Fernando Ampuero
Un conteur avant tout

Échappée | Fernando Ampuero

Fernando Ampuero :
"Tous mes personnages sont toujours en train de violer les dix commandements"


ENTRETIEN #2

Par Ernesto Escobar Ulloa

Barcelona Review n°47 | Mars-avril 2005

Source


Fernando Ampuero est un type grand, fort, d’une énergie et d’un humour contagieux, qui cherche l’éclat de rire avec ce désir tellement propre à Lima qui choisit le rire plutôt que les larmes. Il suffit de lui serrer la main pour tirer les mêmes conclusions que celles que l’on tire en le lisant : c’est un homme d’action, d’aventures, qui aime la mer, la littérature, l’art, les voyages, la bonne chair et les amis. Son œuvre commence à jouir à l’étranger de la reconnaissance dont elle jouit au Pérou, pays où il a atteint des côtes de véritable dévotion à partir de la publication de son livre El Enano, historia de una enemistad [Le nain, histoire d’une inimitié], diatribe mordante et hilarante contre un ancien ennemi personnel, le populaire journaliste de la télévision péruvienne César Hildebrant.

Ampuero m’a reçu dans son appartement de Miraflores, protégé par le service de sécurité qui le défend des narcotrafiquants et des malfrats qui lui en veulent d’être leur principal casse-tête depuis qu’il est en charge de l’Unité d’investigation de El Comercio, prestigieux et irréprochable quotidien national.

Entourés par cette vue merveilleuse du Pacifique, d’où l’on apprécie les maisons de ses amis Alfredo Bryce Echenique et de son regretté Julio Ramón Ribeyro, il m’a parlé de son œuvre, de son expérience journalistique et du Pérou.

TBR. Les femmes de certains de tes livres sont, me semble-t-il, sorties de l’imagerie d’Hollywood. Mabel de Caramelo verde [Caramel vert], par exemple, provient clairement du cinéma noir, c’est une espèce de Lauren Bacall version métisse.

FA. Merci, tu me complimentes (Rires)… Et bien, oui, c’est ça : une partie de mon œuvre répond à l’imagerie du cinéma noir nord américain, ou bien au cinéma en général. La mythologie de ma génération, ou, si l’on veut, l’équivalent de ce qu’ont été les dieux grecs pour les écrivains du XIXe siècle, est le cinéma, les grands personnages du cinéma. Et quant au genre noir ou roman noir, la femme fatale, la femme mauvaise, ou la putain au cœur d’or, c’est définitivement un stéréotype qui inspire d’une certaine manière et préfigure la Mabel de Caramel vert. Mais naturellement Mabel, comme tu le dis, est une femme fatale à la péruvienne, elle s’inscrit dans un contexte très spécifique, celui des dernières années du gouvernement apriste, cette époque de terrible délabrement économique et politique. C’est une femme qui se trouve dans une situation économique précaire et qui cherche à sortir du bourbier, bien que ce ne soit pas facile. Mis à part son bel aspect – qui est tout son capital, parce qu’il s’agit d’une belle métisse –, – elle ne dispose pas des outils pour se défendre dans la vie : elle est pauvre, n’a pas de relations, n’a jamais reçu une éducation appropriée, et de là, comme tant de jeunes gens de sa condition, qu’elle pense sans arrêt à s’enfuir aux États-Unis comme une possibilité pour aller de l’avant. « Si je dois être une citoyenne de deuxième catégorie », se dit-elle, « mieux vaut l’être dans un pays où je pourrais avoir une vie plus digne que dans celui-ci ». Cependant, elle se trompe en choisissant son ticket de sortie. Elle tombe amoureuse de Carlos Morales, un cambiste de dollars, un blanc pauvre, le point le plus bas de l’échelle sociale dans une ville comme Lima ; en somme, un sujet qui incarne un personnage collectif du gouvernement apriste : le chômeur. Carlos Morales est quelqu’un qui trouve une opportunité de « travail » quand il est recruté par un groupe de mafieux qui se consacrent au blanchiment d’argent, et qui soudain découvre que le change du dollar est un peu plus qu’une alternative au chômage. Il y a donc une atmosphère noire, mais ce n’est pas du tout un roman mord américain, c’est un roman très péruvien. Tellement que, selon ce que m’en ont dit Julio Ortega et José Miguel Oviedo, qui l’ont relu, ce n’est plus tant un roman noir, mais plutôt presque un roman historique, car il recrée une époque que le Pérou a vécue.

TBR : Tu as dit aussi que le roman noir est idéal pour décrire le Pérou, à cause de la situation tellement policière dans laquelle le pays est plongé, mais qu’en même temps, il nous faut encore potentialiser le roman picaresque comme autre genre représentatif.

FA. Sans doute. Bon, regarde, le roman noir s’écrit tout seul au Pérou. La réalité péruvienne est du roman noir presque à temps complet. Mais s‘engager dans la conjuration du crime, de l’injustice et de la corruption n’est pas la seule issue pour les écrivains. (Moi, personnellement, je me consacre fondamentalement à poursuivre les corrompus avec mon travail de journaliste)et un écrivain, enfin, doit écrire ce dont il a envie. La littérature est une passion, et les passions ne suivent pas les livrets. Ceci étant, personne n’ignore que la littérature péruvienne la plus importante du XXe siècle a été encline au réalisme, en offrant un portrait dur et désenchanté de la réalité, mais sans mépriser d’autres options, la picaresque entre autres, dont les graines furent semées par les poètes satiriques de la colonisation, par les costumbristas du XIXe siècle, par Ricardo Palma et Alfredo Bryce, sans oublier bien entendu quelques livres très réjouissants de Mario Vargas Llosa, parmi les plus représentatifs. Et dans cette option, effectivement, les liméniens nous nous sentons très à l’aise. Nous sommes un pays qui invente des blagues tout le temps et qui se libère à travers l’humour. Moi, en effet, je vois dans beaucoup de mes contes une ironie essentielle qui explique mes personnages.

TBR : Mais tu devrais aussi reconnaître un humour plus sanglant, si nous nous référons à ta chronique romancée El enano, historia de una enemistad [Le nain, histoire d’une inimitié].

FA. En ce qui concerne le livre, qui est une chronique romancée, je ne nie pas ma responsabilité. El enano pourrait s’inscrire dans la picaresque comme un libelle avec des ambitions littéraires, mais incontestablement une grande partie du mérite de cette œuvre provient de Hache lui-même, le personnage dont je fais le portrait. Hache, qui est un célèbre journaliste de télévision, est authentiquement doté d’un humour involontaire. Il est comique, malgré lui. Plus il est sérieux et grincheux, plus il se considère lui-même comme la conscience morale du pays, plus il est ridicule. Je pense que plus tard, dans quinze ou vingt ans, quand un archéologue littéraire se mettra à lireEl enano, historia de una enemistad, il va ignorer les préjugés de l’époque et jugera le livre comme de la littérature picaresque et peut-être aussi comme un récit qui rend compte de l’état du monde de la presse au Pérou dans les dernières trente années du XXe siècle. Actuellement ce livre, qui est l’une de mes œuvres les plus vendues et qui a été piratée jusqu’à l’épuisement, est pour de nombreux lecteurs une jubilation, un divertissement sur toute la ligne. C’est peut-être le livre qui m’a le plus rapproché du public lecteur. Aujourd’hui encore, deux ans après sa publication, je rencontre tous les jours des gens qui m’embrassent dans la rue ou au supermarché en me félicitant pour le livre. Je pense que beaucoup de gens assujettis par le journalisme à sensation se sont sentis revendiqués par El enano. Il y a des gens qui se sentent vengés, qui me donnent de chaleureuses accolades et me remercient, mais qui, en même temps, dès qu’ils me voient, se tordent de rire et s’écrient : « Vous ne pouvez pas savoir combien je me suis amusé avec votre livre ! ». cependant, je prends davantage plaisir à la chaude et sereine réaction des lecteurs qui aiment mes contes et mes chroniques. Ce doit être parce que dans les contes, quand je les ai écrits, j’ai investi davantage d’amour et de passion, et que dans El enano j’ai seulement ressenti l’impérieux besoin d’écraser un insecte.

TBR : Beaucoup de gens, qui avaient une image très biaisée et partielle, ont ouvert les yeux à propos du personnage grâce à ton livre, et doutent maintenant de sa crédibilité de journaliste.

FA. Bon, Hache est un journaliste qui à ses débuts a eu une trajectoire sérieuse et importante, mais qui ensuite s’est détérioré et finalement s’est transformé en journaliste sans grande crédibilité parmi les biens pensants. Les exemples de son travail vil abondent, mais je vais te mentionner les plus récents. Actuellement, je travaille au quotidien El comercio et j’en dirige l’Unité de Recherche, où nous avons fortement dénoncé le propriétaire d’une compagnie aérienne péruvienne, Fernando Zevallos, une espèce d’Al Capone en Amérique latine, selon la DEA. Ce monsieur, qui achetait toutes les lignes aériennes du continent, menaçait non seulement de transformer le Pérou en narco-état, mais de monter dans le Cône Sud un festival aérien du narcotrafic. Zevallos m’a fait un procès pour 5 millions de dollars, puis un autre pour cent millions de dollars, en impliquant El comercio et Miguel Ramírez, enquêteur de l’Unité, et encore un autre pour cent autres. 205 millions de dollars, en tout. Il va les perdre, bien sûr. Parce que notre travail de journaliste est basé sur une multitude d’indices, de preuves, de témoignages de dossiers cachés et d’entretiens. Conclusion : nous avons reçu des menaces, des campagnes de diffamation, nous avons vu comment ils intimident et tuent plusieurs témoins, et nous sommes même obligés de vivre entourés de gardes du corps. Il y a quelques mois, même, l’un de mes gardes du corps a été blessé d’une balle à la jambe. Qu’a fait Hildebrandt ? Hildebrandt, à cause de sa haine personnelle contre Fernando Ampuero, est presque devenu un avocat de Zevallos, il nous a accusés d’être pro-Chiliens, il a claironné que nous voulions aider le Chili parce que la compagnie aérienne de ce monsieur faisait concurrence à Lan-Chile. Plus clairement : quand un journaliste a recours au mauvais usage du patriotisme, la chose est assez grave. Il y a déjà longtemps, Boswell l’a dit avec une éloquence juste : « Le patriotisme est le dernier refuge des voyous ».

TBR : Pourrait-on tenir pour un échec littéraire que El enano n’ait pas eu de réplique de la part du personnage affecté ?

FA. Comment ça il n’y a pas eu de réplique ! (Mi surpris et fâché).

TBR : Il n’a pas de réplique sous forme de livre…

FA. Ah, bon, mais cela est dû à ce que sur le terrain littéraire le susnommé est un incapable...

TBR : Il serait très intéressant pour la littérature péruvienne qu’il y ait deux livres.

FA. Il a déjà essayé d’écrire un roman et cela s’est très mal passé. Il s’intitulait Memorias del abismo [Mémoires de l’abîme]. Tu te rends compte ! Je crois avoir dit une fois que, pour un nain, tout est un abîme, même grimper sur un muret (Rires). Ce roman fut un pavé ampoulé, avec des personnages cartonnés et un langage prétentieux jusqu’au snobisme. Mais, c’est vrai, il se sent capable de répliquer par des articles, dont certains sont parfois comiques. Il est même allé jusqu’à me menacer de sortir un volume d’articles qu’il intitulerait Gigantes de la estupidez [Géants de la stupidité] (Éclats de rire). Mais, d’après ce que je sais, il ne l’a pas fait, et qui sait pourquoi. Sa réponse, sa réplique, a été plutôt d’attaquer toutes mes enquêtes journalistiques, et, bien entendu, il a fini par se mettre dans des embrouilles. Il a donné une tribune à des sicaires de narcos, il a servi sur un plateau des interviews à des présidents de régions corrompus que El Comercio remettait en question, il a contesté la divulgation que nous avons faite concernant Bavaria et il a protégé le conseiller présidentiel César Almeyda dans le supposé pot-de-vin de deux millions de dollars. Bien sûr il n’est pas idiot ! Ensuite, tout bien considéré, il a fini par nous donner raison dans bien des cas. Aujourd’hui le pauvre Hildebrandt est un journaliste qui joue les indépendants, mais qui n’est rien d’autre qu’un imbécile solennel qui prend de grands airs.

TBR : Quelque chose de très dommageable pour le pays…

FA. Je dirais que ce n’est pas seulement dommageable...

TBR : À quoi fais-tu allusion ?

FA. À ce que c’est aussi contaminant. Et cela parce que le nain est populaire. Il fait partie de ce phénomène de déplorables popularités néfastes, les tabloïds, la télévision poubelle, ces célébrités qui contaminent les gens désinformés ou mentalement paresseux. Quelque chose de réellement triste. Au Pérou un brave type comme Antauro Humala a 30% d’approbation, et un satrape comme Fujimori 25 autres %, après tout ce que nous savons aujourd’hui sur eux, vol, corruption, crime… Et bon, oui, cet imbécile d’Hildebrandt est populaire. Le tempérament du Pérou actuel pourrait peut-être se résumer dans une anecdote qui m’est arrivée à moi : durant les dernières élections présidentielles, j’ai demandé à un chauffeur de taxi : « Dites-moi, vous, pour qui allez-vous voter ? » et le chauffeur m’a répondu : « Moi je vais voter pour l’APRA », et j’ai insisté : « Mais vous avez peut-être déjà oublié toutes ces affaires de vol et de corruption quand ils étaient au gouvernement », et le chauffeur m’a répondu : « Oui, oui, les apristes ont volé… mais ils ont volé ce qui est juste ; c’est très différent de Montesinos et Fujimori, qui ont emporté le pays en peso » (Rires). Une chose absolument incroyable, tu ne trouves pas ? cette anecdote exprime toute une idiosyncrasie, la manière de penser d’un pays qui tolère un certain seuil de corruption, de la même façon que nous tolérons une douleur… Et pour en revenir à Hache, il n’y a pas eu de réponse littéraire, mais il y a bien eu une réponse médiatique ; il m’a traîné dans la boue partout. Il a beaucoup de contacts et de bons amis. L’une des critiques littéraires les plus spectaculaires que l’on m’a faite fut celle réalisée par Magaly Medina, directrice d’une plage de télé poubelle et qui alors était son amie, qui face aux caméras a brandi mon livre (El Enano), l’a jeté par terre, et a commencé à le piétiner du talon de sa chaussure, en disant : « Voilà ce qu’il faut faire avec ce livre ». Ma fille, qui a vu la scène par hasard, m’a téléphoné : « Papa, allume la télé ! Magaly est en train de piétiner ton livre ! » (Rires). Quel spectacle ! La littérature devrait déclancher plus souvent des passions de ce genre ! (Rires). Bon, cette même femme, Magaly, s’est disputée trois mois plus tard avec son grand ami César Hidelbrandt et alors elle a nouveau commenté mon livre et s’est mise à en lire des fragments entiers, en disant : « Oui, je dois l’admettre, Ampuero avait parfaitement raison… » (Rires).

TBR : Tu a dit que le conte est le genre le plus difficile.

FA. Ce que je considère essentiellement comme mon œuvre la plus importante ce sont mes contes. C’est, pour moi, le genre littéraire par excellence, même si ce n’est pas un genre aux ventes massives. Tu proposes un livre de contes aux éditeurs espagnols et leurs cheveux se dressent sur leur tête, ils te demandent des romans. C’est dommage. Cela ne veut pas dire que je dédaigne le roman. Maintenant, je te le dis, je suis en train d’écrire un roman immense, j’ai déjà 400 pages au propre...

TBR : Le titre... ?

FA. Le titre je ne le donne jamais, je suis superstitieux… Mais revenons au conte ; c’est le genre le plus complexe, le plus difficile, tu ne crois pas ? Le conte est basé sur l’effet littéraire. Et requiert une bonne première ligne. S’il te vient une première ligne bien écrite, tu obtiendras que toutes les autres coulent, et pour cela, bien sûr, il est nécessaire que tu saches exactement où tu vas… Quand on écrit un conte, on a l’obligation de savoir où l’on va. Cette connaissance, qui est fondamentale, t’épargnera les phrases gratuites et te permettra de maintenir la tension. Je me suis imposé à moi-même une espèce d’art poétique, tu sais, un canon dans la mesure où toutes mes histoires répondent à l’influence de deux grands livre, La Bible chrétienne et Les Mille et Une nuits, livres tous deux sacrés pour moi, au sens où, grâce au premier, mes personnages sont toujours en train de violer un ou plusieurs des dix commandements : ils désirent la femme de leur prochain, ou volent, ou tuent ou mentent. Quand les personnages obéissent aux dix commandements, il ne se passe rien… (Rires) et tout se dégonfle. Je crois que toute la littérature dépend, et même avant le christianisme, de la violation permanente des dix commandements. La littérature narrative est l’infraction aux commandements dans des millions de variations qui, en définitive, organisent les trames des contes.

Des Mille et Une nuits, en revanche, je retiens l’esprit narratif, la manière de raconter, l’intensité qu’il est indispensable d’insuffler aux histoires, et qui d’ailleurs est la même intensité à laquelle a eu recours Shéhérazade quand elle racontait ses contes au sultan. Elle devait être suffisamment intéressante pour éviter que tout son auditoire, qui n’était que le sultan sanguinaire, s’ennuie. Dans le cas contraire, on lui trancherait la gorge à l’aube. Shéhérazade, comme tu le sais, arrêtait ses contes à l’aube et se proposait de raconter le dénouement la nuit suivante. Et la nuit suivante elle terminait son histoire, et en commençait une autre qui à nouveau laissait le sultan en suspens à l’arrivée de l’aube. Bien, je crois que l’écrivain de contes doit écrire dans le but d’attraper le lecteur, sans lui permettre un bâillement.

TBR : Dans une interview antérieure, César Aira me disait qu’il aimait travailler avec des archétypes, mais pas pour les sortir de l’archétype, mais les conserver comme tels et travailler ainsi avec eux. Je crois que la différence avec toi est que toi aussi tu travailles avec des archétypes mais pour les humaniser… Tu es d’accord ?

FA. Peut-être bien. Mais les archétypes doivent être tangibles. Aussi extravagants qu’ils puissent paraître, moi, avant tout, je dois croire en mes personnages et croire aussi en leurs circonstances…Ils doivent constituer un matériel vraisemblable. Les personnages qui peuplent mes histoires peuvent être réels ou inventés, mais surtout crédibles. Julio Ramón Ribeyro, qui est l’un des conteurs que j’admire le plus, disait que les histoires à fond biographique doivent se raconter de telle sorte que lorsque le lecteur les lit il se dise : cela m’a l’air d’être de la fiction, et d’un autre côté en abordant les histoires de fiction, on doit les raconter de telle sorte que le lecteur se dise : « Ah, cela est arrivé à l’auteur, c’est très clair… » Ensuite, une fois la magie obtenue (je me réfère à celle qui parvient à laisser en suspens l’incrédulité du lecteur), chaque auteur applique sa recette narrative. Moi je parie pour que chaque histoire ait sa vérité poétique. Si elle l’a, les choses vont bien mieux fonctionner.

TBR : Et quel rôle jouent le langage et le thème ?

FA. Chaque histoire exige sa façon d’être racontée. Si tu emploies la première ou la troisième personne, si tu utilises des termes d’argot (que je dose toujours au minimum), si tu joues avec le temps. Toutefois, le plus important est le ton. Une fois que tu trouves le ton de l’histoire, tu as fait la moitié du chemin.

TBR : Je sais que tu as un nouveau livre de contes prêt.

FA. Oui, et, dans ce cas, je peux te donner le titre, parce qu’il va être publié dans trois ou quatre mois, même si je ne devrais pas le dire avant qu’il sorte, mais enfin, le voilà ; le titre est Mujeres difíciles, hombres benditos [Femmes difficiles, hommes bénis].

TBR : En ce qui concerne tes voyages, quelle formation t’a apportée ta période de globe-trotter ?

FA. Bon, ma période de globe-trotter a presque été une université parallèle, beaucoup plus intense et diversifiée, bien entendu, que d’être assis dans une salle devant un tableau. J’ai passé plus de dix ans à voyager dans le monde, en lisant beaucoup en chemin, en tombant beaucoup amoureux, je me suis embarqué dans des voyages pleins de vicissitudes, de joies et de tragédies. Je crois que j’ai été un pionnier du tourisme économique de ma génération. J’ai vécu dans les îles Galápagos et parcouru une bonne partie de l’Amérique latine et de l’Europe.

TBR : Dirais-tu que le journalisme t’a éloigné ou t’a rapproché de la littérature ?

FA. Certaines personnes pensent que le journalisme éloigne de la littérature et le redoutent pour cette raison. Moi je n’y crois pas. Le journalisme, selon moi, t’aide à te passer des mots superflus. Il t’apprend à écrire dans un langage simple, dépouillé d’ornements, dans lequel tu t’abstiens de longueurs et de détours. La question est de savoir découvrir la poésie dans la simplicité. Moi je prétends chercher la beauté dans le langage nu, et plutôt que de recourir à la métaphore, j’opte pour une énonciation correcte et exacte, à la manière des poèmes de Kavafis, qui de fait est la poétique la plus pure et nue. Naturellement, cela ne m’empêche pas de prendre plaisir à l’option baroque. Mais le langage simple m’émeut davantage.

TBR : Pour changer de thème, comment vois-tu le Pérou d’aujourd’hui ? Ou plutôt, que souhaites-tu par exemple à ce gouvernement d’Alejandro Toledo, pour l’année et demie qui lui reste ?

FA. Je regrette beaucoup ce qui arrive à ce gouvernement, même s’il a obtenu une certaine stabilité dans le pays. Et c’est que les gens ne voient pas la croissance économique, ni les futurs bénéfices du gaz de Camisea, éléments que tout autre président aurait pu mieux capitaliser. Le problème, en définitive, c’est Toledo et ses mauvais conseillers, qui l’ont amené à commettre un chapelet de maladresses. Une pitié. Il y a peu, on a de nouveau posé à Mario Vargas Llosa, sympathisant de Toledo durant une longue période de ce gouvernement, la question de Zavalita dans Conversation dans la cathédrale : « À quel moment le Pérou a-t-il été foutu ? Et Mario, maintenant assez fatigué qu’on lui demande toujours la même chose, a répondu : « Le Pérou est foutu tous les jours, chaque jour, tout le temps ». (Rires).

TBR : « Le Pérou est un pays fait à la péruvienne »…

FA. (Rires). C’est une phrase de Mario Campos, un grand journaliste, et un grand ami, maintenant décédé, à qui j’avais coutume de dire : « Toi et moi sommes deux sceptiques avec des expectatives » (Rires). Les Péruviens nous faisons souvent ce genre de blagues mélancoliques. Et quelque chose de cela, parfois, se transforme en journalisme ou en littérature. De tout cela, le journalisme est peut-être ce qui va disparaître. En revanche, si tu as de la chance, la littérature peut nous réconcilier avec le futur, bien qu’à ce stade, il faut le reconnaître, la majorité des écrivains soyons destinés à disparaître : la carte de transcendance est un document dont très peu bénéficieront aux XXe et XXIe siècles. Les super best-sellers des années vingt, ne l’oublies pas, aujourd’hui personne ne les connaît. Les bons sont restés, bien sûr ; des génies comme Fitzgerald, Hemingway, Faulkner, mais tous n’y sont pas. Il y a quantité d’auteurs égarés dans le temps. Melville allait être l’un de ces égarés, mais il a été sauvé quelques années avant sa mort. Mais combien se perdent et seront perdus pour toujours ? Imagine sans aller plus loin qu’en Allemagne seulement paraissent chaque année 70 000 nouveaux titres. Et il y a des millions de titres d’auteurs réédités. Qui paraîtra et disparaîtra dans le reste du monde ? Qui est transcendant et qui ne l’est pas ? Au final, cela ne doit pas préoccuper les écrivains. La seule possibilité raisonnable que nous avons nous qui partageons cette passion est de nous redresser et de nous consacrer avec acharnement à écrire de bonnes histoires, à essayer de bien les raconter, à les écrire avec amour, à rester fidèles à notre vocation…

TBR : Mais les auteurs sont transcendants pour les gens qui les lisent, non ?

FA. C’est vrai, bien que je le prenne comme une illusion d’optique. Et presque tout dans la vie est une illusion d’optique, acceptons-la. De toute manière, rencontrer des lecteurs et des lectrices de mes contes est toujours gratifiant pour moi, des gens qui viennent vers moi avec une grande tendresse et qui commentent des scènes ou des réflexions de l’un de mes contes. Cela te procure une grande satisfaction. Et c’est que, même si les écrivains écrivent pour eux-mêmes, ils pensent aussi à un lecteur inconnu et fantomatique ce lecteur qui est capable de soutenir avec l’auteur des dialogues virtuels hors du temps et de l’espace…

TBR : Quelle est la meilleure mauvaise critique que l’on t’a faite ?

FA. C’est une bonne question.… La meilleure mauvaise critique ?... Je crois que c’est mon premier livre qui l’a suscitée, un ensemble de contes écrits à 19 ans sous le titre Paren el mundo que acá me bajo [Arrêtez le monde, je descends ici]. Plusieurs de ces contes sont ensuite entrés dans Deliremos juntos [Délirons ensemble], celui qui est maintenant mon premier livre, selon ma bibliographie officielle, pour lui donner un nom. La critique a été faite à l’un de mes contes qui a le plus touché les lecteurs et qui figure dans plusieurs anthologies. Je veux parler de Paren el mundo que acá me bajo, un conte sur des jeunes gens du début des années 70, qui écoutaient du rock et fumaient de la marihuana et qui souffraient de ce que nous appelions alors des problèmes existentiels. Le critique, dont j’ai oublié le nom, a publié le compte-rendu dans une revue très célèbre, où il louait beaucoup le style du narrateur, le dessin des personnages, la trame et même l’intensité du conte, mais achevait sa critique en disant pratiquement que ce qui était regrettable de mon livre était qu’il s’occupait d’une jeunesse perdue, puisque ce n’était pas de cette jeunesse dont allait avoir besoin le Pérou du futur, car il s’agissait d’un ramassis de paresseux et de drogués… (Éclats de rire). Et, vraiment, j’en suis resté fasciné et même reconnaissant.