Fernando Ampuero
Un conteur avant tout

Échappée | Fernando Ampuero

Fernando Ampuero :
"La littérature en elle-même est un engagement"


ENTRETIEN #1

Par Orlando Mazeyra Guillén

Juin 2012

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Luis Alberto, personnage de votre roman Puta linda, avance que « la littérature manque d’opportunité. C’est seulement un récit qui, avec ou sans opportunité, se suffit à lui-même. On raconte ce qui s’est réellement produit et fin de l’histoire (…). Les récits sont essentiellement des peintures du monde, des portraits de personnes, des plongées dans les eaux de l’âme et de la conscience, des regards sur la loterie des circonstances ». Fernando Ampuero souscrirait-il à ce que manifeste cet apprenti écrivain ou dans quelle mesure nuancerait-il cette idée de la littérature ?

Les regards sur la « loterie des circonstances » sont inévitables, en particulier chez les auteurs réalistes. Luis Alberto parle comme tous les jeunes auteurs. Il sait qu’il y a une tradition littéraire, qu’il ne dédaigne pas ; il connaît les dangers des putains et de leur monde, un thème rebattu ou ressassé jusqu’à satiété. Mais il se rend compte que la nouveauté naît de ce qui existe déjà : une vision novatrice n’est rien d’autre qu’un autre tour de vis à tout ce qui a été écrit : un angle frais, une nuance différente. Luis Alberto (et en cela je m’identifie à lui) choisit d’être un écrivain vitaliste. Il est, en plus, quelqu’un qui prend au sérieux sa jeunesse. Il ne parviendra jamais à être vieux. Son ami, Tapia, accomplira ses rêves d’écrire au sujet de Noémie, la belle putain. À la fin de ce roman, le lecteur devrait avoir la sensation d’avoir lu deux livres : celui qu’il a entre les mains, un hommage à la passion littéraire et à l’amitié, et celui qui aurait pu être et n’a pas été, le roman de Luis Alberto, un projet bancal qui restera pour toujours flottant dans l’air.

Dans un conte d’Hemingway, « Un endroit propre et bien éclairé», un personnage demande à un autre : « Que te manque-t-il (dans la vie) ? ». Ce à quoi l’autre répond : « Tout sauf du travail ». Ce remarquable narrateur nord-américain ne se réfère-t-il pas à la grande majorité des être humains ? Le travail est la meilleure (ou la pire, tout dépend du prisme que l’on adopte) planche de salut pour supporter le non-sens de l’existence...

Pour l’écrivain le travail est amusement, puisqu’il fait ce qu’il aime. Il ne s’aperçoit pas que les heures passent. Il trépigne, souffre, s’angoisse, mais il est heureux. C’est une attitude à contre courant dans notre culture, qui voue un culte aux vacances. Un écrivain ne part jamais en vacances, même quand il écrit : il est toujours en train de donner une forme à une idée. En Orient, au Japon en particulier, le travail est considéré comme une bénédiction ; en Occident, à en juger par l’expulsion d’Adam et Ève du paradis, comme une malédiction. Les écrivains sont maudits par nature.

Quelle opinion avez-vous de la littérature engagée ?

On m’a souvent posé cette question. Je n’y réponds plus. J’ai l’impression que l’on voudrait que je me sente coupable de quelque chose. Je peux seulement dire que la littérature en elle-même est un engagement, un engagement total, et que l’on n’a qu’avec la littérature.

Je sais par votre œuvre et les entretiens que vous avez accordés, que vous êtes un grand voyageur. Quelle est votre ville favorite et dans laquelle de celles que vous avez arpentées aimeriez-vous mourir et pourquoi ?

Aujourd’hui je ne voyage plus que cinq ou six fois par an et pour de courtes périodes. Ce n’est plus comme lorsque j’étais jeune, lorsque j’ai décidé de vivre un temps aux îles Galapagos, où Darwin s’est rendu et a développé la théorie de l’évolution, pour y étudier in situ cette matière, cette méthode n’était-elle pas merveilleuse ? J’ai ensuite fait la même chose durant d’autres voyages. Étudier l’art et la philosophie en Grèce, toucher les statues, marcher dans Athènes en lisant Seferis. C’était l’université idéale ! Maintenant je suis un globe-trotter à la retraite, bien que je maintienne vivant l’esprit du voyage. Cela m’amène à penser que je devrais épouser une femme riche et me transformer en Bruce Chatwin pour le reste de mes jours… Quant à ma ville préférée, c’est sans aucun doute New York : je m’y rends chaque fois que je le peux, et la ville la plus accueillante pour mourir (d’un infarctus fulminant de préférence) serait Paris. Il y a de beaux cimetières.

Imaginons qu’un écrivain en herbe se présente chez vous et vous demande de lui recommander un conte, un roman, un film qui l’aident à stimuler sa création (ou en tous cas, s’il veut vraiment être un créateur), quelles fictions lui recommanderiez-vous ?

Mes conseils changent avec le temps. Mais j’ai coutume de toujours recommander qu’ils lisent Stendhal, Juan Rulfo, Borges, Truman Capote, parmi beaucoup d’autres. Scott Fitzgerald aussi, tant pour ses contes réussis que ratés : il y aura toujours quelques bons paragraphes à sauver. En somme, j’aime les auteurs à la prose claire et concise, mais qui soient stylistes. Par contre, il est plus difficile de parler des films. Il y en a tant qui me plaisent : le cinéma italien des années 60, les films noirs nord américains, tout Bergman, tout Fellini, tout Kubrick, tout Truffaut. Et un film fait à ma mesure : Impitoyable de Clint Eatswood, un maître du western crépusculaire et un cinéaste très versatile.

Auriez-vous envie de partager quelques bières avec Oswaldo Reynoso ? Pas pour discuter des andins versus les criollos, mais pour parler de bons livres...

Non, je n’aime pas Reynoso. Mais aller prendre un petit-déjeuner ou aller manger de bonnes pâtes italiennes avec Miguel Gutiérrez qui est un auteur beaucoup plus intéressant ne me poserait pas de problème.

Quel est votre écrivain favori ? Et (au cas où il s’agirait d’un auteur disparu) quelle question auriez-vous aimé lui poser ?

Borges, qui admirait Wilde, déplorait qu’il soit mort avant la parution de Ulysse de Joyce. Nous ne saurons jamais, disait-il, quelle épigramme lui aurait inspiré la lecture de ce livre. Moi j’aurais aimé connaître Valdelomar. J’ai connu Pisco avant que la ville ne disparaisse à cause du tremblement de terre. Los ojos de Judas [Les yeux de Judas], qui se déroule à Pisco, est l’un de mes contes favoris ; de sorte que beaucoup de mes questions à Valdelomar auraient porté sur ce texte. Je lui aurais aussi demandé de me lire « Tristitia », ce poème un rien snob, mais à la musicalité parfaite, que Neruda lisait avec admiration à ses amis.

Dans le petit monde littéraire de Lima on parle beaucoup de votre vanité, le journaliste Beto Ortiz ironise sur votre légendaire attitude « que-je-suis-chouette ». Qu’y a-t-il de vrai et de mensonge (envie) dans cela ?

Comme il est bizarre que ces gens pensent que je suis vaniteux ! Ne se trompent-ils pas tous ? La vanité, en tout cas, est un salutaire mouvement de l’âme. Elle guérit la mélancolie et sert d’antibiotique naturel contre l’impertinence infectieuse de ceux qui ne mous aiment pas.

Dans l’un de vos contes les plus appréciés, un chômeur devient chauffeur de taxi et découvre les possibilités qu’une ville en folie comme Lima peut lui offrir : voler et vendre des ivrognes. Comme lecteur, je comprends que c’est une histoire réussie parce qu’elle nous fait entrer dans l’intimité d’une personne qui, par nécessité (un enfant malade) franchit la ligne entre le moral et l’immoral et se ravise (n’oublions pas le petit gros qui le met hors de lui)...

C’est un thème qui m’a beaucoup intéressé : la transgression des limites. Bertold Brecht disait dans l’une de ses œuvres : « D’abord le pain, ensuite la morale ». Le chauffeur de taxi de mon conte traverse une passe similaire, et lui, d’ailleurs, n’est rien d’autre que le reflet de ce qui se produit dans la ville, qui est informelle à 80 %, ce qui nous amène à être très souple sur le terrain moral.

Vous avez raconté que la version longue du conte du taxi, c’est-à-dire le roman Hasta que me orimen los perros [Jusqu’à ce que les chiens me compissent] naît à partir de la demande d’un scénario pour un long métrage. Lequel de vos travaux gardez-vous : le conte ou le roman et pourquoi ?

Les deux textes. Le conte, je crois, exprime le drame intime du protagoniste. Le roman en revanche, prend la relève et développe ce drame : il explore le désespoir de l’habitant de Lima pour assurer sa survie et, à partir de ce moment-là, ouvre un éventail de vicissitudes qui transforme le chauffeur de taxi en héros du capitalisme sauvage. Nous sommes alors devant un chômeur qui s’invente un emploi, une espèce de PMI avec la vente des ivrognes, mais sans qu’il se sente aussi immoral que ses congénères. À cela s’ajoute son histoire d’amour avec une policière, ce qui rend tout plus ambigu, confus et provocateur.

Le fait d’être maintenant, et pour des motifs bien connus, un écrivain interdit, jusque dans la section Culture, du quotidien le plus important du pays et que cela d’une certaine manière empêche la diffusion surtout de votre dernier roman El peruano imperfecto [Le Péruvien imparfait], ne vous fait-il pas d’une certaine manière vous sentir (sarcasme à part) un peu « andin » ?

Ceux que l’on appelle les andins n’ont pas été interdits quand j’étais sous-directeur de Caretas, ni directeur de Somos, la revue de El Comercio ; Rivera Martinez, Gutiérrez et Reynoso paraissaient assez souvent, parmi d’autres auteurs. Mais je vois où tu veux en venir. Un auteur sans promotion a peu de possibilités… Bon, il faut se battre, non ? Tu peux toujours trouver un bon samaritain pour t’aider. En plus, il y a maintenant pour faire connaître les livres : Internet, Facebook, etc. Dans quelques semaines, je ferai paraître un nouveau livre, auquel je tiens beaucoup. Il s’intitule Anthologie personnelle. Nous verrons bien.

J.M.Coetzee, un écrivain que vous admirez je crois, dit : « Il fait partie des addictions qu’elles soient incompréhensibles pour ceux qui les observent de l’extérieur. William Faulkner ne nous aide pas sur ce point : il n’écrit pas au sujet de son addiction et, d’après ce que nous en savons, il n’écrit pas non plus depuis leur intérieur (en général il était sobre lorsqu’il s’asseyait à son bureau). Jusqu’à présent aucun biographe n’est parvenu à lui donner un sens ; mais peut-être que donner un sens à une addiction, trouver les mots pour l’expliquer, lui faire une place dans l’économie du moi, sera toujours une folle entreprise ». Je sais que vous avez fumé de la marihuana pendant des années (vous avez aussi consommé des somnifères sur traitement médical), même si je ne sais pas si vous en êtes venu à en être dépendant. En tout cas, je vous invite à l’impudeur de confesser une addiction et à verser dans la folle entreprise de lui donner un sens...

Café et vin, et quelques antalgiques pour des douleurs sporadiques. Rien de plus. La marihuana est une drogue très relaxante et même amusante, mais en fumer souvent, dans mon cas, ne me laisse pas travailler. Mes addictions vivantes, en dehors de l’écriture, sont de lire beaucoup, de regarder la mer, de converser avec ma femme et mes enfants, de promener mon chien sur le front de mer, de sortir manger avec mes amis.

En parlant de donner du sens aux choses : on écrit pour donner un sens à la vie ou peut-être pour y ajouter davantage de chaos ?

On écrit parce qu’il s’avère impossible de vivre sans écrire. Ce n’est pas une simple phrase. C’est le dogme d’une religion personnelle.

Le parricide littéraire est-il salutaire ? L’avez-vous mis en pratique à un moment donné ?

Je suis dépourvu d’une vocation de parricide. Je respecte ceux que je considère comme mes pères littéraires, et je ne crois pas que les tuer ou de pester contre eux soit une bonne politique. Définir sa propre voix littéraire et poursuivre son chemin suffit, en essayant d’être chaque jour un meilleur écrivain.

Parfois je crois que l’on écrit des fictions pour fuir désespérément la réalité mais on ne fait que buter sauvagement contre elle...

Je suis d’accord. Pour évasive que l’on considère la fiction, la réalité sera toujours présente et à l’affût. La plupart du temps, et de manière involontaire, nous avons l’air d’écrivains « engagés », quand nous ne sommes qu’écrivains, sans plus.

Je sais que vous étiez dans le Cañon del Cola il y a environ six mois quand vous avez préparé une chronique sur le cas qui a fait du bruit de la disparition et de la mort de Ciro Castillo, que préférez-vous de Arequipa et quand pensez-vous y retourner ?

Je suis allé dans le Cola et c’est un endroit qui m’a semblé fabuleux, splendide. Je n’y suis pas allé pour m’informer du triste cas de Rosario et Ciro, mais pour profiter avec ma fiancée de brèves vacances. Espérons que ce lynchage médiatique de Rosario se termine une fois pour toute. Ensuite je suis resté quelques semaines à Arequipa, et ce fut très agréable. Pour moi Arequipa est la plus belle ville du Pérou. J’aime son architecture, les gens, la nourriture. Je vais bientôt chercher une raison quelconque d’y retourner.