Fernando Ampuero
Un conteur avant tout

Échappée | Fernando Ampuero

"Les sept magnifiques"


ARTICLE #2

Par Alfredo Bryce Echenique

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Sont arrivés entre mes mains, il y a quelques semaines, en un seul gros volume, très soigneusement présenté par la maison d’édition Norma, les sept livres de contes écrits à ce jour par l’épatant et toujours surprenant écrivain qu’est Fernando Ampuero. Je devais alors partir en voyage dans différents pays et villes européennes et j’ai choisi d’emporter avec moi, toujours à portée de main, ce pavé de presque cinq cents pages et de grand format, Fantasmas del azar [Spectre du hasard]

Et ce gros volume, présenté en plus comme « contes complets », a été non seulement ma salvation sous cette canicule européenne, semée de visites à des amis qui ne vont pas bien et dont la douleur ou la tristesse sont contagieuses, et dans la jungle des aéroports paralysés et furieux à cause des grèves incessantes à Madrid, à Barcelone, à Paris, à Rome, et même dans la ville habituellement ordonnée et sereine de Turin. En tout cas, contre la colère, contre l’hystérie nerveuse et la canicule, pour ce qui est de moi – et je parierai que pour n’importe quel lecteur aussi – les sept magnifiques livres de contes que Fernando Ampuero vient de réunir et de publier m’ont laissé, en plus, absolument convaincu que notre immense et tant aimé Julio Ramon Ribeyro a déjà le grand successeur qu’il mérite en tant qu’auteur de contes.

Des jeunes gens indifférents ou colériques qui cherchent sur les plages de notre littoral un destin imprécis, des jeunes filles qui ne sont que le refuge du guerrier et les très brefs récits qui voient le jour pour la première fois dans la septième et dernière partie de ce grand livre sont une solide démonstration que pour Fernando Ampuero il n’y a pas d’apologie vraie ou d’une quelconque valeur et qu’il n’essaye pas non plus de nous démontrer quoi que ce soit. Par contre, il s’agit bien de montrer une réalité brutale et nue, inexorable, inéluctable, et même absurde, puisque pour l’auteur un drame est quelque chose de total, fermé et compact comme un galet, impénétrable par l’esprit, complètement indifférent à nos jugements et commentaires, comme s’il s’agissait d’une catastrophe naturelle, d’une avalanche ou d’une gigantesque et irrépressible fuite de pétrole.

Dans la majeure partie des récits d’Ampuero, toute morale participe du sentiment que les choses pourraient ou auraient dû être autrement, et qu’il aurait juste suffit de quelques précautions ou préventions pour éviter le pire ou le surmonter, de telle sorte que, très souvent, d’un point de vue moral, tout reste à refaire, de la même manière que la fatalité se présente à nous comme quelque chose que nous pourrions avoir choisi ou pas. Cependant, c’est le langage de la fatalité qui triomphe, encore et encore, et il y a peu ou rien à dire de la réalité, sauf qu’elle est ce qu’elle est et que tout le reste ne sont que des illusions de notre esprit ou de notre cœur.

Dans Fantasmas del azar [Spectre du hasard] à de rares exceptions, nous nous trouvons face à la réalité même et face à un immoralisme dans lequel tout jugement de valeur n’est rien d’autre que pure et vaine subjectivité. Le monde qu’observe Ampuero a une dette en rien lointaine avec celui de Nietzsche, en tant qu’il est totalement dépourvu d’une autre intention ou signification que celle de sa pure et brutale présence et qu’y règne en plus une sorte de solitaire et splendide nécessité, mais aussi splendide et solitaire, aussi resplendissante et nue que celle d’un soleil qui brillerait dans la vide splendeur de l’infini, et toujours au-delà du bien et du mal.

Nous savons que Fernando Ampuero est un écrivain réaliste, mais si nous comprenons par réalisme la soumission du regard à la perception commune : le monde que l’auteur de ces sept magnifiques livres de contes observe n’est autre que le présent, mais si nous acceptons aussi que par ces termes nous nous référons à une acceptation tragique des choses, à leurs absurdes et implacables enchaînements et, surtout, à un monde livré à la violence et à la duperie, d’une vie sans aucun recours contre le verdict incontestable des faits, d’une société dans laquelle le fort dévore le faible et dans laquelle, en plus, le désir de pouvoir est la seule loi connue.