui qui critique, le putschiste et l’oligarque, mais aussi celui qui veut se faire tout petit, celui qui ne se manifeste pas en faveur. La position de Ramirez est très claire : d’entrée, être fonctionnaire équivaut, ni plus ni moins, qu’à militer au PSUV.

Qui n’est pas avec Chavez est un délinquant. Et que celui qui n’est pas content s’en aille. Maintenant le Venezuela appartient à tous.

Il y a bientôt deux semaines, le procureur Luisa Ortega Diaz a proposé la création d’un outil légal qui puisse sanctionner les « délits médiatiques ». Cela fait partie de la même chose. On veut nous imposer un type de société fondée sur la censure et sur la peur, régie par le jugement discrétionnaire d’un pouvoir unique. Qui décide ce qui est de l’information et ce qui est opinion ? Dans quel bloc opératoire peut-on les séparer ? Avec quelle table évalue-t-on les contenus médiatiques qui sont supposés abîmer la santé mentale des Vénézueliens ? À nouveau : les autres existent. Et ils ont le droit de produire et de consommer des versions différentes de ce qui se produit. Ainsi est la vie en dehors des casernes. Ils devraient le savoir. « Un État affamé est plus atterrant qu’un homme affamé », a dit Osip Mandelstam, poète russe, mort dans les camps de travail du stalinisme. L’État totalitaire n’est jamais rassasié. Il transforme son anxiété en destin.

Il désire tout contrôler, tout connaître, tout soumettre. Il parle de démocratiser la plage des fréquences radio pour, justement, la conserver, la monopoliser. Il tente de réglementer les libertés en matière d’opinion pour criminaliser la différence. Il déclare que quiconque n’est pas dévot est un conspirateur, pour transformer les autres en ennemis. Voilà le sens de sa faim : envahir, occuper, supprimer les autres.

Fini de rire. On ne peut être ni-ni. Si tu te tais, tu seras suspect.

Entre le « Patrie, socialisme ou la mort ! » et le silence, il y a aussi maintenant quelques années de prison.