Entretiens

 

 


AU SOMMAIRE DE LA PAGE…

1. Entretien #1 . « C’est une histoire que j’avais besoin de raconter » par Patricia Valladares-Ruiz

2. Entretien #2 . « On devrait interdire la lecture des romans aux végétariens » par Amir Valle

3. Entretien #3 . Interview par Violeta Villar Liste

4. Entretien #4 . Interview par Luis Ysla Prado

5. Entretien #5 . « Un pays peut être une blessure. Le Venezuela en est une » par Karina Sainz Borgo


Entretien #1

 

« C’est une histoire que j’avais besoin de raconter »

Patricia Valladares-Ruiz

Source

Parfois je rêve qu’un œil géant me regarde, un œil insomniaque, gelé, comme l’œil absurde des poissons enfermés dans un bocal.
J.C.M.G.

 

Juan Carlos Méndez Guédez (Barquisimeto, 1967) est l’une des voix les plus limpides et reconnues de la narration vénézuélienne de la dernière décennie. Son parcours littéraire et celui de sa vie se sont trouvés en constante mutation. Actuellement, Méndez Guédez nourrit le corpus littéraire croissant de ce que l’on nomme « littérature d’immigrant » en Espagne, où il réside actuellement. Parmi ses livres, Hasta luego, mister Salinger, Una tarde con campanas et El libro de Esther rendent bien compte de ce métissage rythmique et élégant que suggèrent ses va et vient d’un côté à l’autre de l’Atlantique. Les lignes qui suivent furent recueillies chez lui à Madrid.

 

LA MAISON QUI M’ATTENDAIT

Comment votre adaptation à votre arrivée en Espagne s’est-elle passée ?

Rapidement et de façon toujours plus intense. C’est comme s’il y avait toujours eu ici une maison qui m’attendait, des amis qui commandaient des bières pour moi parce que même sans me connaître ils savaient qu’à un moment de la nuit j’allais m’asseoir pour rire avec eux.

 

Pourquoi n’êtes-vous pas rentré au Venezuela ?

Je suis heureux dans une ville où les gens se donnent rendez-vous pour dîner à 23 heures, et où l’on ne voit de militaires que lors du défilé du 12 octobre. Une ville comme celle-là en vaut la peine. Mais ne disons pas jamais, disons plutôt que je suis ici et que je ne suis pas encore rentré.

 

Comment la distance a-t-elle affecté votre vision du Venezuela ?

La première chose que je fais chaque matin c’est regarder les journaux vénézuéliens ; durant la nuit il se peut que j’aie rêvé que je suis à Caracas ou à Barquisimeto ; c’est pourquoi je ne crois pas que je me trouve éloigné. Je vis dans un imaginaire qui me lie au Venezuela et à l’Espagne comme s’il s’agissait d’une continuité, d’une rue de différentes couleurs.

 

Il y a quelque chose du Venezuela qui vous manque encore ?

Ce qui me manque du Venezuela ce sont les diminutifs, les embrassades et les baisers que nous échangeons quotidiennement et à chaque instant. Ici on est affectueux, mais jusqu’à ce que l’on comprenne tes habitudes, on pense que tu es un obsédé sexuel.

 

Comment l’expérience migratoire a –t-elle affecté votre vie et votre travail ?

J’ai dit à une occasion que nous devrions tous être étranger une fois dans notre vie parce que nous serions des personnes meilleures.
Peut-être que moi je ne suis pas meilleur, mais je suis différent de celui qui est descendu d’un avion à Madrid en 1996. Voyager réconcilie avec la souplesse, avec le changement; avec la possibilité d’être un et beaucoup.
Le Venezuela aussi bien que l’Espagne sont des pays marqués par l’expérience migratoire. Cependant, il est pour le moins curieux que l’émigration massive de Vénézuéliens et les avalanches d’immigrants en Espagne n’aient pas suscité davantage de textes littéraires dans chacun des pays. Comment pourrais-je expliquer ce relatif désintérêt ?
Il y a des auteurs qui ont plus ou moins parlé de l’émigration, et même de façon spécifique de l’émigration espagnole au Venezuela : je pense à José Manuel Castañón : à León Barreto ; à Juan Pedro Castañeda ; à Manuel Rivas. Mais il est certain que l’ensemble des œuvres littéraires pourrait être plus ample.
Je crois qu’il s’agit d’un sujet douloureux. La mémoire sélective de l’Espagne actuelle l’empêche d’imaginer ce qu’a signifié ce moment où on décontaminait les citoyens pour les laisser entrer dans d’autres pays européens.
Par ailleurs, dans le cas vénézuélien c’est maintenant que se produit l’émigration massive de ceux qui désirent respirer une atmosphère plus propre et moins crispée. Je crois que ces œuvres vont arriver, et même, comme l’a dit un jour Milagros Socorro, que nous verrons ces œuvres écrites dans une autre langue.

 

Dans Una tarde con campanas vous proposez une approche du phénomène de l’immigration. Qu’est-ce qui vous y motive?

C’est une histoire que j’avais besoin de raconter. Quelque chose que mes yeux voyaient et contemplaient et que je n’ai pas pu m’empêcher d’écrire. Il m’a semblé que ma vie d’enfant était à nouveau mise en scène : seulement les enfants qui arrivaient maintenant effrayés dans une école étrangère n’étaient pas des Galiciens, Canariens, Italiens ou Portugais qui commençaient à vivre à Caracas, mais des Vénézuéliens, Colombiens, Équatoriens ou Péruviens qui commençaient une nouvelle vie à Madrid.
J’ai beaucoup aimé écrire ce livre. Il s’agissait de construire en même temps une histoire douloureuse et de célébration. Un enfant qui en arrivant en Espagne pense que l’automne est une maladie qui affecte les arbres et les personnes, mais qui ensuite reconnaît aussi ici l’amitié et la splendeur de l’enfance.

 

Le thème de l’immigration a été l’une des questions phare durant les dernières élections législatives et reste, sans doute, l’une des plus importantes préoccupations du gouvernement espagnol et de l’Union Européenne. Y a-t-il toujours une place en Espagne pour les immigrants ?

Le Venezuela s’est amélioré grâce aux milliers d’Espagnols qui ont vécu parmi nous. J’espère que l’Espagne va le comprendre, et que les discours ethniques qui de la gauche et de la droite tentent de limiter la place digne que méritent ceux qui vivent et travaillent ici, paient des impôts, et génèrent une richesse économique et culturelle vont finir par dégonfler. Moi, à titre personnel, je continue à souligner que c’est un endroit généreux, réceptif. L’Espagne que je vis chaque matin est bien meilleure que celle que je lis dans les discours politiques des journaux.

 

SI TU TRIOMPHES, TU DEVIENS GARCIA MARQUEZ

Votre travail a suscité un vif intérêt de la critique espagnole et a bénéficié d’une excellente réception. Pourquoi selon vous les maisons d’édition, les distributeurs, les libraires et les critiques vénézuéliens ne se sont-ils pas suffisamment intéressés à votre travail ?

L’acteur Ricardo Darín a dit un jour qu’il aurait pu être aigri et qu’il a préféré être reconnaissant. Je partage cette idée. Je n’aime pas me plaindre. Je suis plein de reconnaissance pour les lecteurs, les critiques et les éditeurs qui au Venezuela ont pris un jour la peine de me lire. Quand je vais au Venezuela il est vrai que les gens me disent qu’il est difficile de trouver mes livres, mais j’apprécie beaucoup l’effort qu’ils font pour trouver mes romans, le caractère enthousiaste de leurs commentaires, les anecdotes en lien avec mes histoires auxquelles ils ont pensé.

 

Quels effets ont eu sur votre métier d’écrivain  les années de critique et d’analyse littéraire de vos études de doctorat ?

Peut-être aucun.

 

Que faut-il pour réussir en tant qu’écrivain au Venezuela ?

Un écrivain, tout écrivain, pense toujours qu’il a échoué. C’est pourquoi il écrit de nouveaux livres, pour continuer à échouer avec le plus de dignité possible. Si tu réussis tu deviens García Márquez, tu commences à moins bien écrire et à avoir de sinistres amitiés.

 

Dans votre cas, serait-il possible de vivre de la littérature au Venezuela ? Et en Espagne ?

Au Venezuela je suppose que non. En Espagne je peux m’offrir des sandwichs jambon fromage, des cigarettes et quelques bières.

 

Que pense-vous de mouvements littéraires comme la « génération MacOndo » ou la « génération du Crack » ? Dans quelle mesure les manifestes littéraires peuvent-ils s’avérer bénéfiques et opportuns actuellement ?

L’écriture de certains auteurs de ces groupes m’attire beaucoup. Alberto Fuguet ; Jorge Volpi ; Sergio Gómez. C’est là ce qui est véritablement important. En tant qu’ensemble, je crois que Mac Ondo et le Crack ont été des instruments efficaces de promotion littéraire, si bien qu’ils ont rempli la mission pour laquelle ils ont été pensés.

 

Vous avez mentionné Manuel Puig et Alfredo Bryce Echenique comme certaines de vos principales influences littéraires. Avez-vous hérité de Puig et Bryce le recours à l’humour dans votre production littéraire ? Peut-on en dire autant de la tendresse dans votre travail ?

Moi je ressens l’existence comme existence en elle-même mais aussi comme littérature. J’aime mélanger les deux : non seulement la vie voyage vers les livres, mais les livres voyagent vers la vie.
Bien sûr Brice et Puig ont eu une influence sur mon travail, mais c’est en partie parce qu’il y a dans ma propre existence le rire, la tendresse, l’amitié, la sensibilité excessive, criarde et candide des chansons de la radio, des feuilletons, des sérénades, des films outranciers. Et cela est présent d’une certaine manière chez Bryce et chez Puig.
J’aime à penser que la vie est un groupe de gens cravatés au verbe haut, se donnant des coups de coude, se bousculant, se montrant les dents pour sauver le monde, pour réussir ou gagner beaucoup d’argent. Et que moi je suis dans un coin tranquille, avec des gens que j’aime, pleurant ou riant avec eux, sans faire trop attention aux messieurs en cravate.

 

À quoi vous semble dû que la littérature vénézuélienne ne jouisse pas du rayonnement international d’autres littératures latino-américaines ?

Le rayonnement est chaque fois plus grand. Ceci dit il faut savoir que la littérature n’est pas comme les jeux olympiques. Nous ne concourons pas pour remporter des médailles d’or par équipe. Je lis avec grand plaisir le bolivien Edmundo Paz Soldán. Je crois que la rigueur de son écriture ne diminue pas parce qu’on méconnaît l’existence d’une « dream team » bolivienne du roman.

 

Quelle est votre opinion au sujet de la littérature vénézuélienne du nouveau millénaire ?

La littérature vénézuélienne actuelle a des présences très intéressantes. J’ai lu il y a peu Rodrigo Blanco Calderón, Salvador Fleján, Enza García, Doménico Chiappe… il y a là une grande qualité. De la même manière que cette qualité était déjà patente chez des auteurs comme Rubí Guerra ou Silda Cordoliani ou Juan Carlos Chirinos. Peut-être peut-on trouver dans cette liste la singularité de la littérature vénézuélienne du moment. Maintenant il y a une littérature qui s’écrit dans le pays et une qui appartient à la diaspora.
Je souhaite que les lecteurs vénézuéliens connaissent l’une et l’autre, et découvrent qu’il y a des gens qui parlent de ce qui est important pour eux, leur fait mal, les fait rire.
Il n’y a rien de comparable à voir un sergent fort en gueule rester coi et humilié.

 

Pas un jour ne passe sans que surgisse une information concernant Chávez dans la presse espagnole. Quel impact a eu dans votre entourage le « pourquoi ne te tais-tu pas » ?

Nous avons partagé des rires copieux et douloureux. Il n’y a rien de comparable à voir un sergent fort en gueule rester coi et humilié. Si nous ne savions pas qu’il s’agit d’un stratège militaire invincible, d’un guerrier héroïque qui ne connaît pas la peur comme il l’a démontré dans ces actions courageuses du Musée Militaire, ou en cet avril à Miraflores, nous penserions que lorsqu’on hausse le ton, il se met à trembler.

 

À plusieurs reprises, vous vous êtes montré ouvertement critique envers l’actuel gouvernement vénézuélien. Ne craignez-vous pas qu’on vous le fasse payer ?

La facture vraiment grave est celle que l’on a présentée à ceux qui ont perdu leur travail, à ceux qui ont été frappés, arrêté, assassinés.
Avoir des opinions critiques signifie disparaître du circuit culturel contrôlé par le gouvernement. Mais des centaines d’artistes qui ne veulent pas embrasser les bottes du pouvoir se trouvent dans cette situation.
Cela ne me fait pas peur, parce qu’il n’est pas si grave de disparaître de l’esprit de petits personnages obscurs.

 

Comment la situation nationale du Venezuela affecte-t-elle le travail intellectuel et de création ?

Ce qu’a dit un jour Blanco Fombona en commentant que sa haine du tyran Gómez avait fait du mal à son écriture me semble significatif.
Le mieux c’est qu’un petit tyran ne perturbe jamais ce que nous sommes lorsque nous nous trouvons face à l’ordinateur.

 

Pensez-vous que les nouvelles politiques culturelles du Venezuela dynamisent la création littéraire ?

Le véritable écrivain ne doit pas attendre que les politiques culturelles le motivent. Mais peut-être Isaías Rodríguez, Farruquito Sesto et Jorgito Rodríguez ont-ils été très motivés par leurs nouvelles tâches. Ils ont l’air très heureux et prospères.

 

Si vous deviez recommander à vos amis espagnols une courte liste de livres d’auteurs vénézuéliens, ce seraient lesquels ?

Je leur parlerais d’abord de mes « classiques » : Ifigenia de Teresa de la Parra, Percusión de José Balza, Piedra de mar de Francisco Massiani, Los platos del diablo de Eduardo Liendo, Elena y los elementos de Sánchez Peláez et Terredad de Eugenio Montejo.

 

Pour finir, sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Je travaille sur une anthologie de mes contes que les Ediciones B publieront en 2009 au Venezuela. Elle s’intitule : La bicicleta de Bruno y otros cuentos [La bicyclette de Bruno et autres contes]. Il y aura là une sélection de mes récits des années 90 jusqu’à aujourd’hui. Ce projet me réjouit beaucoup parce que c’est une façon de retrouver les lecteurs vénézuéliens, en récupérant certains de mes livres qui n’existent plus comme Historias del edificio ou La ciudad de arena, et en regroupant des récits qui ont paru dans des anthologies ou des journaux espagnols avec des récits complètement inédits.

Biblliographie

Hasta luego, míster Salinger (Madrid: Páginas de Espuma, 2004).
Una tarde con campanas (Madrid: Alianza Editorial, 2004).
Tan nítido en el recuerdo (Madrid: Lengua de trapo, 2001).
Árbol de Luna (Madrid: Lengua de Trapo, 2000).
El libro de Esther (Madrid: Lengua de Trapo, 1999).
Retrato de Abel con isla volcánica al fondo (Caracas: Troya, 1997; Santa Cruz de Tenerife: La calle de la costa, 1998)
La ciudad de arena y algunas historias del edificio (Ayuntamiento de Cádiz, 1999).

© Patricia Valladares-Ruiz 2009
Espéculo. Revista de estudios literarios. Universidad Complutense de Madrid

 

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Entretien #2

 

prodavinci.com

« On devrait interdire la lecture des romans aux végétariens »

Amir Valle
Juan Carlos Méndez Guédez : « On devrait interdire la lecture des romans aux végétariens », OtroLunes, n°15, nov. 2010.

Source

 

En 1999 le nom de l’écrivain vénézuélien Juan Carlos Méndez Guédez se détacha dans la presse espagnole qui a couvert le Premier Congrès de Nouveaux Narrateurs Hispaniques, organisé par la maison d’édition Lengua de Trapo et par Casa de América, de Madrid. C’est là, lors de cette manifestation, que j’ai entendu pour la première fois son nom car je n’ai pu le connaître en personne. Son roman El libro de Esther fut présenté lors de ces journées comme l’une des révélations de la nouvelle narration latino-américaine, en particulier pour sa construction d’une rupture traumatique telle que l’immigration à partir précisément des maillons qui unissaient les deux points de confluence et de retours essentiels dans l’histoire racontée : l’Espagne et le Venezuela. Et c’est justement ce roman qui l’a conduit à être choisi comme l’un des finalistes du prestigieux Prix Rómulo Gallegos, attribué au meilleur roman publié en langue espagnole.
Comme on a coutume de le dire dans notre pays, de l’eau a coulé sous les ponts depuis et ce très jeune écrivain a continué d’écrire jusqu’à devenir, grâce à la force et à l’originalité de son œuvre, l’un des écrivains les plus cités lorsqu’il s’agit de mener des études sur la forte et prolifique littérature latino-américaine actuelle.
En exclusivité pour OtroLunes, Juan Carlos Méndez Guédez a accepté de nous offrir cet entretien.

 

L’ÊTRE HUMAIN

Si tu avais à définir (et il est évident que je suis en train de te demander de le faire) l’être humain que tu es, que dirais-tu ?

Un aventurier né. Quelqu’un qui ne sait vivre qu’à la limite et pris dans des flux d’adrénaline. Un amoureux des cicatrices, de l’inconnu, du danger.
Ceux qui me connaissent te diront que ce n’est pas vrai et que je suis seulement quelqu’un d’extrêmement timide qui aime écrire, manger et dormir.
Certains, peut-être, pourraient dire que je suis un brave type, mais c’est un compliment suspect. Je ne sais pas si je dois m’y reconnaître.

 

En lisant ton curriculum, on peut penser que tu as beaucoup du paria, ce qui semble être une marque pour tout écrivain latino-américain. Parle-nous de cet itinéraire qui t’a amené de pays en pays, quelles en sont les causes ?

Je n’ai pas tellement bougé, s’il s’agit de pays. Disons plutôt que je suis allé établissant des duplicités. Au Venezuela je suis né dans une ville et j’ai vécu dans une autre, et il y avait toujours en moi comme une tension amoureuse, un besoin de me partager, d’être dans les deux endroits à la fois. Ensuite je suis venu en Espagne et ici je suis d’abord resté à Salamanque, et maintenant à Madrid (avec de fréquentes périodes de repos à Tenerife). Maintenant la tension s’établirait plutôt entre le Venezuela et l’Espagne. Une tension comme je te le dis, affective, tendre. Une sorte de besoin d’embrasser dans la vie et l’écriture les deux espaces, parce que je me sens proche de l’un et de l’autre.
Il y a quelques années, alors que je vivais déjà à Madrid, quelqu’un m’a écrit qu’il venait de me voir sur la Plaza Venezuela, là-bas à Caracas, à minuit, assis sur un banc, si bien que d’une certaine manière j’atteins mon objectif de me partager entre les deux lieux.
Et disons que les raisons pour bouger ont été diverses. Dans un premier temps, ma mère, en cherchant une situation professionnelle digne, a dû déménager et m’emmener avec elle. Ensuite moi j’ai changé de pays pour suivre des études de doctorat, et c’est ainsi que j’ai compris qu’une vie paisible me conviendrait bien pour écrire.
Enfin, le Venezuela est entré dans une spirale militariste, réactionnaire, de destruction progressive de la démocratie et du vivre ensemble, et j’ai compris que je ne désirais pas vivre dans un pays où chaque rue, chaque minute de télévision m’obligent à regarder le visage porcin d’un sergent qui se dit appelé à sauver les pauvres tandis qu’il agite sur son poignet une montre à quinze mille dollars.

 

Les amis, la famille, la nostalgie des espaces de la mémoire, semblent des stations où tes personnages reviennent sans cesse. Qu’y a -t-il de l’être humain Juan Carlos Méndez Guédez dans ces personnages qui vivent dans ton œuvre ?

Bryce Echenique dit qu’il ne voyage plus dans des villes mais qu’il voyage vers les accolades de ses amis. Cela me semble une poétique de l’existence merveilleuse.
Quant à la littérature, Italo Svevo a dit un jour qu’il écrivait des histoires autobiographiques mais que c’était l’autobiographie d’un être qui n’était pas lui, même de loin. J’aime cette idée. C’est ce que je tente dans mes romans et dans mes contes. Écrire l’autobiographie d’autres qui n’existent que sur la page. Et c’est pourquoi il est possible que de temps en temps j’offre à mes personnages certains de mes espaces, de tout petits morceaux de mon quotidien.
En tout cas, le plus intéressant d’une œuvre n’est pas ce l’auteur a mis de vrai de sa propre vie, mais plutôt qu’il se produise l’impression absolue, puissante, qu’il y a de la vie derrière chaque mot. Que l’écrivain parvienne à être un acteur aux mille masques et que tous semblent une personne réelle, compréhensible, pour que le lecteur s’empare de ce masque, le pose sur son propre visage et comprenne qu’il a été construit spécialement pour lui.

 

Les Latino-américains, de bien des manières aussi, nous sommes issus du métissage ; et c’est un métissage qui se prolonge où que nous allions : si nous vivons sur notre terre, là-bas nous sommes métis, mais même si nous faisons le pas vers une autre culture, que ce soit aux États-Unis ou en Espagne (pour ne citer que deux pays de notre exode) là-bas aussi nous sommes sous le poids d’un constant processus de métissage. Je sais qu’il y a beaucoup de cela dans ton œuvre, mais toi, comment vois-tu ce phénomène ?

Il est probable que sur ce point, comme sur tant d’autres, je me contredise. Et c’est qu’un romancier est quelqu’un qui n’ayant pas au clair un système théorique pour expliquer le monde l’invente à chaque livre et ensuite le reconstruit et le détruit dans le suivant.
D’un côté, le phénomène du mélange dans mon pays est quelque chose d’absolument naturel. Nous sommes un peu de tout, et nous aimons cette idée de mêler et d’entremêler et de continuer à mêler le composant humain et culturel qui nous entoure. Mais pourtant, je préfère ne pas faire un éloge du métissage, parce que ce serait entrer dans des questions de races, et ce qui est racial m’apparaît toujours plus comme un sujet dangereux et détestable. Chaque fois que quelqu’un évoque une race c’est pour écraser les autres. Chaque fois que quelqu’un invoque la « pureté », « le respect des coutumes ancestrales de notre race » c’est pour désigner un ennemi (et attention, c’est un discours que les Nazis ne sont pas les seuls à tenir ; on peut l’entendre aujourd’hui comme justification politique de processus politiques comme le bolivien. En Afrique il y a eu de véritables massacres à cause de cette question ; et en Espagne il y a toujours l’imbécile de service qui pense que la paella le transforme en être supérieur, ou je peux te citer le Venezuela, où quelqu’un m’a dit un jour que nous étions une race puissante parce que nous avions inventé les empanadas de chien de mer). C’est pourquoi j’essaye de vivre en tenant pour naturel que tout l’humain m’appartient ou peut en venir à m’appartenir, et cela est une incitation au mélange infini, au combat contre l’uniformité, le répétitif, l’isolé.
Si bien que j’essaye que mes récits soient une centrifugeuse où tout ce qui m’intéresse, tout ce que je portais depuis mon enfance et ce que j’ai peu à peu incorporé, configure une mixture expressive, humaine.

L’ÉCRIVAIN

Il y a un moment où chaque écrivain découvre qu’il a le pouvoir de raconter des histoires. Oserais-tu projeter ta mémoire, d’aujourd’hui vers ce moment du passé ?

J’avais cinq ans et je m’ennuyais au bureau de ma mère. J’ai inventé un petit conte qui évoquait des séries télévisées : surtout Zorro, je crois. Une autre étincelle s’est produite à cinq ans quand j’ai commencé à emporter un cahier où je notais les événements historiques vénézuéliens que je transformais librement. Et cela s’est consolidé à l’adolescence. À l’époque j’hésitais entre être prêtre, pharmacien, medium spiritiste, traumatologue, seconde base du Cardenales de Lara ou avocat, et un jour en prenant une douche sur la plage j’y ai vu clair : ce qui me plaît toujours c’est écrire, la seule chose à laquelle je me consacre vraiment c’est à écrire. Ce soir-là j’ai commandé une immense pizza et j’ai dormi heureux douze heures dans un hamac en écoutant le bruit de la plage.

 

Il y a aussi des étapes d’influences : les premières lectures, qui remuent et rendent esclaves de bien des manières, et les suivantes, que l’on peut alors dominer, diriger, dont on peut profiter avec une véritable conscience d’écrivain. Comment cela s’est-il produit dans ton cas ?

Au début ce fut Marc Twain. Beaucoup Marc Twain. Jusqu’à quinze fois Tom Sawyers et ensuite Huckleberry Finn. Et tout, tout ce qui me tombait sous la main. Des comics (ou BD en Espagne), des légendes russes, des romans costumbristas vénézuéliens, Diderot, Gœthe, Rómulo Gallegos, Antonio Arráiz, Maquiavel, Neruda, … , je crois que je comprenais à moitié ou ne comprenais pas, mais se formait dans ma tête une mer de phrases, et j’ai senti que l’existence avait une intensité que seul le son d’un mot lui donnait.
Puis un jour j’ai trouvé un livre à moitié caché, c’était País Portatil [Pays portatif], le roman de González León qui avait remporté le prix Biblioteca Breve. Ce fut très perturbant parce que dans le roman on disait des gros mots, il y avait un peu de sexe, de violence. Je ne connaissais encore aucun livre qui contenait ces éléments en quantité aussi importante. Cela m’a beaucoup intéressé. Et ainsi j’ai compris à quoi se référait Neruda quand il parlait de « blanches collines ».
Ensuite dans ma jeunesse j’ai vécu une fascination pour Kafka, pour certains livres de Thomas Mann, pour Camus, mais l’axe de mes lectures tournait autour de trois auteurs : José Balza, Alfredo Bryce Echenique et Mario Vargas Llosa. Chez chacun d’eux on trouvait ce que je pense être la plénitude littéraire : l’intelligence qui parvient à faire du monde une sensorialité ; l’affection jubilante, la structure narrative qui reconstruit le monde. M’ont beaucoup marqué aussi des auteurs comme Manuel Puig ou Francisco Massiani qui parvenaient à transformer les anecdotes minimes et les références des hommes de la rue en matériau littéraire noble.

 

Les Latino-américains nous sommes des conteurs nés. On pourrait dire que nous naissons en racontant des histoires. C’est peut-être pourquoi le conte est un genre très important pour l’histoire littéraire de nos pays. Le conte est-il pour toi ce « roman dépourvu de remplissage » dont a parlé Cortázar ou as-tu une définition particulière du genre, depuis ta perspective de conteur ?

Le conte : la perfection impossible et toujours recherchée ?
Je ne sais pas. J’essaye que les définitions naissent du texte même. Que le texte parle et se présente et dise : salut, je suis un conte et ta vie sera un peu moins misérable et ennuyeuse si tu me lis.

 

Les critiques, quand ils se réfèrent au roman en tant que genre, parlent d’ordinaire, entre autres choses, en des termes qu’ils disent « indispensables » comme « conservation de la mémoire humaine », « recréation de la vie », « divertissement », « art majeur ». Ces termes ont-ils à voir avec cet espace de risque où tu écris tes romans ou notes-tu d’autres connotations du genre plus importantes dans ton expérience de romancier ?

Moi les grands mots m’effraient un peu.
La connotation qui m’intéresse dans un roman est celle d’une tranche de vie. Comme un bifteck saignant que tu ne peux t’empêcher de manger. Voilà ce qu’est un roman pour moi. Et j’y pense et je me mets à saliver et à bouger les mâchoires avec énergie. Le roman me donne des saveurs, me donne des textures, me rassasie et m’est indigeste.
On devrait interdire la lecture de romans aux végétariens.

 

Une double croix pèse sur la littérature jeunesse : certains osent dire que c’est un genre « mineur » et d’autres affirment que c’est le plus difficile des genres, un véritable défi pour tout écrivain, pour excellent qu’il soit. Sous cet angle, comment pouvons-nous analyser ton roman jeunesse Nueve mil kilómetros y tu abrazo [Neuf mille kilomètres et ton baiser] ?

Je faisais mes études à Salamanque et je me suis souvenu d’une promenade que j’avais faite des années auparavant au Roraima, un mont tabulaire situé à la frontière du Venezuela et du Brésil. J’y suis allé avec des amis merveilleux : Ricardo Azuaje et Aquiles Villareal, et avec un groupe de gens très sympathiques, qui ont eu la délicatesse de me sauver chaque fois que je me tordais le pied, que je me perdais, que je m’évanouissais, que je tombais épuisé, que j’essayais de voler la nourriture du reste du groupe. La première nuit, la tente où nous dormions a été inondée, nous nous sommes gelés à cause de l’air glacé, nos bottes ont été trempées. Moi j’ai essayé de rentrer à la maison le lendemain matin, mais ma maison se trouvait à deux jours de marche, puis huit heures de route et puis une heure d’avion. Je suis resté en arrière tout le reste du voyage et tandis que le groupe se promenait moi je sifflais et j’écoutais avec frayeur comment mon sifflement se répétait cinq fois sous l’effet de l’écho. Le voyage m’a servi à comprendre que mon contact avec la nature doit se limiter à me promener dans le Parc de l’Est à Caracas. Mais en y repensant quelque temps plus tard j’ai compris que ce paysage formidable, unique d’un mont tabulaire : ces formes rocheuses qui se trouvent sur la cime avec des formes d’arbres qui ressemblent à un labyrinthe, étaient un endroit extraordinaire pour raconter une histoire. Dans ce cas l’histoire d’un personnage avec des intentions épiques. J’ai donc prêté à un adolescent mes impressions du voyage et ensuite lui a évolué tout seul et est tombé amoureux et cet amour a pris fin et il s’est perdu au milieu de l’excursion et il a essayé de sauver le monde tandis qu’il se déplaçait sur ce territoire que Conan Doyle avait romancé il y a bien longtemps dans Le monde perdu.
En fait un ami qui a lu le manuscrit m’a dit qu’il lui semblait très cinématographique, que c’était un livre émouvant et que s’il éliminait les dix-sept fois où apparaissait avec une gaîté infinie le mot tétons, on pouvait le voir comme un roman jeunesse.
Moi je n’ai pas été très d’accord parce que s’il y a un âge où la vie d’un homme peut s’expliquer, renvoyer, se condenser en ce mot c’est l’adolescence, mais j’ai fait l’expérience et il y a eu un intérêt de quelques maisons d’édition jusqu’à ce que l’une d’elles se décide à le publier comme roman jeunesse.
Je suis arrivé à la littérature jeunesse pas par décision, mais par dix-sept biffures.

 

Je te propose un exercice de mémoire littéraire : je mentionnerai tes livres et tu devras me raconter une anecdote en lien avec ce livre, avant, durant ou après sa publication.

– Retrato de Abel con isla volcánica al fondo (1997) [Portrait d’Abel sur fond d’île volcanique] :
J’ai commencé à l’écrire avant de connaître Tenerife. Mais à Caracas mon rythme d’écriture était très lent, j’avais à peine deux ou trois pages lorsque je suis venu en Espagne, et alors j’ai voyagé sur l’île et j’ai compris que depuis Santa Cruz il n’y avait pas moyen de voir le Teide. Mais il m’a semblé que ce détail donnait un rien de fantasmagorie au livre, qu’il s’agissait de ce typique et subtil écart par rapport à la réalité que les romans doivent proposer. Le volcan est resté. Et quand je vais à Santa Cruz, juste sur la Rambla Pulido, je continue à voir le Teide au fond : resplendissant, superbe.

– La ciudad de arena y algunas historias del edificio (1999) [La ville de sable] :
Ce livre a connu une très belle édition et j’y tiens parce que pour le présenter je suis allé à Cadix, et Cadix me semble l’une des meilleures choses qui peuvent arriver à quelqu’un dans sa vie. Mais je ne me souviens pas de son année d’édition. Je soupçonne que ce fut en 2000, mais j’ai moi-même contribué à la confusion en disant à plusieurs reprises qu’il est de 99. Question qui n’est pas étrange parce que ma distraction est profonde : Il y a de nombreuses années au Venezuela je suis allé dans une ville éloignée pour donner une conférence et j’étais indigné parce que personne ne m’attendait. J’ai téléphoné pour protester et ils m’ont répondu qu’ils étaient enchantés de m’avoir en ville, qu’ils attendaient ma conférence, mais que j’étais venu une semaine avant la date fixée. J’ai présenté des excuses. J’ai acheté un fromage frais à l’aéroport et je suis rentré à la maison honteux. La semaine suivante j’ai oublié de me rendre à la conférence.

– El libro de Esther( 1999) [Le livre d’Esther] :
Je citerai deux choses. La première c’est que lorsque j’ai envoyé le roman à la maison d’édition ils m’ont rappelé trois jours plus tard pour me dire qu’ils souhaitaient le publier, que nous signions un contrat et que si j’en étais d’accord, il sortirait dans un mois.
Je suis allé manger avec eux et jusqu’à ce que j’ai vu le papier je pensais que c’était une blague d’un groupe d’amis.
Sur le roman lui-même, je peux te dire que j’ai vécu trois carnavals à Tenerife et dans le premier d’entre eux, avec un déguisement dont je ne peux me souvenir du nom, j’ai compris que Bakhtin (que j’avais lu mal, peu et rapidement à l’université), avait raison. Dans cette euphorie, et concrètement dans cette euphorie de Tenerife, si connectée de manière invisible au côté vénézuélien le plus lumineux, il y avait une histoire que je voulais raconter. Une histoire d’émigration, de carnavals et d’amours adolescents.
Il m’a semblé que le carnavalesque était un endroit idéal pour quelqu’un qui tenterait de vaincre le temps, et essayerait d’atteindre cette seconde chance que sa propre vie lui refusait.

Árbol de luna (2000) [Arbre de lune] :
Une voix. J’étais en vacances à Tenerife et après avoir lu un merveilleux roman d’Anita Loos, j’ai entendu la voix d’une femme charmante et très dangereuse qui racontait avec une innocence apparente les plus grands abus et corruptions. J’ai compris que cette voix demandait un roman, que cette voix faisait partie d’un roman. Et j’ai ainsi eu le plaisir d’écrire un roman neo-picaresque, et de dialoguer avec l’un de mes livres préférés : Lazarillo de Tormes.
Par ailleurs, une lectrice de ce livre, s’est retrouvée des années plus tard sans argent dans une ville européenne. Et quand le typique galant homme s’est approché, elle ne lui a pas dit son vrai nom, mais celui de l’héroïne de mon roman, parce qu’elle se sentait plus à l’aise ainsi, et puis elle lui a raconté une vie qui n’était pas la sienne, mais celle de mon personnage. Si bien que durant quelques minutes mon roman a existé, a été, avait un corps des yeux et des bras et des mains.

– Tan nítido en el recuerdo (2001) [Si clair dans le souvenir] :
Un ami très cher a acheté ce livre de contes dans une pharmacie à El Tigre, une ville orientale vénézuélienne. Cela m’a fait très plaisir. Il m’a semblé normal que ce livre, que le livre d’une maison d’édition espagnole se trouve là, en même temps que de l’aspirine et des pansements. Aujourd’hui au Venezuela il est très compliqué d’importer des livres. Je ne sais pas combien de temps les librairies ont mis à proposer les romans de Zafón. Si bien que je ne dis pas cela pour moi, je le dis pour mes compatriotes. Qu’on permette à tout Vénézuélien d’avoir entre les mains un Zafón tout chaud. Dans le cas contraire, même si c’est difficile à croire, ce sera bien pire, parce que le gouvernement ne les laissera lire que des livres sur le Che.

– Una tarde con campanas (2004) [Un après-midi à cloches] :
J’avais très envie de structurer un roman par épisodes comme le Lazarillo. Parce que si l’on veut être ancien et couvert de naphtaline on doit regarder les expérimentations d’avant-garde, et si l’on veut dialoguer avec son temps il vaut mieux regarder plus ou moins au XVIe siècle.
Et je voulais aussi jouer un peu avec l’ambiguïté du réalisme magique hispano-américain. C’est pourquoi il y a des fragments du roman qui pourraient répondre à cette esthétique, mais qui en réalité se nourrissent d’un mélange de légendes galiciennes avec des légendes préhispaniques, de cette époque où ni García Márquez ni moi n’existions, ni n’avions pour projet d’exister.

– Hasta luego, míster Salinger (2004) [À plus tard, mister Salinger] :
Un recueil de contes que j’ai travaillé avec beaucoup de calme, avec beaucoup de minutie et de plaisir. La critique a dit que c’est un livre sur les relations que les hommes entretiennent avec les femmes de leur vie : mères, amies, compagnes, filles. Peut-être. J’ai très confiance dans les bons lecteurs. Ils complètent et améliorent le livre que nous proposons.

– Tal vez la lluvia (2009) [Peut-être la pluie]:
Un après-midi d’ennui j’ai mangé un agneau horrible. Pouvoir manger quelque chose comme cela à Madrid m’a déprimé, mais heureusement il pleuvait, et j’ai pensé que la seule chose à sauver de ce moment était la pluie, peut-être la pluie.
Quelques mois plus tard je me suis assis pour écrire cette histoire dans laquelle n’apparaît jamais un agneau avec des pommes de terre. C’est un récit sur l’impossibilité du retour, sur ce point où la jeunesse commence à résonner comme un mot étranger.
Je dois indirectement ce roman à un mauvais cuisinier. Que ce monsieur ne se retrouve jamais au chômage…

 

Les prix (ces petites choses que beaucoup désirent mais que ces mêmes beaucoup renient, méprisent) nous font d’ordinaire vivre des expériences qui, presque toujours, nous nourrissent en tant qu’êtres humains ou écrivains. Je vais faire quelque chose de semblable à ce qui précède pour les prix que tu as choisis ces dernières années et je voudrais que tu acceptes de te souvenir de quelque événement particulier en rapport avec ces moments où tu attendais la décision du jury.

– XII Prix International du roman Romulo Gallegos (avec El libro de Esther) :
Le Romulo Gallegos avait un mode d’attribution très curieux. Le jury se réunissait durant une semaine et ils énonçaient la liste des romans qui passaient à la phase suivante : d’abord il en restait une centaine, puis une trentaine, et finalement il restait les listes qui étaient celles qui arrivaient à la dernière phase. Si bien que durant cette semaine-là je chattais tous les jours avec des amis et je suivais de cette manière le moment où ils annonçaient en conférence de presse les romans encore en course et, perplexe, je voyais comment El libro de Esther continuait d’avancer et d’avancer. Dans un film américain je te raconterais le moment où j’ai reçu l’appel qui me propulsait vers les étoiles, mais justement ce jour-là on m’a coupé le téléphone. Le lendemain, en voyant dans le journal une photo géante de Vila Matas et la mention de son excellent roman El viaje vertical, j’ai soupçonné que ce n’était pas grave si on m’avait coupé le téléphone.

– V Prix Unicaja du roman « Fernando Quiñones » (avec Una tarde con campanas)
Une cravate jaune. J’ai pensé que pour recevoir un prix il était nécessaire de porter une cravate, et j’ai mis une affreuse cravate jaune et sur les photos j’ai l’air d’un leader syndical enrichi par le commerce de la contrebande d’uranium.

– XL Prix International « Ciudad de Barbastro » du roman court (avec Tal vez la lluvia) :
Le jour où le prix a été proclamé, il a tellement plu sur Madrid, mais tellement, que je me suis réjoui de ne pas avoir intitulé le roman : La guerra del fin del mundo.

Le VENEZUELIEN

Barquisimeto, un simple lieu géographique ou un espace de référence et de sentiments ?

Espace de référence, espace sentimental. Trop d’enfance, trop d’adolescence là-bas réunies. C’était l’endroit des vacances, des retrouvailles, de la respiration d’une famille qui faisait que je me sentais partie d’un tout.
L’image est celle d’un enfant qui chaque fois qu’il devait revenir à Caracas et laisser tous les siens, pleurait parce qu’il souhaitait rentrer chez lui mais voulait aussi rester. Un peu rentrer sans partir ; être ici depuis là-bas et être là-bas depuis ici.
L’écriture est la manière dont je sens que quelque chose continue à être toujours relié à ces rues, à ces étreintes. Là-bas je reste ici. Et dans l’ici il y a du là-bas.
Dans l’écriture, ces miracles sont possibles.

 

Le Venezuela, sa culture, ses écrivains, son univers littéraire quotidien, quels sens ont-ils pour ta vie d’écrivain ?

Une importance fondamentale. C’est là qu’a grandi mon idée de l’écriture. Le Venezuela que j’ai connu était un pays communiquant beaucoup, très curieux, très avide. Et il compte encore avec des figures aimables, d’une lucidité mordante et totalement dévouées à l’écriture comme Rafael Cadenas ou Jorge Balza, des gens qui vivent dans les mots, qui sont les mots.

 

Émigrant, exilé, réfugié…sont des mots qui gravitent presque tout le temps autour des Latino-américains. À quel moment as-tu été l’un ou l’autre ?

Cela dépend des moments de la journée. Réfugié, jamais. Émigrant, souvent. Exilé, oui. Peut-être oui. Du moins un peu. Mais c’est long à expliquer. Je préfère penser que je suis un monsieur de Barquisimeto qui vit au loin, ou un monsieur de loin qui vit à Madrid.

 

Ainsi, je ne sais pas si malheureusement ou si heureusement pour notre enrichissement, nous autres, les Latino-américains, n’avons pas pu échapper aux chaînes de notre réalité convulsive. Aujourd’hui, ton pays vit un processus dans lequel la culture est plus un champ de bataille qu’un espace de dialogue. Que pense l’intellectuel vénézuélien qu’est Juan Carlos Méndez Guédez de ce qui se produit aujourd’hui au Venezuela ?

Je ne suis pas un intellectuel. Je suis peut-être parvenu à l’être, mais enfant j’avais beaucoup d’accès de fièvre et c’est là que j’ai perdu la capacité de comprendre Blanchot ou Lacan ou Bensaïd. Moi j’invente des histoires. Sans plus. Mais par contre je te dirai que le Venezuela aujourd’hui est la preuve que le totalitarisme, la brutalité, et la médiocratie sont toujours en embuscade. Un pays détruit où sont entrés des millions de dollars et qui souffre de constantes coupures d’électricité, de coupures d’eau, de pénurie alimentaire et qui subit 19000 assassinats par an, parce que la délinquance et le pouvoir politique sont alliés de façon plus ou moins tangible, un endroit où l’on renvoie les gens de leur travail s’ils ne militent pas dans le parti du gouvernement ou bien où les bandes paramilitaires du gouvernement déboulent en tirant sur les étudiants. Bien qu’il soit possible que je me trompe et que ce soit en réalité le paradis du XXe siècle.
Mais comme tu le sais, ces fièvres laissent des séquelles.
Mais cela oui, au-delà de ce que je peux penser au sujet de cette période, et du fait que je sois fier de la résistance dont ont fait preuve des millions de Vénézuéliens durant ces douze ans, je t’avouerai que je préfère achever ce questionnaire sur une question littéraire… si bien qu’excuse mon audace mais je me la pose à moi-même :
Quel livre veux-tu écrire ?
Le livre le plus flexible, le plus tranchant, le plus sonore, le plus riche, le plus proche qu’un lecteur puisse trouver. Un livre juteux comme un bifteck. L’idée d’échouer encore et encore en essayant d’écrire ce livre me rend heureux. Du moins, me rend presque toujours heureux.

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Entretien#3

 

« Interview de Juan Carlos Méndez Guédez »

Violeta Villar Liste, OtroLunes, n°15, novembre 2010.

Source

 

En Espagne, on a du mal à prononcer le nom « Barquisimeto ». Habitué – cela arrive fréquemment– à identifier les pays avec leurs capitales et ceux qui arrivent comme provenant de la même ville, « Barquisimeto » est un nom curieux qu’on apprend à aimer en découvrant sa musicalité.
Mais Caracas ne sera plus le Venezuela. Nos auteurs sont en train de s’en occuper. Des écrivains, par exemple, comme Juan Carlos Méndez Guédez, originaire de Barquisimeto, qui vit à Madrid et vient d’être finaliste du V Prix du roman Fernando Quiñones pour Una tarde con campanas. Le concours a été organisé à Cadix par la Fondation Unicaja et l’édition du texte sera prise en charge par la prestigieuse Alianza Editorial.

 

LE MÉTISSAGE EST UN PROCESSUS NATUREL ET QUOTIDIEN

Dans l’une de ses dernières déclarations, accordée au quotidien El Impulso, Salvador Garmendia a affirmé : « Juan Carlos Méndez Guédez sera l’auteur vénézuélien des dix prochaines années ». Ce prix et la portée qu’aura l’édition concède de la vérité aux mots de l’auteur ?

Ta question me remplit de mélancolie. J’ai toujours admiré Salvador Garmendia. je l’ai lu avec un réel plaisir et admiration, et malgré cela nous nous sommes à peine connus. Nous n’avons parlé qu’une seule fois dans notre vie. Là-bas à Caracas quand on a présenté mon roman Árbol de luna.
« À cette occasion nous avons échangé quelques mots et j’ai été très ému parce qu’il a parlé avec une véritable affection de mon travail. Ensuite il est décédé et je n’ai jamais pu le remercier de sa générosité, de son exemple littéraire ».
« J’espère que Una tarde con campanas donnera raison à Garmendia au sens où je suis un auteur qui se consacre entièrement à son travail, absorbé avec une passion frénétique dans ce que je fais ». Il espère que les lecteurs le comprennent comme un fragment dans le vaste univers de la littérature écrite par des Vénézuéliens. « Puisse mon livre servir à ce que certaines personnes approchent avec affection et plaisir des auteurs comme Teresa de la Parra, Antonio Márquez Sala, Bernardo Nuñez ou Pocaterra. Qu’ils y voient une part fondamentale de ce que nous sommes : un peuple égaré dans ses délires, dans ses euphories, dans ses tristesses, dans ses joies ».
Il propose aussi que les lecteurs se reconnaissent dans des auteurs actuels comme Francisco Massiani, José Balza, Israel Centeno, Oscar Marcano ou Juan Carlos Chirinos.
« C’est très bien de lire la littérature mielleuse d’Isabelle Allende, de Coelho, d’Antonia Gala… la vie, parfois, a besoin de douceurs collantes, mais les Vénézuéliens doivent donner une chance à ces livres qui peut-être leurs parlent de choses proches ».
Il ne cache pas sa tristesse en visitant les librairies de Barquisimeto et en observant simplement ces « auteurs poisseux ». Il leur reconnaît la faculté de vendre beaucoup, « mais si le libraire croit dans un roman de Massiani et le recommande aux lecteurs, il fera certainement une bonne affaire et en plus il en fera davantage pour notre tissu social que tous ces plans farfelus que le pouvoir est en train de lancer maintenant ».
« Un pays qui lit Massiani et rit avec un roman comme Piedra de mar, aura l’humour, l’amour et la tendresse pour outils vitaux. Ce sera un pays plus sain, plus intelligent et lucide ».

 

Una tarde con campanas, le roman primé, se penche sur le phénomène de l’émigration à partir du regard d’un enfant. Comment s’est enclenché le processus d’écriture ?

« Un après-midi j’étais dans l’autobus et j’ai remarqué un enfant avec des traits latino-américains qui parlait avec un accent madrilène ».
Il a pensé aux « nouveaux Espagnols qui sont en même temps Équatoriens, Péruviens, Honduriens, Argentins, Vénézuéliens et qui grandissent au milieu d’une tension très savoureuse et dramatique : appartenir à deux univers, vivre scindé entre la réalité que l’on respire à la maison et dans la rue ».
L’idée fut immédiate : Là, il y a un roman. Roman qui n’existait pas dans le contexte de la littérature vénézuélienne et dans celui de l’espagnole, si bien qu’il a éprouvé l’obligation de l’écrire.
« J’ai su aussi que la voix principale de ce livre devait être celle de cet enfant. C’est ainsi qu’est né ce récit, qui prétend beaucoup faire appel aux émotions du lecteur, l’amuser, au point que les situations dramatiques, voire tristes, seront transformées par le regard de l’enfant, qui les imprègne d’un humour ténu ».

 

Aborder la nostalgie à partir d’une perspective métisse doit être un voyage passionnant par l’intensité des souvenirs.

« Pour moi le métissage est un processus naturel et quotidien. Ma fille en ce moment parle avec un mélange de mots madrilènes, vénézuélien, canariens et même quelques uns en italien. Il en coûtera beaucoup à ma fille de haïr quelqu’un parce qu’il appartient à un endroit différent du sien, parce qu’elle est de beaucoup d’endroits ».
Dans l’œuvre artistique le métissage vous intéresse comme expression d’une nouvelle culture dans laquelle s’en entremêlent deux ou plus qui étaient séparées auparavant.
Dans Una tarde con campanas cette pluralité métisse opère : les langages de l’Amérique latine et d’Espagne « se bousculent, se combinent ». En plus « l’univers de légendes qui a nourri mon enfance au Venezuela (par nature un mélange de légendes espagnoles adaptées à notre réalité et de mythes indigènes), entre en contact et se transforme en entrant en relation avec le monde des légendes galiciennes ».

 

ILS NE PARVIENDRONT PAS À NOUS EMPÊCHER DE PENSER

L’intertextualité dans le fait narratif lui concède une pluralité, une « symphonie » textuelle qui met l’auteur lui-même à dialoguer avec d’autres écritures. C’est une technique présente dans vos autres romans et aussi évidente dans le roman primé…

« Écrire c’est placer ton écriture comme un miroir qui reflète et déforme la réalité et reflète et déforme d’autres livres. Écrire est un dialogue avec le réel, mais aussi avec ce segment du réel qu’est l’imagination des autres.
« Ma vie est faite de ces livres et quand j’élabore un roman, je ne peux empêcher qu’ils parlent à travers moi ».
Dans Una tarde con campanas, Marinferinfero, « ce personnage attachant que Salvador Garmendia a construit dans Memorias de Altagracia » marche dans Madrid ; il y a en plus des « clins d’œil » aux romans de Bryce Echenique, à ceux de Manuel Puig, à l’œuvre d’Alfonse le Sage, à la narration de Álvaro Cunqueiro, et le titre de ce livre surgit d’un recueil de poème d’Antonio Hernández : El mar es una tarde con campanas. « Un écrivain n’est rien de plus qu’un compilateur des histoires des autres qui tente de maintenir en vie l’imagination de l’espèce et peut-être dans ce processus sa propre voix fait-elle entrer un sens méconnu, mais il n’en aura jamais pleine conscience ».

 

Que le protagoniste de Una tarde con campanas et sa famille doivent abandonner le pays, « entre autres raisons à cause de la misère économique et de la répression progressive que le gouvernement militariste instaure dans le pays », nous approche beaucoup de la réalité du Venezuela actuel. Nos auteurs, même avec la distance, ne peuvent s’évader du drame de la réalité nationale.

Il est impossible de s’évader. Il y a une phrase dans le journal de César Pavese qui peut servir d’illustration.Tu ne ressens la vie politique qu’en période de crise totalitaire ».
« C’est ce qui nous arrive en ce moment même. Nous ressentons la vie politique parce qu’on essaye de nous vendre un pays qui repose sur la haine, sur la domination d’une caste militaire illuminée qui veut résoudre la crise en utilisant le massacre comme instrument politique, en écrasant la dissidence dans le pays ».
« Je ne sais pas, a-t-il commenté, si les gens se rendent compte qu’en ce moment même nous avons des prisonniers politiques, des exilés, des personnes torturées, plus ou moins menacées, des groupes paramilitaires qui pratiquent le tir à blanc dans la rue et une féroce débâcle économique, une pauvreté toujours plus grande que ces dirigeants chavistes veulent résoudre avec des poulailler, des cultures de laitues et des semis de carottes dans les écoles. Tout est très pathétique, et prêterait à rire, si nous ne savions que cette folie a pour seule fin que Chávez et sa bande continuent à s’enrichir et à profiter du pouvoir jusqu’à la fin des temps.
Ils ne parviendront pas, je l’affirme, à nous empêcher de penser et d’agir en faveur d’un pays pacifié, juste, productif et dirigé par des civils compétents ».

 

LE MERVEILLEUX DE CE MÉTIER EST L’IMPERFECTION

Il a commencé par écrire des contes mais le goût du roman l’a attrapé…

C’est un processus normal. Ce n’est pas très logique, mais se produit ainsi. Ce sont deux manières différentes d’affronter le récit. L’explosion subite et unificatrice du conte et l’expansion inembrassable du roman.
« J’en suis venu au roman comme conséquence de mon désir d’expérimenter le genre, mais aussi grâce au temps, à la tranquillité que m’a apportée le fait de vivre en Espagne ».

 

Vous êtes aussi enseignant dans le domaine difficile de la création littéraire. Il y a une formule magique pour bien écrire ?

« Non. Aucune. Le merveilleux de ce métier est l’imperfection. Tu sens toujours que chaque travail aurait pu être plus précis, plus sonore, plus profond. C’est pour cela que tu continues à te battre avec les mots pour croire que tu te rapproches d’une écriture splendide. En constatant que tu n’y parviens pas, tu recommences et ainsi toujours et encore… tu continues ainsi. L’imperfection est le moteur qui te guide ».

 

Et gagner le Nobel ?

« Je n’y pense absolument pas. Mais c’est un prix que ni Borges ni Cortázar n’ont remporté. En revanche un auteur aussi médiocre que Saramago l’a reçu. Il faudrait lui demander à lui sa formule. Peut-être que cela consiste à continuer d’être staliniste, gagner beaucoup, beaucoup d’argent grâce à ses messages continuels en faveur des pauvres du monde.
« Je ne veux pas être injuste. Les jurys du Nobel se trompent parfois. C’est pourquoi Octavio Paz et Coetzee l’ont reçu. Deux auteurs brillants et fondamentaux. Mais l’année prochaine ce sera certainement Gruber Odreman ou Isaías Rodríguez ».

 

À la fin il y a toujours l’appel de la terre. Il y a une date pour ce billet de retour ?

« Je ne suis jamais complètement parti, si bien qu’il n’est pas nécessaire de revenir à un endroit où l’on se trouve encore ».

Entretien paru dans le journal El Impulso, Venezuela, 2004.

 

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Entretien #4

Méndez Guédez

Luis Ysla Prado, OtroLunes, n°15, nov. 2010.

Source

 

Né à Barquisimeto en 1967, Juan Carlos Méndez Guédez vit à Madrid depuis 1996. Romancier, conteur, essayiste et professeur, il a publié la plupart de ses livres en Espagne : El libro de Esther (roman, Madrid, 1999) pour lequel il a été finaliste du XII Prix International du roman Rómulo Gallegos ; Árbol de luna (roman, Madrid 2000) ; Una tarde con campanas (roman, Madrid, 2004), finaliste du V Prix Unicaja du roman fernando Quiñones ; Tan nítido en el recuerdo (contes, Madrid, 2001), VI Prix du conte Ateneo de la Laguna, entre autres. Son recueil de récits Hasta luego Mister Salinger (Madrid, 2008) a paru récemment. Certains de ses textes peuvent être lus sur le blog collectif de littérature en espagnol : La Mancha.
Des voix comme celle de Salvador Garmendia, Jorge Balza, Sergio Ramirez et Alfredo Bryce Echenique ont signalé la valeur de l’écriture de ce narrateur de Barquisimeto, la considérant comme l’une des proses les plus solides de la littérature vénézuélienne contemporaine. Lecteur de notre page Web, Méndez Guédez en conséquence a répondu par courrier électronique à cet entretien exclusif pour ReLectura.

 

Pourquoi as-tu quitté le Venezuela ? Pourquoi y retournerais-tu ?

Je n’ai pas quitté le Venezuela. Disons que je ne suis pas rentré et que je continue à ne pas rentrer tout à fait. Il se trouve que je suis venu en 1996 en Espagne pour suivre un doctorat à l’Université de Salamanque. Au bout de quelques mois j’ai achevé un premier roman que je n’avais pas pu finir à Caracas (Retrato de Abel con isla volcánica al fondo), puis j’ai écrit un roman jeunesse (Nueve mil kilómetros y tu abrazo), et j’ai avancé un deuxième roman (El libro de Esther). Un an à peine s’était écoulé quand j’ai découvert que sur ma table j’avais trois manuscrits. Je suis resté perplexe. Je savais que cette situation ne se reproduirait pas, qu’il s’agissait d’une énergie que j’avais accumulée pendant longtemps et qui maintenant se concrétisait dans des centaines de pages. Mais ce que j’ai compris par contre c’est qu’en Espagne je pouvais me centrer sur l’écriture d’une manière que je ne connaissais pas. Ici le temps s’écoulait avec une tranquillité, un naturel que ma vie précédente ne permettait pas.
Ensuite l’idée du retour s’est compliquée avec le projet militariste qui a empoisonné le pays. Pour moi le côté cucul, la haine, la niaiserie et le despotisme de caserne sont inacceptables.
Mais je crois que, en général, l’expérience de l’exil peut être positive pour un écrivain. Quand tu choisis une autre ville, un autre pays, tu te vois obligé de renaître, de t’habiller de nouveaux mots, de créer d’autres marques de ta personne, de grandir sans le soutien que te donnaient tes références familières ou la consistance d’une enfance. Dans le fond, il s’agit de réécrire un roman qui est toi-même.
Pourquoi y retournerais-je ? Bonne question. Les bonnes questions se reconnaissent à ce qu’elles n’ont pas de réponse immédiate…Je reviendrais pour savoir que la mer est de l’autre côté de la montagne, et que de l’autre côté du téléphone il y a des voix amies qui attendent de partager quelques bonnes bières et une partie de baseball à la télévision.
Mais j’insiste, je ne suis pas parti. Il y a quelques mois une amie m’a dit qu’elle m’avait vu sur la Plaza Venezuela à minuit ; qu’elle a klaxonné pour me saluer et que je lui ai répondu. Je n’ai pas voulu lui apprendre qu’il y a des années que je ne suis pas passé par Caracas. C’est bien d’avoir une apparence aussi courante ; comme cela les gens pensent que tu es près d’eux.

 

Qu’est-ce qui te manque le plus de Barquisimeto ?

L’étreinte de gens qui ne sont plus là me manque. Ne plus avoir dix ans et aller pour la première fois au stade voir un match de Cardenales de Lara me manque. Et aussi un après-midi de 1984 durant laquelle deux amis et moi avons vu une jeune fille sortir pieds nus de chez elle pour acheter des glaces et qui a souri en nous voyant.
Mais attention, Barquisimeto était ma ville familiale, ma ville de vacances ; moi je vivais à Caracas presque toute l’année. Si bien que mon affection est également partagée entre ces deux lieux. La réponse serait incomplète si je ne t’avouais pas que les affections qui y perdurent me manquent ; et l’odeur de Caracas en décembre ; la façon de marcher des femmes ; la rue Maury de Catia ; la Cota Mil au petit matin ; les petits carrés de soleil qui peignaient le couloir de mon appartement aux Jardines del Valle.
C’est très important pour moi, aussi bien dans la vie que dans l’écriture : la tension amoureuse entre deux endroits. Deux points où tu oscilles, où tu flottes, comme si chacun d’eux te donnait un corps, une imagination différente.

 

Les écrivains de l’exil – contraint ou volontaire – ne sont-ils pas destinés à une littérature de la nostalgie ?

Je ne le crois pas. L’exil volontaire ne possède pas un visage unique. Il comporte un poids de douleur, de renoncement, de fragilité ; mais aussi de réinvention de sa propre personne, de résurrection.
En plus je t’avoue que la nostalgie ne me fait pas peur. De fait, je crois que l’écriture est un moyen de profiter de cette énergie. Dans le fond nous sommes tous expulsés de quelque part : de notre enfance, de nos certitudes, de notre adolescence, de notre invulnérabilité. Cela peut être plus puissant que de s’éloigner d’un endroit concret.
Un petit matin de 1994, l’un de mes meilleurs amis s’est suicidé, mon frère de lycée. Ce jour-là j’ai été expulsé de l’adolescence. Et alors que je vivais déjà en Espagne, l’une de mes tantes préférées est morte d’un épanchement ; ce jour-là je crois qu’a pris fin en moi cette splendeur dorée que laisse l’enfance. Ces exils sont plus réels, plus définitifs ; et là c’est l’écriture qui te sauve, qui te donne de l’air, qui te remet sur pied.
Mais pour en revenir à ta question, je crois que les écrivains vénézuéliens de la diaspora nous n’avons pas nécessairement un fils narratif commun marqué par la nostalgie. Je pense à l’instant à deux exemples : Juan Carlos Chirinos a écrit El niño malo cuenta hasta cien y se retira, un beau roman sur un voyage vers un village enneigé dans lequel la poésie de Montejo charpente la fiction ; Doménico Chiappe vient de publier ici en Espagne un court roman : Entrevista a Mailer Daimon, une espèce de conspiration démoniaque, de contre utopie effrayante. Ce sont deux narrations très éloignées de la nostalgie.

 

Il est dommage que les lecteurs ne puissent trouver tes livres dans les librairies nationales. Pour quelles raisons éditoriales tes livres ne sont-ils pas distribués au Venezuela ?

Je serais enchanté de penser qu’il y a une secte qui a décidé de séquestrer mes livres pour nettoyer le monde de ses impuretés. Ou que c’est une conspiration de la CIA ; ou que les auteurs du Boom ont exigé dans leurs contrats que mes titres ne soient pas distribués.
Mais peut-être que rien de tout cela n’est exact.
Peut-être les distributeurs et les libraires ont-ils une réponse.
Par contre, oui, je sais que mon nouveau volume de contes : Hasta luego Mister Salinger, sera distribué au Venezuela. Du moins, c’est l’intention de mon éditeur. Et mon agent m’a parlé il y a quelques semaines d’une stratégie possible pour essayer qu’à l’avenir mes nouveaux livres circulent de façon simultanée dans différents pays. Je suis enchanté et reconnaissant d’avoir des lecteurs dans mon pays qui de temps en temps me donnent des nouvelles de l’expérience qu’ils ont vécue en lisant mes livres. Espérons que la communication soit bientôt encore plus claire et simple. Mais qu’ils ne puissent pas seulement lire mes nouveaux textes, mais qu’ils aient aussi accès à des œuvres formidables de narrateurs de langue espagnole comme Nicolas Melini, Anelio Rodríguez Concepción, Alejandro Luque, Ernesto Pérez Zúñiga, Javier Azpeitia, José María Pérez Zúñiga ou Hipolito G. Navarro.

 

Après avoir publié presque tous tes livres en Espagne, considères-tu que tu appartiens à la tradition littéraire espagnole ou vénézuélienne ?

J’appartiens et je fais partie de la tradition vénézuélienne. Cela ne fait aucun doute. C’est là que je me suis formé, c’est là que j’ai décidé d’être écrivain, c’est là que perdurent 28 années d’expériences qui apparaissent toujours au bout de mes doigts lorsque je m’assois devant l’ordinateur. Il est vrai que je suis en Espagne depuis plusieurs années ; cette réalité littéraire commence à peser sur moi. Si bien que je vis avec naturel le fait que lorsque je pense à de grandes histoires celles écrites par Francisco Massiani, Muñoz Molina, José Balza, Martín Garzo, Teresa de la Parra, Vila Matas se combinent naturellement. Il est aussi vrai qu’à l’heure actuelle j’apparais aussi bien dans des anthologies de contes hispano-américains qu’espagnols. Je m’en réjouis. Je crois qu’il est beau de gagner un nouvel espace, d’appartenir aussi un peu à l’espace de nos enfants. Fernando Iwasaki dit qu’il n’a pas perdu un pays mais qu’il en a gagné un autre. Je souscris à cette formulation.
Par ailleurs, je crois que nous appartenons à une tradition identique. Celle du Royaume de Cervantès comme l’a dit Uslar Pietri, ou celle du territoire de la Manche, comme l’a affirmé Fuentes. En ce sens, ce que j’ai fait c’est d’évoluer un peu dans le même domaine. Avec diverses nuances, la tradition espagnole et la vénézuélienne sont la même, parce qu’au commencement était le verbe et le verbe est Cervantès.

 

Quelle connaissance la critique et le lecteur moyen espagnol ont-ils de la littérature vénézuélienne ? Quels sont les titres et les auteurs connus, lus, commentés ?

La connaissance est toujours plus grande. Quand je suis arrivé en Espagne il était impossible d’avoir accès aux livres d’écrivains vénézuéliens. Aujourd’hui, dans les bonnes librairies, tu trouves ou tu peux commander des livres de Israel Centeno, José Balza, Uslar Pietri, Teresa de la Parra, Alberto Barrera Tyszka, Doménico Chiappe, Juan Carlos Chirinos, Adriano González León, Vistoria de Stefano, Boris Izaguirre, ou en poésie des livres de Eugenio Montejo, Rafael Cadenas, José Barroeta, Yolanda Pantin… Sans aller plus loin, regarde, la dernière page de El País d’il y a quelques jours, ce fut une interview d’Eugenio Montejo. Et le livre Iniciaciones de Israel Centeno a récolté d’excellentes critiques des suppléments culturels les plus prestigieux de ce pays. Tiens compte de ce que cela signifie à un endroit où on publie des milliers et des milliers de romans chaque année.

 

Quels écrivains ont été tes modèles littéraires ? Qu’est-ce qui t’a marqué de leur littérature ?

La fraîcheur et l’intensité de Francisco Massiani ; la tendresse et le style oral de Bryce Echenique ; l’intelligence de Kureishi ; la fluidité et le regard sur le populaire de Eduardo Liendo ; la rigueur de la construction de Vargas Llosa ; la transformation de la voix de Cortázar ; l’ironique douceur de Mark Twain ; les climats poétiques de Rafael Arozarena ; le travail sur le temps et l’espace de José Balza ; la construction des personnages et la génialité structurelle de Teresa de la Parra ; la compassion et la tension contenue dans Tabucchi ; le regard sur le feuilleton de Manuel Puig ; les atmosphères raréfiées de Kafka.
Et je pense qu’il existe aussi d’autres modèles qui m’ont marqués : le cinéma populaire mexicain des années 40 et 50, et les chansons de Julio Jaramillo, les Beatles, Yordano, Leonardo Favio, José Luis Perales, Queen, et les merengues de Rubby Pérez.

 

On dirait que tu as une sensibilité particulière pour dessiner les personnages féminins. Je me souviens en particulier de l’amusante Estela de Árbol de luna ; la volatile Esther, de El libro de Esther, la sensuelle Valeria de l’un de tes contes de Historias del edificio. Quelle est l’importance, symbolique et réelle, de la femme dans tes récits ?

Cette lecture me plaît. Il y a peu, dans un supplément de Murcia, on a intitulé le compte rendu de mon livre de contes Hasta luego Mister Salinger, d’une phrase qui m’a enchanté : « Récits féminins ».
J’ai grandi dans les contradictions d’une société machiste, mais entouré et protégé par des femmes. Le monde du féminin m’est devenu très naturel, très passionnant. Une lectrice a dit que lorsqu’elle a lu Árbol de luna elle a compris que je connaissais beaucoup le monde des femmes, que je connaissais ce type de conversations qu’elles ont quand les hommes nous ne sommes pas présents. Ce qu’elle affirmait n’est pas exact mais l’idée que mes livres produisent cette impression, que cette proximité s’avère vraisemblable, me plaît beaucoup. Hasta luego Mister Salinger est, selon quelques critiques ou lectures, un livre qui peut se regarder comme la vision perplexe, curieuse, affectueuse, vacillante, qu’un homme a des différentes formes du féminin : mères, amantes, filles, amies. Mais pas comme des présences éthérées, comme des muses, comme des incarnations fragiles, sinon comme des personnages puissants, fascinants. La fragilité dans ce livre de récits, et dans nombre de mes romans, est celle qui caractérise l’homme, un homme qui ne croit plus à l’héroïsme, à la force, au pouvoir.
Si bien que je pense que la femme dans mes récits a une importance fondamentale. Je ne pourrais pas définir exactement quelle est cette importance, parce que je crois que si je comprenais pleinement ce que je souhaite exprimer dans mes histoires, je ne les écrirais pas. Mais je suis content de vivre dans un monde où, comme le dit Bryce Echenique, la relation homme/femme ne repose pas sur la domination de l’un sur l’autre, sinon sur une admiration mutuelle. Cela m’intéresse. Beaucoup des personnages masculins de mes livres admirent démesurément certaines femmes ; et peut-être la tension que produit le développement de mes histoires est que beaucoup de ces femmes ne peuvent admirer ces hommes gauches, amoindris, fluctuants.

 

Les thèmes de l’amitié et de l’humour traversent aussi toute ta littérature. Est-ce que ce sont les vertus qui pèsent le plus dans ton imaginaire personnel ?

Le thème de l’amitié m’intéresse particulièrement. Je crois qu’il a des complexités très intéressantes quand il s’agit de les raconter.
Je pense que sur le discours amoureux il existe déjà une espèce de fascinante saturation, de complexité reconnue. Mais l’idée que mes récits fassent des tours, s’approchent, entourent le thème de l’amitié me plaît. J’aime beaucoup ce terme qu’a inventé Isaac Chocrón : la famille choisie. Pour moi, c’est cela l’amitié ; quelqu’un que t’offre l’existence et que tu incorpores comme une partie de la beauté de vivre, quelqu’un qui est ta part la plus profonde, ta part la plus lumineuse.
Oui, je crois que tu as raison, dans mon imaginaire personnel l’amitié est un axe central. J’écris à ce propos, parce que les amis sont un territoire heureux, unique. J’ai eu et j’ai de magnifiques amitiés ; un jour j’ai entendu dire que parmi mes multiples défauts personne ne pourrait jamais dire que j’ai été un mauvais ami. Parce que pour moi l’amitié est une fête, une infinie solidarité, une immense tendresse, et une grande joie. J’aime mes amis et je les défends avec une insistance rageuse. Parce qu’eux, les vrais, m’ont défendu et protégé toujours de cette manière. Si bien que dans le fond j’écris pour célébrer le privilège de l’amitié que m’ont donnée certaines personnes.
Quant à l’humour, bon, certaines étincelles surgissent de façon spontanée quand j’écris des récits. Peut-être comme une façon d’ôter de la solennité à la vie, à la douleur. J’aime les rires et je ne peux m’empêcher de toujours regarder le côté comique, ridicule et attachant de l’existence. Mais bien sûr, cela comporte des risques. Une fois lors d’une table ronde quelqu’un qui m’avait lu avertit ses étudiants : préparez-vous à un moment très drôle, vous n’oublierez jamais ce moment parce que Méndez Guédez nous offrira dans sa conférence tout son humour caribéen. J’en suis resté atterré. J’avais préparé une conférence très sérieuse, très documentée, pour que les gens voient que j’avais lu Kristeva, que je l’avais beaucoup lue même si je ne comprenais rien à ce qu’elle disait. Et il n’y avait pas une once d’humour. La conférence tremblait entre mes mains ; j’ai allumé une cigarette pour calmer mes nerfs et on m’a dit qu’il était interdit de fumer, ma cigarette est tombée et j’ai brûlé le tapis ; quand je me suis accroupi pour éviter les dommages, j’ai heurté la table du front et le bruit du coup a résonné dans toute la salle.
J’ai donné la conférence tandis que mon front gonflait. J’ai eu du mal à lire ce que j’avais écrit à cause du mal de tête. Personne n’a jamais ri. Ensuite j’ai avoué au modérateur de la table que les fragments humoristiques de mes livres c’est mon cousin Ézequiel qui les écrit, qui vit à El Tocuyo, et qui me dit que jamais, sous aucun prétexte, il ne m’aidera à écrire quoi que ce soit si je continue à citer Kristeva.

 

Lequel de tes livres ou de tes personnages te satisfait le plus ? Lesquels t’ont apporté le plus de bonheurs littéraires ou personnels ?

Le livre dont je me sens le plus satisfait est celui que j’écrirai demain ; et demain je te dirai que celui qui me fera me sentir le plus satisfait sera celui que j’écrirai le lendemain. Les écrivains, nous n’avons pas de passé, seulement un futur.

 

Les écrivains reçoivent de la reconnaissance qui parfois n’a rien à voir avec les prix ou les célébrations officielles. Une reconnaissance plus spontanée, simple, et peut-être pour cela même, attachante. En as-tu souvenir ?

Dans un film de Julio Medem un écrivain sort boire un café et à une table il rencontre Paz Vega. Paz Vega lui dit qu’elle l’a lu, qu’elle l’aime à cause de l’histoire qu’il a écrite, ensuite ils s’en vont ensemble et font l’amour toute la nuit. Moi dans mes ateliers d’écriture je dis aux jeunes gens que si l’un d’entre eux pense que ce genre de choses se produit, qu’il se consacre à autre chose.
Mais en parlant de reconnaissance spontanée, je me souviens de plusieurs maintenant. Deux lecteurs m’ont dit un jour qu’en lisant mes romans ils avaient l’impression qu’un ami leur parlait. Cette complicité m’a plu. Un jeune fille aussi m’a raconté à une occasion qu’une fois elle s’était trouvée sans argent et quand un homme s’est approché et lui a demandé son nom, elle lui a dit : Je m’appelle Estela, mais parfois on m’appelle Marycruz (comme le fait le personnage de Árbol de luna). J’ai été ravi que durant quelques minutes mon histoire ait sauté du papier et se soit incarnée dans quelqu’un. Ensuite je me souviens de quelque chose que j’ai voulu comprendre comme un joli clin d’œil de la réalité. J’étais sans travail, sans argent, sans perspectives. Je me suis mis à regarder la télévision et on passait ce qui était à l’époque le programme le plus populaire en Espagne : Ici, personne ne peut vivre. L’une des jeunes filles de la série était en train de discuter avec son petit ami tout en lisant un livre. J’ai été intrigué ; j’ai regardé mieux…c’était mon livre, c’était Árbol de luna, et il était là à la télé entre les mains d’une très belle actrice. Bien sûr, le lendemain je serais toujours sans travail, sans argent, sans perspectives, mais durant ces deux ou trois minutes je me suis senti presqu’heureux.

 

Que t’a donné la littérature ? Que t’a-t-elle enlevé ?

Que m’a-t-elle enlevé ? Peut-être des aptitudes sociales. Je me ronge les ongles, je regarde par terre, je rougis quand on me parle, j’ai peur des ascenseurs. Je veux penser que rien de tout cela ne se produirait si je ne m’étais pas autant consacré aux livres.
Que m’a-t-elle donné ? De nombreuses existences : je me suis perdu dans une grotte avec Becky Tatcher, sous le nom de Crusoë j’ai survécu sur une île ; je suis né dans le Tormes ; j’ai été un fataliste appelé Jacques ; j’ai aussi erré dans une Lisbonne estivale dans l’attente du fantôme de Pessoa ; elle m’a fait ramasser un galet sur une plage; m’a permis de survivre aux rigueurs d’un lycée militaire ; m’a obtenu un cahier bleu pour survivre à l’abandon exagéré d’Inès.
La littérature m’a donné une sensation continue de légèreté, d’euphorie.
Peu importe que le monde soit parfois horrible, dans ma bibliothèque il y aura toujours un roman de David Lodge qui m’attend, pour me sauver une fois encore, toujours.

Publié sur http://www.relectura.com

 

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Entretien #5

 

« Un pays peut être une blessure. Le Venezuela en est une »

Karina Sainz Borgo, OtroLunes, n°15, nov. 2010.

Source

 

L’écrivain figurera dans une anthologie de la nouvelle hispano-américaine éditée par Gallimard et publiera La ville de sable, une sélection de ses récits traduits en français.
Après avoir été lauréat le Prix Barbastro pour Tal vez la lluvia, l’écrivain Juan Carlos Méndez Guédez (Barquisimeto, 1967) bénéficie non seulement d’un excellent accueil de la critique littéraire espagnole, mais encore de l’intérêt d’autres éditeurs européens. Cette année, Gallimard publiera à Paris une anthologie de la nouvelle récente hispano-américaine, qui comportera l’un de ses récits, et les éditions Albatros, en Suisse, publieront La ville de sable, une sélection de nouvelles traduites en français.

 

Pourquoi l’édition, maintenant, de vos récits en français ?
Il existe une nouvelle maison d’édition en Suisse : Albatros, qui naît de la librairie du même nom, qui promeut des auteurs depuis 30 ans. L’éditeur, Rodrigo Díaz, m’a demandé une sélection de nouvelles qu’Adelaide de Chatellus, professeur à la Sorbonne, a traduites. Nous avons opéré la sélection tous les deux. D’une part, des nouvelles qui me semblent à moi représentatives de mon écriture, et d’autre part, celles qu’elle utilise dans ses cours et qui ont reçu un accueil enthousiaste de ses étudiants.

Quel est le récit qui figure dans l’anthologie de Gallimard ? Quels sont les autres auteurs qui y participent ?
Je figure avec El hombre lobo en el bulevar, un texte sur les pillages, dans lequel les militaires renversent un président fantoche et le reconduisent au pouvoir quelques heures plus tard. D’autres auteurs de cette anthologie sont : Andrés Neuman, Jorge Eduardo Benavides, Guillermo Martínez, Juan Gabriel Vásquez, Alberto Fuguet, Edmundo Paz Soldán, J.C.Chirinos, Álvaro Enrique et Mayra Santos, entre autres.

La critique de votre dernier roman a été très élogieuse. Si Una tarde con campanas raconte l’intégration des immigrants, Tal vez la lluvia raconte le retour comme une impossibilité ?
Oui. Tal vez la lluvia reflète le retour comme un geste inutile. Le personnage de mon roman a la fantaisie que Caracas s’est arrêtée en son absence, mais en voyant la décomposition profonde et la destruction de ce que furent ses affections, ses lieux, ses passions, il comprend qu’il n’est pas revenu dans sa ville, sinon dans l’ombre qu’elle laisse.

Comment êtes-vous parvenu à vous distancier du pays pour le raconter sans tomber dans le catalogue de l’opprobre bolivarien ?
Les catalogues journalistiques sur l’opprobre ne m’intéressent pas, mais si l’obscurité des âmes qui se dégradent et s’encanaillent face à un pouvoir absolu. Les autocraties non seulement volent, pillent, tuent, torturent, ferment des médias ; elles s’insinuent aussi dans les âmes des personnes et les dévorent. Un pays peut être une maladie chronique, une blessure, une fracture. Le Venezuela en est une.

Le pays qui se dessine diffère des pays littéraires dont nous avons hérité…
Le pays a changé parce que ses grandes maladies et misères sont revenues. Le militarisme, l’intolérance, la médiocrité absolue. La littérature antérieure regardait peut-être le futur avec une espérance mélancolique. Nous étions une erreur historique qui serait réparée par l’épique de personnages qui tôt ou tard changeraient la réalité. Peut-être que la littérature vénézuélienne actuelle fonctionne alors comme un miroir brisé et sale où flottent des personnages qui essaient seulement de résister et de sauver une partie d’eux-mêmes.

Nous allons alimenter le brasier. Parlons de littérature vénézuélienne. Pourquoi reste-t-elle invisible face au public hispano-américain ?
La visibilité s’est beaucoup améliorée. Vient de paraître l’un des meilleurs romans écrits au XXe siècle, Percusión, de José Balza, chez l’éditeur andalou Paréntesis. Par ailleurs, en dehors du Venezuela, il est possible de lire des gens comme Israel Centeno, Rubi Guerra, Anateresa Torres, Ednodio Quintero, Alberto Barrera Tyszka, Federico Vegas, Victoria di Stefano, Jorge Gómez, Doménico Chiappe, Silda Cordiolani, et cette année paraît un roman de Juan Carlos Chirinos ici en Espagne. Je te cite ces noms de mémoire et en ne faisant référence qu’à des narrateurs. Quand je suis venu en 1996 il était impossible de trouver un seul auteur qui soit diffusé dans ces contrées.

 

Entretien publié dans El Nacional, Venezuela, 2010

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