Coragyps sapiens

Felipe Vergara Lombana | Colombie

Frais de port OFFERTS !

Comment acheter nos livres

Titre . Coragyps sapiens

Auteur . Felipe Vergara Lombana

Pays . Colombie

Traductrice . Magali Homps

Genre . Théâtre

Édition . Papier


6 € / 64 pages / 12 x 20 cm

ISBN . 979-10-92948-41-7

Juin 2018


Du même auteur :
Coragyps sapiens en espagnol

Sur Coragyps sapiens

Coragyps sapiens : le vautour pensant, lien entre la vie et la mort, symbole maya de purification, vit par centaines sur les bords d’un fleuve colombien se nourrissant des victimes de la guerre emportées par le courant.

C’est là qu’Ulpiano croise la route de Reina, une femme-oiseau.

Deux visions de la guerre se confrontent alors, dans une danse faite de couleurs et de poésie.

Sur Felipe Vergara Lombana

Felipe Vergara Lombana (Bogota, 1977) est metteur en scène, dramaturge et acteur.

Metteur en scène résident de l’Arena Stage Theater à Washington, il a aussi obtenu plusieurs bourses de création théâtrale du ministère de la Culture colombien.

On lui doit, entre autres, Kilele, Retrato involuntario de Luigi Pirandello et Corruptour.

Coragyps sapiens est sa première œuvre traduite en français.

Extrait de Coragyps sapiens

ULPIANO. Rrrrssssss. TTTTTttttt. Tchtchchc. Merde ! Impossible d’être tranquille ! (Il explique.) Ils servent de guides à qui cherche un mort. On peut les voir flotter au dessus du fleuve les ailes grandes ouvertes et on ressent alors un mélange de tristesse et de joie. De haine et de résignation. Pas pour eux, il ne manquerait plus que ça. Papazotes. (Pause.) Moi, pour ma part, je me sens très à l’aise en compagnie de mes vautours et de mes urubus, mes gallinazos. Eux, ils sont là depuis la nuit des temps. Le problème, c’est ce qu’il y a en dessous. Les troncs. Des troncs, si vous voyez ce que je veux dire ? Des troncs. Humains. Ni plus ni moins. Des troncs. C’est ce qu’ils sont. Des troncs. Des troncs humains. Dire cadavres semble ambitieux. Un autre euphémisme, si vous voyez ce que je veux dire. Une manifestation douce, convenable d’idées dont l’exacte et franche expression serait dure ou grossière. Des cadavres. Des restes. Les restes humains qui descendent par ici sont précisément cela, des restes. Des dépouilles. Des résidus. En pièces détachées : des têtes, des troncs, des genoux, et des pieds... Des morceaux de la guerre. Mais en général rien que des troncs. Pour le reste, c’est plus difficile. Ça se prend sous l’eau, avec le sable et les pierres. Au fond. Se mêlant aux poissons. C’est pour cela que nous les pêcheurs, nous sommes ceux qui voyons le plus de corps. Ils passent devant nous pendant que nous travaillons. La première fois je devais avoir quinze ans. Dans une chaloupe. Avec un autre pêcheur. José. Meneses. Je crois. Chepe. Chepe Meneses. C’est ça. Ni plus ni moins. Chepe. Chepe a donné de l’impulsion à la barque avec un bâton et là il a eu l’impression que le fond de sable et de pierres se transformait en une chose toute molle qui lui a donné envie de vomir. À côté de nous il y avait les vautours. Partout. Des têtes noires, jaunes et noires. Bien entendu, ils fouillaient sur la rive. Moi je ne les connaissais pas encore. Je ne les comprenais pas. Mais j’ai aimé les regarder vaquer à leurs occupations. Un en particulier. À la tête rouge. Immobile sur la branche d’un arbre. Il attendait. Tranquille. Bec blanc et larges narines. Et une poitrine impériale. Je ne l’oublierai jamais. Je suis resté à le regarder de tout près. Et j’ai eu l’impression qu’il me parlait. Il ne le pouvait pas bien entendu, parce que les vautours n’ont pas de syrinx. Impassible. Il est resté à me regarder et moi à le regarder lui. Un long moment. Et je n’ai pas eu peur. J’aurais dû, mais non. Rien.

— Qu’est-ce que c’est que cette merde ? m’a dit Chepe.

—Déconne pas, touche pas à ça, Chepe !

Mais il ne m’a pas écouté. Il a bougé le bâton et en une fraction de seconde des dizaines de morceaux de corps sont remontés à la surface. Ils étaient frais, encore sanguinolents. Ils venaient d’être découpés à la machette et à la tronçonneuse. Alors là oui, les vautours se sont jetés sur nous. En bande. Moi je suis resté à regarder. Un groupe de têtes noires est arrivé en premier et ensuite une bande d’urubus des savanes. Des dizaines de têtes jaunes, comme des fleurs de bromélias que ma maman aimait tant, se sont jetés sur les restes que l’on ne pouvait désormais plus voir à la surface de l’eau. Environ quarante oiseaux planaient au dessus du fleuve. Un spectacle. Ils ont tous mangé à parts égales. Jusqu’à ce que le roi arrive. Là, ils lui ont tous cédé la place et sont allés sur la rive jusqu’à ce qu’il soit rassasié. Le Sarcoramphus j’entends. C’était la première fois que je le voyais. Et ça a été grandiose. Mais le spectacle a réellement commencé lorsqu’il est parti. Un ballet d’oiseaux que c’était un régal. Du blanc, du noir, du rouge, du jaune et du gris de tous les côtés. Dans le ciel, dans l’eau et sur la terre. Et du pourpre. Celui des viscères. Un spectacle. Moi j’avais juste envie de m’accrocher à l’un d’entre eux et qu’il m’emmène là où il vit. M’échapper dans cette grotte secrète, ou ce trou caché sur la falaise ou la terrasse d’un immeuble aménagé pour sa femelle. Pour cette pajarota, mamasota pour laquelle il a un jour dansé. (Pause.) En quelques minutes ils avaient emporté la mort. Elle n’était plus là. C’est comme s’il ne c’était rien passé. Jusqu’à ce que cet imbécile de Chepe parte en courant pour raconter que dans Los Trinchos des corps remontaient à la surface. Il s’est tué lui-même. Parce qu’il n’a pas su se taire. Il y en a qui devraient apprendre. Lui n’a pas appris. Les vautours n’ont pas de syrinx. Ce sont des témoins muets. J’apprends, tu apprends, il... Un jour, tandis qu’elle préparait la soupe du déjeuner, la maman de Chepe a entendu des coups de fusil. Sa maison était à côté de l’église. Après ça, la terre l’a englouti ou plutôt l’eau, pendant sept jours. Qui sait ce qu’ils lui ont fait et où ils l’ont emmené. Après je l’ai retrouvé. Un tête rouge naviguait sur lui.

Vous aimerez aussi...