Chronique d'un atelier

Pablo Melicchio | Argentine

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Titre . Chronique d'un atelier

Auteur . Pablo Melicchio

Pays . Argentine

Traducteur . Nicole Rochaix-Salmona

Genre . Essai

Édition . Papier


12 € / 162 pages / 14 x 17 cm

ISBN . 979-10-92948-38-7

Novembre 2017


Du même auteur :
Les voix d'en dessous

Sur Chronique d'un atelier

Chronique d’un atelier retrace le travail mené par Pablo Melicchio auprès d’hommes de la rue à Buenos Aires au sein d’ateliers de lecture, de réflexion et d’écriture et reprend le texte publié sous le titre Crónica de los hombres que buscan un lugar (2011).

La réflexion s’élargit dans une deuxième partie aux vertus nécessaires et au pouvoir de l’art dans nos existences.

Un plaidoyer pour la lecture, l’écriture et le partage.

Sur Pablo Melicchio

Pablo Melicchio (1969, Buenos Aires) est écrivain et psychologue.

Remarqué dès la publication de son premier roman Letra en la sombra (2008), il est aussi l’auteur de Les voix d’en dessous (Zinnia Éditions, 2016) et de Quinifreud (2017).

Il signe par ailleurs des notes, contes et récits publiés dans différents journaux et revues argentins.

Extrait de Chronique d'un atelier

QUATRIÈME JOURNÉE
LE TEMPS

L’atelier se développe et nous avons maintenant notre salle installée au milieu du Parador. À la porte on a accroché une pancarte qui annonce : « Atelier Littéraire de Réflexion. L’écriture contre la violence », une pancarte avec un liséré, œuvre de Pablo, un artiste des rues, résidant du Parador Retiro et membre de l’atelier.

Ils entrent peu à peu. Ils s’assoient. Je vois des visages fatigués. Certains sont silencieux. D’autres parlent de la salle, comme des élèves qui ont changé de classe. Comme il y a de nouveaux participants je me présente à nouveau, je leur demande à tous de se présenter. Je formule les règles, écouter, ne pas interrompre, respecter l’opinion d’autrui. Et je commence avec un récit d’Anthony de Mello et son dialogue classique entre les étudiants et le maître, dans ce cas pour tenter de déterminer l’origine de la souffrance humaine. Les uns disaient que sa cause était l’égoïsme. D’autres, l’erreur. Un élève ajoute que l’on souffre en raison de notre incapacité à distinguer le réel de l’irréel. Enfin le maître intervient et il dit : « Toute souffrance découle de l’incapacité à s’asseoir tranquillement et être seul. »

Je laisse place aux commentaires. Une minute de silence. Francisco, depuis son fauteuil roulant, reste à me regarder fixement, pensant peut-être à quelque chose, une idée qui ne parvient pas à prendre forme. Soudain il dit : « Je ne suis pas d’accord, ce qui peut t’arriver de pire dans la vie c’est d’être seul. » Débat. Des mots qui vont et viennent comme des papillons qui s’agitent enfermés dans une pièce. Certains disent que nous sommes tous seuls même en compagnie de quelqu’un. Comme est le commencement ainsi sera la fin : solitude et nudité. J’interviens : « Peut-être s’agit-il de la recherche d’un équilibre entre la solitude et la compagnie. Être tout le temps avec les autres peut être un signe de dépendance, une sorte d’attachement, une manière de se fuir soi-même. Mais être seul tout le temps peut constituer une sorte d’isolement ». Personne n’a le fin mot. Nous sommes là en train de ruminer ces idées, exister, être seuls, être en compagnie.

C’est le moment de Cortázar. Cronopes et fameux, « Instructions pour pleurer ». Alors nous nous laissons instruire.

« Pour pleurer, tournez vers vous-même votre imagination et si cela vous est impossible pour avoir pris l’habitude de croire au monde extérieur, pensez à un canard couvert de fourmis ou à ces golfes du détroit de Magellan où n’entre personne, jamais. »

Et comme d’habitude lorsque les choses tournent bien, les mots s’articulent et le être seul du récit d’Anthony de Mello s’associe aux pleurs de Julio Cortázar. « Les hommes ne pleurent pas », dit sèchement Ronal depuis le fond de la salle. L’atelier demeure silencieux un instant. Les voix et les bruits nous parviennent du monde extérieur, du Parador, de la rue. « Seul celui qui a déjà pleuré est un homme », ajoute Humberto. Un autre silence par-dessus le bruit infernal d’un petit sac, un instrument dont joue un homme âgé, au regard perdu, tandis qu’il sort des clichés de radiographies, des ordonnances et des médicaments, comme si au lieu de se trouver dans un atelier littéraire il était dans la salle d’attente d’un hôpital. Il fait tache, il semble perdu, peut-être est-il perdu. C’est la première fois qu’il assiste à l’atelier ; il est là mais pas présent, comme un élève qui décroche déjà. Son corps est en mouvement, il y a les bruits qu’il fait, pas sa concentration. Je lui demande le silence, une fois, deux fois, trois. Il n’enregistre pas. J’éprouve un peu d’intolérance. Je résiste.

Le temps de la peur. Cortázar nous donne des instructions précises. Il y a un livre avec une page blanche et on risque de tomber sur elle à trois heures de l’après-midi. Et aussi un endroit à Rome d’où, à la pleine lune, on voit bouger les statues des Dioscures. Et d’autres peurs encore que nous décrit Julio.

Tout de suite, comme un effet de la lecture une fois encore, les participants à l’atelier réagissent et parlent de leurs propres peurs. « Nous avons tous une peur ou l’autre ». Parfois des voix de la nuit. De la mort. Du malheur. « Peur du silence total et absolu », dit Alfredo de sa voix lasse, lointaine, comme si ses piles étaient en train de se vider. Peur du silence ? Pas du silence mais du son du silence. Le silence qui nous parle. Francisco, musicien des débuts du rock et aujourd’hui paralytique mais pas paralysé, dit que la pensée est une fréquence, une vibration ; que la meilleure des œuvres de Beethoven fut composée alors qu’il était sourd. Carlos, bégayant de sa voix à la Sandrini, crie du fond de la salle : « Il faut aller jusqu’à la limite du silence, c’est là que se trouve Dieu ». Et un non croyant précise : « Ou que tu te trouves, toi. La nuit, même si les deux cents autres compagnons parlent, tu peux t’écouter. » Dieu, soi-même, les voix et le silence. Des phrases et encore des phrases qui s’articulent en cette fin de journée qui avance comme une horloge fébrile.

Nous restons avec Cortázar. « Instructions pour remonter une montre ». Conseil pratique qui fait place à la philosophie : « Là-bas au fond se trouve la mort, mais n’ayez pas peur », dit Julio Cortázar. Encore la peur. Mais une autre échéance s’ouvre, la peur de la fuite du temps, de la montre qui avance. « Attachez-la vite à votre poignet, laissez-la battre en liberté, imitez-la avec ardeur », ajoute l’écrivain.

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