Fernando Ampuero
Un conteur avant tout

Échappée | Fernando Ampuero

Fernando Ampuero :
"Le conte a un effet plus durable que le roman"


ENTRETIEN #3

Par Jaime Cabrera Junco

Juillet 2012

Source / Vidéo


Nous avons interviewé cet écrivain et journaliste, qui vient de présenter Antología personal [Anthologie personnelle] (Punto de lectura), une sélection constituée majoritairement de ses contes, auxquels se sont ajoutés ses articles journalistiques et certains de ses poèmes – « un péché tardif », en dit-il. Essentiellement, nous dit-il, il se considère comme un conteur. Voyons pourquoi.

Fernando Ampuero (Lima 1949) est un écrivain qui a fait du langage simple et direct un étendard. Nous le remarquons dans des contes marquants comme Malos modales [Mauvaises manières], Taxi driver sin Robert de Niro [Taxi driver sans Robert de Niro], et Bicho raro [Drôle de bête], et dans ses romans Caramel vert, Puta linda [Jolie putain] ou El peruano imperfecto [Le Péruvien imparfait]. Dans sa prose, il n’y a ni affectation ni baroquismes, il y a des histoires. Dans certaines, narrateur et auteur fusionnent ; dans d’autres les personnages tirent leur origine chez les marginaux de cette ville : le courtier en dollars impliqué dans le narcotrafic, le chauffeur de taxi qui berce et « vend » ses passagers, et la prostituée fière de son métier. Quand j’entre chez lui à Miraflores, l’écrivain, d’un mètre quatre-vingt-dix, me reçoit avec une amabilité qui ne correspond pas à la mauvaise réputation qu’on lui a faite. On voit qu’il est détendu et il dit que maintenant il a davantage de temps pour écrire et que comble du bonheur, il vit très près des bureaux de Cosa Hombre, la revue qu’il dirige actuellement. Nous engageons la conversation.

Le responsable de votre passion première pour la lecture fut votre grand-père. Il vous lisait des histoires d’aventures jusqu’au jour où il vous a raconté une histoire à moitié et vous a dit que si vous vouliez connaître la suite vous deviez aller chercher le livre dans la bibliothèque.

Oui, en effet. C’était une époque très différente de celle-ci et il n’y avait pas la télévision. Nous étions à la fin des années 50 et j’avais neuf, dix ans. Grâce à mon grand-père, et à cette « tricherie », ma voracité et mon goût pour la lecture ont pris forme. Ensuite, il a à nouveau utilisé ce truc et a fini par me donner un livre et m’a demandé de le lui lire. Je le lui ai lu et je modifiais le récit, et pour la première fois j’ai inventé peu à peu une histoire à la mesure et au goût de mon grand-père. Il y avait en plus un autre facteur, et c’est qu’à 8 ou 9 ans, je voyais qu’à la maison l’après-midi chacun lisait dans des ambiances différentes. Mes grands-parents, ma mère, mon frère aîné lisaient, et pour moi ce silence était alors très mystérieux et a suscité beaucoup de curiosité de ma part. Quand mon grand-père a commencé à me raconter des histoires la boucle s’est fermée.

Et d’où est venu le désir de vouloir écrire ?

Il est venu de beaucoup de choses. Je n’ai pas su si tôt que je voulais être écrivain, je ne m’en suis pas rendu compte avec clarté. Même si à 12, 13 ans je lisais un ou deux livres par semaine, ce que je voulais être en réalité c’était torero. J’allais à la corrida avec mon grand-père, avec mes oncles et mon frère aîné et j’étais fasciné par ce monde, la proximité du danger. Mon drame, ma grande frustration, fut que j’ai commencé à grandir et que je suis devenu un jeune homme très grand, d’un mètre quatre-vingt dix et cela n’allait pas pour le monde des taureaux. Parce que si l’on est très grand, le taureau à l’air d’un mulot et ne transmet pas de sensation de danger. Après cette frustration, je me suis mis à écrire un conte sur un torero, sur le torero que je n’ai pu être. Le conte était très mauvais et je l’ai déchiré.

Bien que vous ayez publié quelques romans, vous dites que vous vous considérez conteur, pourquoi ?

Le conte fut le genre qui m’a le plus fasciné. D’abord, parce qu’il me semble très difficile, il requiert une capacité de synthèse assez particulière. Ensuite, parce que ce sont des histoires qui commencent et se terminent et ont un effet plus durable sur la mémoire, l’idée du conte reste en nous. Dans le roman, c’est plus complexe, l’écrivain a besoin de 200 ou 300 pages pour persuader le lecteur d’une réalité. Dans le conte, on a besoin de 10, 15 ou 20 pages et parfois moins. Je pense que le conte et un genre captivant, ensorcelant, pour moi le plus grand des genres littéraires.

Mais vous avez d’abord écrit de la poésie ?

Tout le monde écrit de la poésie à 15 ans. Je ne l’ai pas conservée, j’ai considéré que ce n’était pas ce que je voulais exprimer. À dix-neuf ans, j’ai publié mon premier livre de contes (Paren el mundo que acá me bajo) [Arrêtez le monde, je descends là], qui était comme un catalogue des différentes techniques littéraires que j’avais apprises au cours de mes lectures. Mais je n’avais pas encore trouvé ma voix narrative.

Quand avez-vous trouvé cette voix ?

Avec Malos modales [Mauvaises manières] (1994) ma voix narrative est là. À la différence de la poésie, on peut être un poète accompli à 20 ans, dans la narration il faut davantage batailler avec le langage pour pouvoir exprimer correctement toutes les émotions et situations que l’on veut exprimer.

Dans quelques-uns de vos contes, on perçoit une certaine influence de Ribeyro, c’est cela ?

Oui, bien entendu, mais aussi de beaucoup d’autres. Ribeyro m’a beaucoup intéressé parce que c’était un auteur que j’ai toujours admiré et qui était un très bon ami. C’est un écrivain à la langue claire, limpide, qui se met franchement à raconter des histoires. J’ai plusieurs pères littéraires comme Tchekhov, Borges, Maupassant et on en fait un grand mélange et sans t’en rendre compte à un moment donné ta propre voix expressive apparaît, tu définis peu à peu ton autonomie expressive.

Vous avez dit un jour dans un entretien que la littérature du malheur vous intéresse davantage parce que le bonheur n’a pas d’histoire. Le malheur produit de meilleures histoires ?

Le bonheur n’a pas d’histoire, mais oui de meilleures ventes. Nous avons des auteurs comme Paolo Coelho qui vendent le bonheur et vendent beaucoup. Le malheur vend moins, mais a davantage de qualité littéraire.

FICTION, RÉALITÉ ET LITTÉRATURE PÉRUVIENNE

Fernando Ampuero a suivi trois années de la formation de Sciences de la Communication à l’Université Catholique. En même temps il a participé au Club de Théâtre que dirigeait Reynaldo D’Amore, qui à l’époque se trouvait au sous-sol du cinéma Le Paris, de l’avenue Colmena. Il voulait être acteur et directeur de théâtre. À 19 ans, il a commencé une vie de globe trotter : il a vécu un temps aux Galapagos, il a voyagé dans différents pays d’Amérique du sud, et en 1975 il a obtenu une bourse pour étudier la littérature à Budapest (Hongrie). Bien qu’il n’ait pas pu devenir torero, il l’a été d’une certaine manière, car il a toréé plusieurs fois la mort. La première, ce fut durant un voyage en Terre de Feu : un pan énorme d’un bloc de glace est tombé sur le bateau sur lequel il se trouvait. La seconde, ce fut à la fin des années 90 quand on lui diagnostiqua un cancer à l’estomac. On l’avait condamné et il a organisé une étrange fête d’« adieu » où se mêlaient joie et tristesse. Ampuero a toréé le cancer après un traitement et maintenant, en le voyant, nous n’imaginons pas qu’il a été si proche de la mort.

Quand on essayait de définir certains de vos romans, comme Caramel vert, vous disiez que plus que du roman noir c’étaient des romans réalistes.

em>Caramel vert reflétait une réalité – celle de l’époque du premier gouvernement d’Alan García–, c’est pourquoi je disais que la réalité du Pérou est un roman noir. Je faisais un roman réaliste et qui entre dans les moules du roman noir. Aujourd’hui, nous nous sommes aperçus que le roman noir est le genre le plus représentatif de toutes les sociétés contemporaines. Les grands livres sont du roman noir. Stieg Larson a sorti une trilogie extraordinaire avec ce merveilleux personnage de Lisbeth Salander, qui nous montre une Suède que nous ne connaissions pas, que nous n’imaginions même pas. J’ai pensé que ce pays était le paradis de toutes les bonnes manières et de l’éthique, mais il y a aussi de la corruption comme partout.

Pourquoi décidez-vous alors d’incorporer l’élément autobiographique dans des romans comme El enano [Le nain] et El peruano imperfecto [Le Péruvien imparfait] ?

Bon, parce que c’est un moyen de m’auto critiquer. Ce que je souhaite, parfois involontairement, c’est raconter des histoires d’amour. Caramelo verde, Puta linda, Hasta que me orinen los perros [Jusqu’à ce que les chiens me compissent] et même El peruano imperfecto sont des histoires d’amour passionné bien que chaque roman ait son contexte.

Même si vos détracteurs disent que l’autobiographique servirait davantage à se vanter ?

Bon, oui… bien que ce soit des personnages, ils ont quelque chose de moi, je mets des choses, les rend ambigues. Ce n’est pas Fernando Ampuero mais Pedro José Arancibia (protagoniste de El peruano imperfecto).

Mais dans El enano il n’y a plus d’alter ego, vous y êtes…

El enano est une chronique romancée, ou je raconte avec quelque humour – selon ce que l’on me dit– l’histoire de la relation de deux journalistes d’une certaine époque. Il y a une fracture à cause des attitudes et du tempérament de ce personnage qui attaque sans miséricorde beaucoup de gens, certaines avec raison, d’autres non. C’est ce qui explique que ce monsieur (Il se réfère à César Hildebrandt) a commencé à m’attaquer quand je l’ai quitté pour avoir mon propre programme de télévision. Je lui ai toujours répondu par de petites plaisanteries, mais ces dernières l’irritaient encore plus. Jusqu’à ce qu’un jour je décide de lui répondre et d’écrire ce petit livre. Je rencontrais des gens qui me disaient « comme tu as bien fait ». J’ai commencé à défendre quantité de gens qui avaient été abusés, assujettis par ce type de journalisme malsain, parce que je ne dis pas que (Hildebrandt) ne soit pas un homme de talent, il l’était, mais il s’est détérioré et abîmé.

Il était talentueux ? Il ne l’est plus ?

Il ne l’est plus. Je trouve qu’il empire et maintenant il est presque oublié, heureusement.

Et il n’a pas été exagéré de lui répondre à travers un livre ? Parce que sinon, imaginez combien de gens devraient consacrer des livres à ceux avec qui ils ont eu des différents.

C’est exact, mais lui avait sorti 30 ou 40 articles qui auraient bien pu faire un livre avec les bêtises qu’il me consacrait. Je ne lui répondais jamais, mais un été j’ai été inspiré et je me suis dit « Je vais lui répondre ». Il se peut que cela ait été exagéré, mais la vérité c’est que j’ai commencé à m’amuser à mesure que j’écrivais le livre. On m’a dit que je devrais sortir une deuxième partie parce que le comportement de ce journaliste a été infâme dans le cas de Fernando Zevallos ou de Bavaria ou dans le cas des Petroaudios. Cependant, écrire un autre livre n’en valait pas la peine.

Mais ce n’est pas le seul conflit que vous ayez eu, parce que vous avez aussi participé à cette polémique entre andins et criollos…

Une polémique très triste qui a commencé au congrès des écrivains péruviens à Madrid. Nous avons été invités, un groupe d’écrivains péruviens pas liméniens ou andins, car le Pérou est un pays pluriculturel. Il y a eu une quantité d’écrivains qui se sont sentis offensés parce que dans les médias les écrivains de Lima apparaissaient davantage que les andins. Mais ce n’est pas notre faute. Ils disaient que nous étions des mafieux qui contrôlions la presse ce qui était absurde. Je travaillais dans un journal, c’est ridicule, ce qu’ils voulaient c’était que les projecteurs tombent sur eux. Maintenant, dans le fond il y a une part de vérité. De même que dans ce pays il n’y a pas de distribution équitable de la richesse, il n’y a pas non plus de distribution équitable de la renommée. Mais cela, les écrivains liméniens ne peuvent le contrôler. Tout cela a servi pour que beaucoup de gens qui avant critiquaient et démolissaient les grandes maisons d’édition transnationales soient mis en lumière et a servi à ce qu’ils publient chez ces éditeurs.

Comme Miguel Gutierrez, par exemple, dont vous avez dit qu’il était un écrivain surévalué.

Bon, ça c’étaient les moments d’agacement et d’animosité à cause des sottises qu’ils nous disaient. Il est probable que nous avons dépassé les bornes en nous critiquant mutuellement. Je crois que (Gutierrez) est un bon écrivain et que maintenant il est publié chez un éditeur qui le diffuse mieux, comme d’autres écrivains. Je crois que nous devons tous nous aider. Il y a peu à la Foire du Livre de Huancayo j’ai rencontré un écrivain du lieu formidable qui s’appelle Ulises Rodriguez. Je crois que ce qu’il faut faire c’est un travail de complicité pour pouvoir ensemble travailler et grandir. Le meilleur exemple de cet essor, venu de cette fraternité, est celui de la gastronomie.

Et quel écrivain n’est pas reconnu comme il le mérite, croyez-vous?

Il y en a beaucoup qui mériteraient un meilleur traitement. Je pense que Eleodoro Vargas Vicuña qui a trouvé un langage même avant Juan Rulfo, avait un langage extraordinaire mélange du quechua et de l’espagnol qui m’a émerveillé. Ses contes Ñahuín ou Taita Cristo étaient épatants, et cet écrivain devrait être mieux placé dans la littérature péruvienne.

Y a-t-il un écrivain péruvien que vous admiriez ?

J’admire Vargas Llosa, qui est un écrivain extraordinaire. J’admire Abraham Valdelomar, qui est pour moi le fondateur du conte moderne, Alfredo Bryce Echenique. Un autre écrivain que j’admirais enfant était Ricardo Palma, qui est un peu effacé pour des raisons politiques, mais c’est un écrivain de très grand talent et chez lui se trouve déjà rendu le sens de l’humour liménien.

Vous êtes d’accord avec les affirmations de Mario Vargas LLosa dans son essai La civilización del espectáculo [La civilisation du spectacle] ?

Oui, un grand nombre des idées présentes dans cet essai sont très justes. La banalisation de la culture est visible dans une grande partie de la presse nationale où les sections culturelles ont pratiquement disparu.

Pourquoi n’avons-nous pas pu avoir des revues culturelles avec davantage de continuité, comme la revue Ñ en Argentine pour n’en citer qu’une ?

Parce qu’ici les propriétaires des medias considèrent que la culture ne vend pas, ce qui est absurde. En plus, ils doivent comprendre que nous sommes une ville de 9 millions d’habitants, que les gens vont dans les galeries, et que les entrées au théâtre s’épuisent. Il y a un phénomène culturel, mais ils ne veulent pas en tenir compte. Il y a des activités qui font salle comble. En plus, je crois que c’est très stimulant pour le jeune public de fomenter le livre, encore plus si tu possèdes un média écrit. Si tu fais que les gens lisent, ils vont aussi lire ton journal. L’Internet et la télévision doivent être un complément de la lecture.

CINQ LIVRES RECOMMANDÉS PAR FERNANDO AMPUERO

1. Le rouge et le noir, de Stendhal

2. Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad

3. Fictions et L’aleph, de Jorge Luis Borges

4. Contes, de Raymond Caver

5. Les contes et le roman Petit-déjeuner chez Tiffanny, de Truman Capote.