Los Nuestros . Bulletin CRA

 

 

Entretien avec Sara Bertrand

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Traduit par Anne-Claire Huby

 

Bulletin CRA. Comment et quand est né ton intérêt pour l’écriture

Sara Bertrand – Je ne crois pas aux naissances programmées, c’est-à-dire, je n’ai jamais voulu « être écrivaine » et de fait j’ai encore des complexes avec le qualificatif. Je résumerais plutôt mon atterrissage en littérature comme un processus personnel dans lequel la lectrice compulsive que je suis (je lis beaucoup et depuis mon plus jeune âge) est devenue une lectrice qui écrit. Bien sûr, j’ai aimé écrire dès que j’ai appris à le faire, il n’y a pas eu d’interface, de trauma, cela a fait partie d’un processus naturel et stimulé par une famille aimant les livres. Ma maman m’a offert un journal intime quand j’avais neuf ans et j’ai commencé à le remplir avec des anecdotes ou des histoires de chiens et d’aventures. Alors, mon grand-père français était mon éditeur et le seul grand lecteur de mes contes interminables et de mes poèmes impossibles.

 

Bulletin CRA. Te considères-tu d’abord lectrice ou écrivaine ?

SB – Je me considère lectrice, de toute façon, il n’y a rien de plus stimulant qu’un bon livre, qu’une histoire bien racontée. Évidemment écrire est hallucinant, mais implique du travail, des heures de hochements de tête, de lutte contre tes propres fantômes, en revanche la lecture est une compagne fidèle, un pur plaisir. Les chemins qu’empruntent les livres pour arriver jusqu’à nous sont curieux, ils s’ingénient pour être là au moment opportun, jamais avant ni après. Il m’est arrivé souvent de chercher longtemps un livre qui m’intéresse et en le trouvant enfin, de me rendre compte que c’est une histoire que je n’aurais pas pu lire avant, juste ce que j’avais besoin de lire.

 

Bulletin CRA. Comment est née l’idée de ton premier livre ?

SB – Je ne sais pas quel est mon premier livre, le premier écrit ou le premier publié ? C’est un problème, parce que j’ai beaucoup écrit. Ce que je peux affirmer par contre c’est que les idées d’un livre naissent comme une humeur, un état d’âme, quelque chose qui m’interpelle et touche mon âme. Elles sont là à tourner dans ma tête et je ne m’en libère qu’en les écrivant. Parfois, ce peut être une image, comme cela m’est arrivé avec La momia del salar [La momie de la saline] où l’image de la belle momie me poursuivait. D’autre fois, le fait de passer l’été dans une maison pleine de souris et de me coucher en entendant qu’au-dessus du plafond se tenait une fête qui m’empêchait de dormir. Ou encore, bien sûr, des processus plus longs se produisent comme ce fut le cas avec El animero del desierto [Le passeur d’âme du désert], où j’ai écrit sur la mort du père et le premier amour.

 

Bulletin CRA. De quelle manière introduis-tu ton intérêt pour l’environnement dans les œuvres que tu écris ?

SB – Les étiquettes du genre «intérêt pour l’environnement » m’agacent. Je ne sais pas, on dirait de la politique et moi je suis personnelle, je veux dire, je crois fermement que l’on peut changer le monde, son environnement, si tu veux être cohérent avec ce que tu aimes, ce qui te vivifie et ce que tu fais, c’est-à-dire, moi j’ai besoin de la terre pour vivre, des montagnes, de la mer. Me mettre à esquiver les vagues est l’un des plaisirs de ma vie et c’est pourquoi je prends soin de la mer, ne la salis pas et la respecte. Des endroits comme le désert d’Atacama, dans sa version la plus wild et fantasmagorique sont des espaces qui m’ont aidée à grandir, à me forger en tant qu’être humain et font naître en moi de la gratitude.

 

Bulletin CRA. Quel est ton livre préféré et pourquoi ?

SB – J’aime tous mes livres pour différentes raisons, mais aussi dans leur ensemble parce qu’ils sont différents et que chacun est spécial à sa façon. Otelo… je l’ai écris alors que mon chien venait de mourir. Le passeur…a surgi à des moments de deuil et de perte. La casa del ahorcado [La maison du pendu] je l’ai écrit pour le plaisir de me souvenir de mon enfance à la campagne avec mes cousins et ainsi chacun d’eux cache une histoire, un moment historique où il a surgi et fut écrit et le rend aimable pour moi.

 

Bulletin CRA. Quel est ton prochain défi professionnel ?

SB – En ce moment je suis plongée dans un processus d’écriture qui a été heavy. Autrement dit, après El animero del desierto, pour lequel j’ai reçu énormément de mails et de commentaires d’adolescents qui se sont reconnus dans Cristina, la protagoniste, j’ai voulu approfondir cette étape. Parce que l’adolescence est une période de la vie si fragile et en même temps si unique. Je crois que je n’ai jamais été aussi intense qu’alors. La vulnérabilité qu’engendre l’indéfinition, le fait de sentir que tu peux arriver à être ce que tu veux, que la vie t’appartient, il y a une grande sensation de liberté et en même temps de limitation et j’ai voulu refléter tout cela dans Exercice de survie, le livre que je suis en train d’écrire et qui m’a coûté du sang, de la sueur et des larmes, littéralement.

 

Bulletin CRA. As-tu des souvenirs de ta bibliothèque scolaire ?

SB – Deux dames tenaient la bibliothèque de mon collège, qui, dès que nous y posions le pied, nous demandaient de faire silence et annonçaient immédiatement après qu’ « on ne touche pas les livres ». Si bien que tu ne pouvais aller chercher que le livre au programme et rien de plus. Heureusement, il y avait une bibliothèque à la maison, de même que chez mon grand-père et c’étaient des endroits intimes, à moitié obscurs, avec de grands rideaux de velours vert olive dans le cas de la maison de ma grand-mère et j’ai toujours eu l’impression qu’on y gardait les secrets du monde. Personne ne me dérangeait et je pouvais y passer des heures à lire allongée sur le canapé. La bibliothèque de mon père était particulièrement intéressante pour une petite fille comme moi qui aimait fureter, parce que mon papa conservait entre ses livres et ses albums de photos des coupures de journaux, des souvenirs de voyage, des tickets de métro de Paris, des plans des capitales européennes et autre mille petites chose avec lesquelles j’aimais jouer à voyager à travers le monde.

 

Bulletin CRA. Quelle est la première lecture qui t’a marquée durant ton enfance ?

SB – Quand j’étais très jeune La parota et Mujercitas (Les quatre filles du docteur March) m’ont marqués, mais comme j’appartiens à une génération d’enfants sans Internet ni téléphone portable, la lecture a remplacé a remplacé de nombreuses recherches inquiètes propres à ces jeunes années…je veux dire, que à 13 ans j’ai lu La tante Julia et le scribouillard, pleinement consciente que ce livre n’était pas pour moi, mais qu’il s’ajustait à l’éveil sexuel que je vivais.

 

Bulletin CRA. Quel conseil donnerais-tu à un bibliothécaire pour inciter à la lecture des enfants non lecteurs ?

SB – Qu’il ne se permette pas d’être ennuyeux, que si quelque chose l’ennuie lui, cela ennuie aussi les enfants, qu’il cherche donc à s’amuser et il sera amusant, qu’il n’abandonne pas l’oralité, parce qu’une histoire racontée est toujours stimulante et que l’oralité amène à la lecture, nécessairement. Et enfin, qu’il lise beaucoup, que lire ce que les enfants lisent en dehors de la classe devienne une obsession. Je crois qu’un bibliothécaire doit être un curieux, un observateur inquiet du monde.

 

Bulletin CRA. Trois œuvres qu’un enfant de 10 ans ne peut pas omettre de lire.

SB – Aïe ! quelle difficile question, d’autant qu’aujourd’hui on publie des livres littérairement très bons, mais d’une façon générale, je crois qu’un enfant ne doit pas omettre de lire des aventures (la sensation de ce monde qui ne demande qu’à être connu est toujours stimulante), il doit lire de la fiction (au Chili on écrit des uchronies et d’autres bonnes fictions), il doit lire de l’humour (apprendre à rire de soi-même est peut-être l’une des vertus les plus enviables pour mener une vie saine), il doit fondre devant une bonne histoire d’amour , je me souviens encore combien j’ai pleuré avec Love story. S’exposer aussi à la sensibilité de livres illustrés , ceux qui disent peu mais touchent directement l’âme.