Fernando Ampuero : un regard aigu et mordant

 

© Caretas
© Caretas

 

Qu’il parle de littérature, en évoquant les auteurs qu’il admire, de son propre parcours, de la notion d’engagement, du roman noir et de la situation actuelle du Pérou, de la différence entre le travail du romancier et celui du journaliste, qu’il commente certains de ses textes, Fernando Ampuero ne cesse de souligner son ancrage dans la réalité, l’ironie et l’humour parfois cinglant nécessaires à une prise de distance salvatrice et son amour du conte.
Ce que relèvent aussi les articles proposés qui lui sont consacrés.

 


AU SOMMAIRE DE LA PAGE…

. Entretiens .

1. Orlando Mazeyra Guillén, « Fernando Ampuero : La littérature en elle-même est un engagement ».

2. Ernesto Escobar Ulloa, Entretien avec Ampuero.

3. Jaime Cabrera Junco, « Fernando Ampuero : Le conte a un effet plus durable que le roman ».

. Vidéos .

1. Conversation avec Fernando Ampuero à l’occasion de la publication de Jusqu’à ce que les chiens me compissent

2. Conversation avec Fernando Ampuero pour Porta9

. Articles .

1. Julio Ortega, « Perplexités de Fernando Amuero, à propos de l’édition des Cuentos escogidos« .

2. Alfredo Bryce Echenique, « Les sept magnifiques »


 

ENTRETIEN #1

« FERNANDO AMPUERO :
LA LITTÉRATURE EN ELLE-MÊME EST UN ENGAGEMENT »

PAR ORLANDO MAZEYRA GUILLÉN
JUIN 2012

SOURCE

 

Puta linda, Fernando Ampuero
Puta linda, Fernando Ampuero

Luis Alberto, personnage de votre roman Puta linda, avance que « la littérature manque d’opportunité. C’est seulement un récit qui, avec ou sans opportunité, se suffit à lui-même. On raconte ce qui s’est réellement produit et fin de l’histoire (…). Les récits sont essentiellement des peintures du monde, des portraits de personnes, des plongées dans les eaux de l’âme et de la conscience, des regards sur la loterie des circonstances ». Fernando Ampuero souscrirait-il à ce que manifeste cet apprenti écrivain ou dans quelle mesure nuancerait-il cette idée de la littérature ?

Les regards sur la « loterie des circonstances » sont inévitables, en particulier chez les auteurs réalistes. Luis Alberto parle comme tous les jeunes auteurs. Il sait qu’il y a une tradition littéraire, qu’il ne dédaigne pas ; il connaît les dangers des putains et de leur monde, un thème rebattu ou ressassé jusqu’à satiété. Mais il se rend compte que la nouveauté naît de ce qui existe déjà : une vision novatrice n’est rien d’autre qu’un autre tour de vis à tout ce qui a été écrit : un angle frais, une nuance différente. Luis Alberto (et en cela je m’identifie à lui) choisit d’être un écrivain vitaliste. Il est, en plus, quelqu’un qui prend au sérieux sa jeunesse. Il ne parviendra jamais à être vieux. Son ami, Tapia, accomplira ses rêves d’écrire au sujet de Noémie, la belle putain. À la fin de ce roman, le lecteur devrait avoir la sensation d’avoir lu deux livres : celui qu’il a entre les mains, un hommage à la passion littéraire et à l’amitié, et celui qui aurait pu être et n’a pas été, le roman de Luis Alberto, un projet bancal qui restera pour toujours flottant dans l’air.

 

Dans un conte d’Hemingway, « Un endroit propre et bien éclairé», un personnage demande à un autre : « Que te manque-t-il (dans la vie) ? ». Ce à quoi l’autre répond : « Tout sauf du travail ». Ce remarquable narrateur nord-américain ne se réfère-t-il pas à la grande majorité des être humains ? Le travail est la meilleure (ou la pire, tout dépend du prisme que l’on adopte) planche de salut pour supporter le non-sens de l’existence…

Pour l’écrivain le travail est amusement, puisqu’il fait ce qu’il aime. Il ne s’aperçoit pas que les heures passent. Il trépigne, souffre, s’angoisse, mais il est heureux. C’est une attitude à contre courant dans notre culture, qui voue un culte aux vacances. Un écrivain ne part jamais en vacances, même quand il écrit : il est toujours en train de donner une forme à une idée. En Orient, au Japon en particulier, le travail est considéré comme une bénédiction ; en Occident, à en juger par l’expulsion d’Adam et Ève du paradis, comme une malédiction. Les écrivains sont maudits par nature.

 

Quelle opinion avez-vous de la littérature engagée ?

On m’a souvent posé cette question. Je n’y réponds plus. J’ai l’impression que l’on voudrait que je me sente coupable de quelque chose. Je peux seulement dire que la littérature en elle-même est un engagement, un engagement total, et que l’on n’a qu’avec la littérature.

 

Je sais par votre œuvre et les entretiens que vous avez accordés, que vous êtes un grand voyageur. Quelle est votre ville favorite et dans laquelle de celles que vous avez arpentées aimeriez-vous mourir et pourquoi ?

Aujourd’hui je ne voyage plus que cinq ou six fois par an et pour de courtes périodes. Ce n’est plus comme lorsque j’étais jeune, lorsque j’ai décidé de vivre un temps aux îles Galapagos, où Darwin s’est rendu et a développé la théorie de l’évolution, pour y étudier in situ cette matière, cette méthode n’était-elle pas merveilleuse ? J’ai ensuite fait la même chose durant d’autres voyages. Étudier l’art et la philosophie en Grèce, toucher les statues, marcher dans Athènes en lisant Seferis. C’était l’université idéale ! Maintenant je suis un globe-trotter à la retraite, bien que je maintienne vivant l’esprit du voyage. Cela m’amène à penser que je devrais épouser une femme riche et me transformer en Bruce Chatwin pour le reste de mes jours… Quant à ma ville préférée, c’est sans aucun doute New York : je m’y rends chaque fois que je le peux, et la ville la plus accueillante pour mourir (d’un infarctus fulminant de préférence) serait Paris. Il y a de beaux cimetières.

 

Imaginons qu’un écrivain en herbe se présente chez vous et vous demande de lui recommander un conte, un roman, un film qui l’aident à stimuler sa création (ou en tous cas, s’il veut vraiment être un créateur), quelles fictions lui recommanderiez-vous ?

Mes conseils changent avec le temps. Mais j’ai coutume de toujours recommander qu’ils lisent Stendhal, Juan Rulfo, Borges, Truman Capote, parmi beaucoup d’autres. Scott Fitzgerald aussi, tant pour ses contes réussis que ratés : il y aura toujours quelques bons paragraphes à sauver. En somme, j’aime les auteurs à la prose claire et concise, mais qui soient stylistes. Par contre, il est plus difficile de parler des films. Il y en a tant qui me plaisent : le cinéma italien des années 60, les films noirs nord américains, tout Bergman, tout Fellini, tout Kubrick, tout Truffaut. Et un film fait à ma mesure : Impitoyable de Clint Eatswood, un maître du western crépusculaire et un cinéaste très versatile.

 

Auriez-vous envie de partager quelques bières avec Oswaldo Reynoso ? Pas pour discuter des andins versus les criollos, mais pour parler de bons livres…

Non, je n’aime pas Reynoso. Mais aller prendre un petit-déjeuner ou aller manger de bonnes pâtes italiennes avec Miguel Gutiérrez qui est un auteur beaucoup plus intéressant ne me poserait pas de problème.

 

Quel est votre écrivain favori ? Et (au cas où il s’agirait d’un auteur disparu) quelle question auriez-vous aimé lui poser ?

Borges, qui admirait Wilde, déplorait qu’il soit mort avant la parution de Ulysse de Joyce. Nous ne saurons jamais, disait-il, quelle épigramme lui aurait inspiré la lecture de ce livre. Moi j’aurais aimé connaître Valdelomar. J’ai connu Pisco avant que la ville ne disparaisse à cause du tremblement de terre. Los ojos de Judas [Les yeux de Judas], qui se déroule à Pisco, est l’un de mes contes favoris ; de sorte que beaucoup de mes questions à Valdelomar auraient porté sur ce texte. Je lui aurais aussi demandé de me lire « Tristitia », ce poème un rien snob, mais à la musicalité parfaite, que Neruda lisait avec admiration à ses amis.

 

Dans le petit monde littéraire de Lima on parle beaucoup de votre vanité, le journaliste Beto Ortiz ironise sur votre légendaire attitude « que-je-suis-chouette ». Qu’y a-t-il de vrai et de mensonge (envie) dans cela ?

Comme il est bizarre que ces gens pensent que je suis vaniteux ! Ne se trompent-ils pas tous ? La vanité, en tout cas, est un salutaire mouvement de l’âme. Elle guérit la mélancolie et sert d’antibiotique naturel contre l’impertinence infectieuse de ceux qui ne mous aiment pas.

 

Dans l’un de vos contes les plus appréciés, un chômeur devient chauffeur de taxi et découvre les possibilités qu’une ville en folie comme Lima peut lui offrir : voler et vendre des ivrognes. Comme lecteur, je comprends que c’est une histoire réussie parce qu’elle nous fait entrer dans l’intimité d’une personne qui, par nécessité (un enfant malade) franchit la ligne entre le moral et l’immoral et se ravise (n’oublions pas le petit gros qui le met hors de lui)…

C’est un thème qui m’a beaucoup intéressé : la transgression des limites. Bertold Brecht disait dans l’une de ses œuvres : « D’abord le pain, ensuite la morale ». Le chauffeur de taxi de mon conte traverse une passe similaire, et lui, d’ailleurs, n’est rien d’autre que le reflet de ce qui se produit dans la ville, qui est informelle à 80 %, ce qui nous amène à être très souple sur le terrain moral.

 

Vous avez raconté que la version longue du conte du taxi, c’est-à-dire le roman Hasta que me orimen los perros [Jusqu’à ce que les chiens me compissent] naît à partir de la demande d’un scénario pour un long métrage. Lequel de vos travaux gardez-vous : le conte ou le roman et pourquoi ?

Les deux textes. Le conte, je crois, exprime le drame intime du protagoniste. Le roman en revanche, prend la relève et développe ce drame : il explore le désespoir de l’habitant de Lima pour assurer sa survie et, à partir de ce moment-là, ouvre un éventail de vicissitudes qui transforme le chauffeur de taxi en héros du capitalisme sauvage. Nous sommes alors devant un chômeur qui s’invente un emploi, une espèce de PMI avec la vente des ivrognes, mais sans qu’il se sente aussi immoral que ses congénères. À cela s’ajoute son histoire d’amour avec une policière, ce qui rend tout plus ambigu, confus et provocateur.

 

Le fait d’être maintenant, et pour des motifs bien connus, un écrivain interdit, jusque dans la section Culture, du quotidien le plus important du pays et que cela d’une certaine manière empêche la diffusion surtout de votre dernier roman El peruano imperfecto [Le Péruvien imparfait], ne vous fait-il pas d’une certaine manière vous sentir (sarcasme à part) un peu « andin » ?

Ceux que l’on appelle les andins n’ont pas été interdits quand j’étais sous-directeur de Caretas, ni directeur de Somos, la revue de El Comercio ; Rivera Martinez, Gutiérrez et Reynoso paraissaient assez souvent, parmi d’autres auteurs. Mais je vois où tu veux en venir. Un auteur sans promotion a peu de possibilités… Bon, il faut se battre, non ? Tu peux toujours trouver un bon samaritain pour t’aider. En plus, il y a maintenant pour faire connaître les livres : Internet, Facebook, etc. Dans quelques semaines, je ferai paraître un nouveau livre, auquel je tiens beaucoup. Il s’intitule Anthologie personnelle. Nous verrons bien.

 

J.M.Coetzee, un écrivain que vous admirez je crois, dit : « Il fait partie des addictions qu’elles soient incompréhensibles pour ceux qui les observent de l’extérieur. William Faulkner ne nous aide pas sur ce point : il n’écrit pas au sujet de son addiction et, d’après ce que nous en savons, il n’écrit pas non plus depuis leur intérieur (en général il était sobre lorsqu’il s’asseyait à son bureau). Jusqu’à présent aucun biographe n’est parvenu à lui donner un sens ; mais peut-être que donner un sens à une addiction, trouver les mots pour l’expliquer, lui faire une place dans l’économie du moi, sera toujours une folle entreprise ». Je sais que vous avez fumé de la marihuana pendant des années (vous avez aussi consommé des somnifères sur traitement médical), même si je ne sais pas si vous en êtes venu à en être dépendant. En tout cas, je vous invite à l’impudeur de confesser une addiction et à verser dans la folle entreprise de lui donner un sens…

Café et vin, et quelques antalgiques pour des douleurs sporadiques. Rien de plus. La marihuana est une drogue très relaxante et même amusante, mais en fumer souvent, dans mon cas, ne me laisse pas travailler. Mes addictions vivantes, en dehors de l’écriture, sont de lire beaucoup, de regarder la mer, de converser avec ma femme et mes enfants, de promener mon chien sur le front de mer, de sortir manger avec mes amis.

 

En parlant de donner du sens aux choses : on écrit pour donner un sens à la vie ou peut-être pour y ajouter davantage de chaos ?

On écrit parce qu’il s’avère impossible de vivre sans écrire. Ce n’est pas une simple phrase. C’est le dogme d’une religion personnelle.

 

Le parricide littéraire est-il salutaire ? L’avez-vous mis en pratique à un moment donné ?

Je suis dépourvu d’une vocation de parricide. Je respecte ceux que je considère comme mes pères littéraires, et je ne crois pas que les tuer ou de pester contre eux soit une bonne politique. Définir sa propre voix littéraire et poursuivre son chemin suffit, en essayant d’être chaque jour un meilleur écrivain.

 

Parfois je crois que l’on écrit des fictions pour fuir désespérément la réalité mais on ne fait que buter sauvagement contre elle…

Je suis d’accord. Pour évasive que l’on considère la fiction, la réalité sera toujours présente et à l’affût. La plupart du temps, et de manière involontaire, nous avons l’air d’écrivains « engagés », quand nous ne sommes qu’écrivains, sans plus.

 

Je sais que vous étiez dans le Cañon del Cola il y a environ six mois quand vous avez préparé une chronique sur le cas qui a fait du bruit de la disparition et de la mort de Ciro Castillo, que préférez-vous de Arequipa et quand pensez-vous y retourner ?

Je suis allé dans le Cola et c’est un endroit qui m’a semblé fabuleux, splendide. Je n’y suis pas allé pour m’informer du triste cas de Rosario et Ciro, mais pour profiter avec ma fiancée de brèves vacances. Espérons que ce lynchage médiatique de Rosario se termine une fois pour toute. Ensuite je suis resté quelques semaines à Arequipa, et ce fut très agréable. Pour moi Arequipa est la plus belle ville du Pérou. J’aime son architecture, les gens, la nourriture. Je vais bientôt chercher une raison quelconque d’y retourner.

 

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ENTRETIEN #2

« TOUS MES PERSONNAGES SONT TOUJOURS
EN TRAIN DE VIOLER LES DIX COMMANDEMENTS »

ENTRETIEN AVEC FERNANDO AMPUERO

PAR ERNESTO ESCOBAR ULLOA
BARCELONA REVIEW N°47, MARS-AVRIL 2005

SOURCE

 

Fernando Ampuero est un type grand, fort, d’une énergie et d’un humour contagieux, qui cherche l’éclat de rire avec ce désir tellement propre à Lima qui choisit le rire plutôt que les larmes. Il suffit de lui serrer la main pour tirer les mêmes conclusions que celles que l’on tire en le lisant : c’est un homme d’action, d’aventures, qui aime la mer, la littérature, l’art, les voyages, la bonne chair et les amis. Son œuvre commence à jouir à l’étranger de la reconnaissance dont elle jouit au Pérou, pays où il a atteint des côtes de véritable dévotion à partir de la publication de son livre El Enano, historia de una enemistad [Le nain, histoire d’une inimitié], diatribe mordante et hilarante contre un ancien ennemi personnel, le populaire journaliste de la télévision péruvienne César Hildebrant.
Ampuero m’a reçu dans son appartement de Miraflores, protégé par le service de sécurité qui le défend des narcotrafiquants et des malfrats qui lui en veulent d’être leur principal casse-tête depuis qu’il est en charge de l’Unité d’investigation de El Comercio, prestigieux et irréprochable quotidien national.
Entourés par cette vue merveilleuse du Pacifique, d’où l’on apprécie les maisons de ses amis Alfredo Bryce Echenique et de son regretté Julio Ramón Ribeyro, il m’a parlé de son œuvre, de son expérience journalistique et du Pérou.

 

 

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TBR. Les femmes de certains de tes livres sont, me semble-t-il, sorties de l’imagerie d’Hollywood. Mabel de Caramelo verde [Caramel vert], par exemple, provient clairement du cinéma noir, c’est une espèce de Lauren Bacall version métisse.

FA. Merci, tu me complimentes (Rires)… Et bien, oui, c’est ça : une partie de mon œuvre répond à l’imagerie du cinéma noir nord américain, ou bien au cinéma en général. La mythologie de ma génération, ou, si l’on veut, l’équivalent de ce qu’ont été les dieux grecs pour les écrivains du XIXe siècle, est le cinéma, les grands personnages du cinéma. Et quant au genre noir ou roman noir, la femme fatale, la femme mauvaise, ou la putain au cœur d’or, c’est définitivement un stéréotype qui inspire d’une certaine manière et préfigure la Mabel de Caramel vert. Mais naturellement Mabel, comme tu le dis, est une femme fatale à la péruvienne, elle s’inscrit dans un contexte très spécifique, celui des dernières années du gouvernement apriste, cette époque de terrible délabrement économique et politique. C’est une femme qui se trouve dans une situation économique précaire et qui cherche à sortir du bourbier, bien que ce ne soit pas facile. Mis à part son bel aspect – qui est tout son capital, parce qu’il s’agit d’une belle métisse –, – elle ne dispose pas des outils pour se défendre dans la vie : elle est pauvre, n’a pas de relations, n’a jamais reçu une éducation appropriée, et de là, comme tant de jeunes gens de sa condition, qu’elle pense sans arrêt à s’enfuir aux États-Unis comme une possibilité pour aller de l’avant. « Si je dois être une citoyenne de deuxième catégorie », se dit-elle, « mieux vaut l’être dans un pays où je pourrais avoir une vie plus digne que dans celui-ci ». Cependant, elle se trompe en choisissant son ticket de sortie. Elle tombe amoureuse de Carlos Morales, un cambiste de dollars, un blanc pauvre, le point le plus bas de l’échelle sociale dans une ville comme Lima ; en somme, un sujet qui incarne un personnage collectif du gouvernement apriste : le chômeur. Carlos Morales est quelqu’un qui trouve une opportunité de « travail » quand il est recruté par un groupe de mafieux qui se consacrent au blanchiment d’argent, et qui soudain découvre que le change du dollar est un peu plus qu’une alternative au chômage. Il y a donc une atmosphère noire, mais ce n’est pas du tout un roman mord américain, c’est un roman très péruvien. Tellement que, selon ce que m’en ont dit Julio Ortega et José Miguel Oviedo, qui l’ont relu, ce n’est plus tant un roman noir, mais plutôt presque un roman historique, car il recrée une époque que le Pérou a vécue.

 

TBR : Tu as dit aussi que le roman noir est idéal pour décrire le Pérou, à cause de la situation tellement policière dans laquelle le pays est plongé, mais qu’en même temps, il nous faut encore potentialiser le roman picaresque comme autre genre représentatif.

FA. Sans doute. Bon, regarde, le roman noir s’écrit tout seul au Pérou. La réalité péruvienne est du roman noir presque à temps complet. Mais s‘engager dans la conjuration du crime, de l’injustice et de la corruption n’est pas la seule issue pour les écrivains. (Moi, personnellement, je me consacre fondamentalement à poursuivre les corrompus avec mon travail de journaliste)et un écrivain, enfin, doit écrire ce dont il a envie. La littérature est une passion, et les passions ne suivent pas les livrets. Ceci étant, personne n’ignore que la littérature péruvienne la plus importante du XXe siècle a été encline au réalisme, en offrant un portrait dur et désenchanté de la réalité, mais sans mépriser d’autres options, la picaresque entre autres, dont les graines furent semées par les poètes satiriques de la colonisation, par les costumbristas du XIXe siècle, par Ricardo Palma et Alfredo Bryce, sans oublier bien entendu quelques livres très réjouissants de Mario Vargas Llosa, parmi les plus représentatifs. Et dans cette option, effectivement, les liméniens nous nous sentons très à l’aise. Nous sommes un pays qui invente des blagues tout le temps et qui se libère à travers l’humour. Moi, en effet, je vois dans beaucoup de mes contes une ironie essentielle qui explique mes personnages.

TBR : Mais tu devrais aussi reconnaître un humour plus sanglant, si nous nous référons à ta chronique romancée El enano, historia de una enemistad [Le nain, histoire d’une inimitié].

FA. En ce qui concerne le livre, qui est une chronique romancée, je ne nie pas ma responsabilité. El enano pourrait s’inscrire dans la picaresque comme un libelle avec des ambitions littéraires, mais incontestablement une grande partie du mérite de cette œuvre provient de Hache lui-même, le personnage dont je fais le portrait. Hache, qui est un célèbre journaliste de télévision, est authentiquement doté d’un humour involontaire. Il est comique, malgré lui. Plus il est sérieux et grincheux, plus il se considère lui-même comme la conscience morale du pays, plus il est ridicule. Je pense que plus tard, dans quinze ou vingt ans, quand un archéologue littéraire se mettra à lireEl enano, historia de una enemistad, il va ignorer les préjugés de l’époque et jugera le livre comme de la littérature picaresque et peut-être aussi comme un récit qui rend compte de l’état du monde de la presse au Pérou dans les dernières trente années du XXe siècle. Actuellement ce livre, qui est l’une de mes œuvres les plus vendues et qui a été piratée jusqu’à l’épuisement, est pour de nombreux lecteurs une jubilation, un divertissement sur toute la ligne. C’est peut-être le livre qui m’a le plus rapproché du public lecteur. Aujourd’hui encore, deux ans après sa publication, je rencontre tous les jours des gens qui m’embrassent dans la rue ou au supermarché en me félicitant pour le livre. Je pense que beaucoup de gens assujettis par le journalisme à sensation se sont sentis revendiqués par El enano. Il y a des gens qui se sentent vengés, qui me donnent de chaleureuses accolades et me remercient, mais qui, en même temps, dès qu’ils me voient, se tordent de rire et s’écrient : « Vous ne pouvez pas savoir combien je me suis amusé avec votre livre ! ». cependant, je prends davantage plaisir à la chaude et sereine réaction des lecteurs qui aiment mes contes et mes chroniques. Ce doit être parce que dans les contes, quand je les ai écrits, j’ai investi davantage d’amour et de passion, et que dans El enano j’ai seulement ressenti l’impérieux besoin d’écraser un insecte.

 

TBR : Beaucoup de gens, qui avaient une image très biaisée et partielle, ont ouvert les yeux à propos du personnage grâce à ton livre, et doutent maintenant de sa crédibilité de journaliste.

FA. Bon, Hache est un journaliste qui à ses débuts a eu une trajectoire sérieuse et importante, mais qui ensuite s’est détérioré et finalement s’est transformé en journaliste sans grande crédibilité parmi les biens pensants. Les exemples de son travail vil abondent, mais je vais te mentionner les plus récents. Actuellement, je travaille au quotidien El comercio et j’en dirige l’Unité de Recherche, où nous avons fortement dénoncé le propriétaire d’une compagnie aérienne péruvienne, Fernando Zevallos, une espèce d’Al Capone en Amérique latine, selon la DEA. Ce monsieur, qui achetait toutes les lignes aériennes du continent, menaçait non seulement de transformer le Pérou en narco-état, mais de monter dans le Cône Sud un festival aérien du narcotrafic. Zevallos m’a fait un procès pour 5 millions de dollars, puis un autre pour cent millions de dollars, en impliquant El comercio et Miguel Ramírez, enquêteur de l’Unité, et encore un autre pour cent autres. 205 millions de dollars, en tout. Il va les perdre, bien sûr. Parce que notre travail de journaliste est basé sur une multitude d’indices, de preuves, de témoignages de dossiers cachés et d’entretiens. Conclusion : nous avons reçu des menaces, des campagnes de diffamation, nous avons vu comment ils intimident et tuent plusieurs témoins, et nous sommes même obligés de vivre entourés de gardes du corps. Il y a quelques mois, même, l’un de mes gardes du corps a été blessé d’une balle à la jambe. Qu’a fait Hildebrandt ? Hildebrandt, à cause de sa haine personnelle contre Fernando Ampuero, est presque devenu un avocat de Zevallos, il nous a accusés d’être pro-Chiliens, il a claironné que nous voulions aider le Chili parce que la compagnie aérienne de ce monsieur faisait concurrence à Lan-Chile. Plus clairement : quand un journaliste a recours au mauvais usage du patriotisme, la chose est assez grave. Il y a déjà longtemps, Boswell l’a dit avec une éloquence juste : « Le patriotisme est le dernier refuge des voyous ».

 

TBR : Pourrait-on tenir pour un échec littéraire que El enano n’ait pas eu de réplique de la part du personnage affecté ?

FA. Comment ça il n’y a pas eu de réplique ! (Mi surpris et fâché).

 

TBR : Il n’a pas de réplique sous forme de livre…

FA. Ah, bon, mais cela est dû à ce que sur le terrain littéraire le susnommé est un incapable…

 

TBR : Il serait très intéressant pour la littérature péruvienne qu’il y ait deux livres.

FA. Il a déjà essayé d’écrire un roman et cela s’est très mal passé. Il s’intitulait Memorias del abismo [Mémoires de l’abîme]. Tu te rends compte ! Je crois avoir dit une fois que, pour un nain, tout est un abîme, même grimper sur un muret (Rires). Ce roman fut un pavé ampoulé, avec des personnages cartonnés et un langage prétentieux jusqu’au snobisme. Mais, c’est vrai, il se sent capable de répliquer par des articles, dont certains sont parfois comiques. Il est même allé jusqu’à me menacer de sortir un volume d’articles qu’il intitulerait Gigantes de la estupidez [Géants de la stupidité] (Éclats de rire). Mais, d’après ce que je sais, il ne l’a pas fait, et qui sait pourquoi. Sa réponse, sa réplique, a été plutôt d’attaquer toutes mes enquêtes journalistiques, et, bien entendu, il a fini par se mettre dans des embrouilles. Il a donné une tribune à des sicaires de narcos, il a servi sur un plateau des interviews à des présidents de régions corrompus que El Comercio remettait en question, il a contesté la divulgation que nous avons faite concernant Bavaria et il a protégé le conseiller présidentiel César Almeyda dans le supposé pot-de-vin de deux millions de dollars. Bien sûr il n’est pas idiot ! Ensuite, tout bien considéré, il a fini par nous donner raison dans bien des cas. Aujourd’hui le pauvre Hildebrandt est un journaliste qui joue les indépendants, mais qui n’est rien d’autre qu’un imbécile solennel qui prend de grands airs.

 

TBR : Quelque chose de très dommageable pour le pays…

FA. Je dirais que ce n’est pas seulement dommageable…

 

TBR : À quoi fais-tu allusion ?

FA. À ce que c’est aussi contaminant. Et cela parce que le nain est populaire. Il fait partie de ce phénomène de déplorables popularités néfastes, les tabloïds, la télévision poubelle, ces célébrités qui contaminent les gens désinformés ou mentalement paresseux. Quelque chose de réellement triste. Au Pérou un brave type comme Antauro Humala a 30% d’approbation, et un satrape comme Fujimori 25 autres %, après tout ce que nous savons aujourd’hui sur eux, vol, corruption, crime… Et bon, oui, cet imbécile d’Hildebrandt est populaire. Le tempérament du Pérou actuel pourrait peut-être se résumer dans une anecdote qui m’est arrivée à moi : durant les dernières élections présidentielles, j’ai demandé à un chauffeur de taxi : « Dites-moi, vous, pour qui allez-vous voter ? » et le chauffeur m’a répondu : « Moi je vais voter pour l’APRA », et j’ai insisté : « Mais vous avez peut-être déjà oublié toutes ces affaires de vol et de corruption quand ils étaient au gouvernement », et le chauffeur m’a répondu : « Oui, oui, les apristes ont volé… mais ils ont volé ce qui est juste ; c’est très différent de Montesinos et Fujimori, qui ont emporté le pays en peso » (Rires). Une chose absolument incroyable, tu ne trouves pas ? cette anecdote exprime toute une idiosyncrasie, la manière de penser d’un pays qui tolère un certain seuil de corruption, de la même façon que nous tolérons une douleur… Et pour en revenir à Hache, il n’y a pas eu de réponse littéraire, mais il y a bien eu une réponse médiatique ; il m’a traîné dans la boue partout. Il a beaucoup de contacts et de bons amis. L’une des critiques littéraires les plus spectaculaires que l’on m’a faite fut celle réalisée par Magaly Medina, directrice d’une plage de télé poubelle et qui alors était son amie, qui face aux caméras a brandi mon livre (El Enano), l’a jeté par terre, et a commencé à le piétiner du talon de sa chaussure, en disant : « Voilà ce qu’il faut faire avec ce livre ». Ma fille, qui a vu la scène par hasard, m’a téléphoné : « Papa, allume la télé ! Magaly est en train de piétiner ton livre ! » (Rires). Quel spectacle ! La littérature devrait déclancher plus souvent des passions de ce genre ! (Rires). Bon, cette même femme, Magaly, s’est disputée trois mois plus tard avec son grand ami César Hidelbrandt et alors elle a nouveau commenté mon livre et s’est mise à en lire des fragments entiers, en disant : « Oui, je dois l’admettre, Ampuero avait parfaitement raison… » (Rires).

 

TBR : Tu a dit que le conte est le genre le plus difficile.

FA. Ce que je considère essentiellement comme mon œuvre la plus importante ce sont mes contes. C’est, pour moi, le genre littéraire par excellence, même si ce n’est pas un genre aux ventes massives. Tu proposes un livre de contes aux éditeurs espagnols et leurs cheveux se dressent sur leur tête, ils te demandent des romans. C’est dommage. Cela ne veut pas dire que je dédaigne le roman. Maintenant, je te le dis, je suis en train d’écrire un roman immense, j’ai déjà 400 pages au propre…

 

TBR : Le titre… ?

FA. Le titre je ne le donne jamais, je suis superstitieux… Mais revenons au conte ; c’est le genre le plus complexe, le plus difficile, tu ne crois pas ? Le conte est basé sur l’effet littéraire. Et requiert une bonne première ligne. S’il te vient une première ligne bien écrite, tu obtiendras que toutes les autres coulent, et pour cela, bien sûr, il est nécessaire que tu saches exactement où tu vas… Quand on écrit un conte, on a l’obligation de savoir où l’on va. Cette connaissance, qui est fondamentale, t’épargnera les phrases gratuites et te permettra de maintenir la tension. Je me suis imposé à moi-même une espèce d’art poétique, tu sais, un canon dans la mesure où toutes mes histoires répondent à l’influence de deux grands livre, La Bible chrétienne et Les Mille et Une nuits, livres tous deux sacrés pour moi, au sens où, grâce au premier, mes personnages sont toujours en train de violer un ou plusieurs des dix commandements : ils désirent la femme de leur prochain, ou volent, ou tuent ou mentent. Quand les personnages obéissent aux dix commandements, il ne se passe rien… (Rires) et tout se dégonfle. Je crois que toute la littérature dépend, et même avant le christianisme, de la violation permanente des dix commandements. La littérature narrative est l’infraction aux commandements dans des millions de variations qui, en définitive, organisent les trames des contes.
Des Mille et Une nuits, en revanche, je retiens l’esprit narratif, la manière de raconter, l’intensité qu’il est indispensable d’insuffler aux histoires, et qui d’ailleurs est la même intensité à laquelle a eu recours Shéhérazade quand elle racontait ses contes au sultan. Elle devait être suffisamment intéressante pour éviter que tout son auditoire, qui n’était que le sultan sanguinaire, s’ennuie. Dans le cas contraire, on lui trancherait la gorge à l’aube. Shéhérazade, comme tu le sais, arrêtait ses contes à l’aube et se proposait de raconter le dénouement la nuit suivante. Et la nuit suivante elle terminait son histoire, et en commençait une autre qui à nouveau laissait le sultan en suspens à l’arrivée de l’aube. Bien, je crois que l’écrivain de contes doit écrire dans le but d’attraper le lecteur, sans lui permettre un bâillement.

 

TBR : Dans une interview antérieure, César Aira me disait qu’il aimait travailler avec des archétypes, mais pas pour les sortir de l’archétype, mais les conserver comme tels et travailler ainsi avec eux. Je crois que la différence avec toi est que toi aussi tu travailles avec des archétypes mais pour les humaniser… Tu es d’accord ?

FA. Peut-être bien. Mais les archétypes doivent être tangibles. Aussi extravagants qu’ils puissent paraître, moi, avant tout, je dois croire en mes personnages et croire aussi en leurs circonstances…Ils doivent constituer un matériel vraisemblable. Les personnages qui peuplent mes histoires peuvent être réels ou inventés, mais surtout crédibles. Julio Ramón Ribeyro, qui est l’un des conteurs que j’admire le plus, disait que les histoires à fond biographique doivent se raconter de telle sorte que lorsque le lecteur les lit il se dise : cela m’a l’air d’être de la fiction, et d’un autre côté en abordant les histoires de fiction, on doit les raconter de telle sorte que le lecteur se dise : « Ah, cela est arrivé à l’auteur, c’est très clair… » Ensuite, une fois la magie obtenue (je me réfère à celle qui parvient à laisser en suspens l’incrédulité du lecteur), chaque auteur applique sa recette narrative. Moi je parie pour que chaque histoire ait sa vérité poétique. Si elle l’a, les choses vont bien mieux fonctionner.

 

TBR : Et quel rôle jouent le langage et le thème ?

FA. Chaque histoire exige sa façon d’être racontée. Si tu emploies la première ou la troisième personne, si tu utilises des termes d’argot (que je dose toujours au minimum), si tu joues avec le temps. Toutefois, le plus important est le ton. Une fois que tu trouves le ton de l’histoire, tu as fait la moitié du chemin.

 

TBR : Je sais que tu as un nouveau livre de contes prêt.

FA. Oui, et, dans ce cas, je peux te donner le titre, parce qu’il va être publié dans trois ou quatre mois, même si je ne devrais pas le dire avant qu’il sorte, mais enfin, le voilà ; le titre est Mujeres difíciles, hombres benditos [Femmes difficiles, hommes bénis].

 

TBR : En ce qui concerne tes voyages, quelle formation t’a apportée ta période de globe-trotter ?

FA. Bon, ma période de globe-trotter a presque été une université parallèle, beaucoup plus intense et diversifiée, bien entendu, que d’être assis dans une salle devant un tableau. J’ai passé plus de dix ans à voyager dans le monde, en lisant beaucoup en chemin, en tombant beaucoup amoureux, je me suis embarqué dans des voyages pleins de vicissitudes, de joies et de tragédies. Je crois que j’ai été un pionnier du tourisme économique de ma génération. J’ai vécu dans les îles Galápagos et parcouru une bonne partie de l’Amérique latine et de l’Europe.

 

TBR : Dirais-tu que le journalisme t’a éloigné ou t’a rapproché de la littérature ?

FA. Certaines personnes pensent que le journalisme éloigne de la littérature et le redoutent pour cette raison. Moi je n’y crois pas. Le journalisme, selon moi, t’aide à te passer des mots superflus. Il t’apprend à écrire dans un langage simple, dépouillé d’ornements, dans lequel tu t’abstiens de longueurs et de détours. La question est de savoir découvrir la poésie dans la simplicité. Moi je prétends chercher la beauté dans le langage nu, et plutôt que de recourir à la métaphore, j’opte pour une énonciation correcte et exacte, à la manière des poèmes de Kavafis, qui de fait est la poétique la plus pure et nue. Naturellement, cela ne m’empêche pas de prendre plaisir à l’option baroque. Mais le langage simple m’émeut davantage.

 

TBR : Pour changer de thème, comment vois-tu le Pérou d’aujourd’hui ? Ou plutôt, que souhaites-tu par exemple à ce gouvernement d’Alejandro Toledo, pour l’année et demie qui lui reste ?

FA. Je regrette beaucoup ce qui arrive à ce gouvernement, même s’il a obtenu une certaine stabilité dans le pays. Et c’est que les gens ne voient pas la croissance économique, ni les futurs bénéfices du gaz de Camisea, éléments que tout autre président aurait pu mieux capitaliser. Le problème, en définitive, c’est Toledo et ses mauvais conseillers, qui l’ont amené à commettre un chapelet de maladresses. Une pitié. Il y a peu, on a de nouveau posé à Mario Vargas Llosa, sympathisant de Toledo durant une longue période de ce gouvernement, la question de Zavalita dans Conversation dans la cathédrale : « À quel moment le Pérou a-t-il été foutu ? Et Mario, maintenant assez fatigué qu’on lui demande toujours la même chose, a répondu : « Le Pérou est foutu tous les jours, chaque jour, tout le temps ». (Rires).

 

TBR : « Le Pérou est un pays fait à la péruvienne »…

FA. (Rires). C’est une phrase de Mario Campos, un grand journaliste, et un grand ami, maintenant décédé, à qui j’avais coutume de dire : « Toi et moi sommes deux sceptiques avec des expectatives » (Rires). Les Péruviens nous faisons souvent ce genre de blagues mélancoliques. Et quelque chose de cela, parfois, se transforme en journalisme ou en littérature. De tout cela, le journalisme est peut-être ce qui va disparaître. En revanche, si tu as de la chance, la littérature peut nous réconcilier avec le futur, bien qu’à ce stade, il faut le reconnaître, la majorité des écrivains soyons destinés à disparaître : la carte de transcendance est un document dont très peu bénéficieront aux XXe et XXIe siècles. Les super best-sellers des années vingt, ne l’oublies pas, aujourd’hui personne ne les connaît. Les bons sont restés, bien sûr ; des génies comme Fitzgerald, Hemingway, Faulkner, mais tous n’y sont pas. Il y a quantité d’auteurs égarés dans le temps. Melville allait être l’un de ces égarés, mais il a été sauvé quelques années avant sa mort. Mais combien se perdent et seront perdus pour toujours ? Imagine sans aller plus loin qu’en Allemagne seulement paraissent chaque année 70 000 nouveaux titres. Et il y a des millions de titres d’auteurs réédités. Qui paraîtra et disparaîtra dans le reste du monde ? Qui est transcendant et qui ne l’est pas ? Au final, cela ne doit pas préoccuper les écrivains. La seule possibilité raisonnable que nous avons nous qui partageons cette passion est de nous redresser et de nous consacrer avec acharnement à écrire de bonnes histoires, à essayer de bien les raconter, à les écrire avec amour, à rester fidèles à notre vocation…

 

TBR : Mais les auteurs sont transcendants pour les gens qui les lisent, non ?

FA. C’est vrai, bien que je le prenne comme une illusion d’optique. Et presque tout dans la vie est une illusion d’optique, acceptons-la. De toute manière, rencontrer des lecteurs et des lectrices de mes contes est toujours gratifiant pour moi, des gens qui viennent vers moi avec une grande tendresse et qui commentent des scènes ou des réflexions de l’un de mes contes. Cela te procure une grande satisfaction. Et c’est que, même si les écrivains écrivent pour eux-mêmes, ils pensent aussi à un lecteur inconnu et fantomatique ce lecteur qui est capable de soutenir avec l’auteur des dialogues virtuels hors du temps et de l’espace…

 

TBR : Quelle est la meilleure mauvaise critique que l’on t’a faite ?

FA. C’est une bonne question.… La meilleure mauvaise critique ?… Je crois que c’est mon premier livre qui l’a suscitée, un ensemble de contes écrits à 19 ans sous le titre Paren el mundo que acá me bajo [Arrêtez le monde, je descends ici]. Plusieurs de ces contes sont ensuite entrés dans Deliremos juntos [Délirons ensemble], celui qui est maintenant mon premier livre, selon ma bibliographie officielle, pour lui donner un nom. La critique a été faite à l’un de mes contes qui a le plus touché les lecteurs et qui figure dans plusieurs anthologies. Je veux parler de Paren el mundo que acá me bajo, un conte sur des jeunes gens du début des années 70, qui écoutaient du rock et fumaient de la marihuana et qui souffraient de ce que nous appelions alors des problèmes existentiels. Le critique, dont j’ai oublié le nom, a publié le compte-rendu dans une revue très célèbre, où il louait beaucoup le style du narrateur, le dessin des personnages, la trame et même l’intensité du conte, mais achevait sa critique en disant pratiquement que ce qui était regrettable de mon livre était qu’il s’occupait d’une jeunesse perdue, puisque ce n’était pas de cette jeunesse dont allait avoir besoin le Pérou du futur, car il s’agissait d’un ramassis de paresseux et de drogués… (Éclats de rire). Et, vraiment, j’en suis resté fasciné et même reconnaissant.

 

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ENTRETIEN #3

« LE CONTE A UN EFFET PLUS DURABLE QUE LE ROMAN »

PAR JAIME CABRERA JUNCO
JUILLET 2012

SOURCE / VIDÉO

 

Nous avons interviewé cet écrivain et journaliste, qui vient de présenter Antología personal [Anthologie personnelle] (Punto de lectura), une sélection constituée majoritairement de ses contes, auxquels se sont ajoutés ses articles journalistiques et certains de ses poèmes – « un péché tardif », en dit-il. Essentiellement, nous dit-il, il se considère comme un conteur. Voyons pourquoi.
Fernando Ampuero (Lima 1949) est un écrivain qui a fait du langage simple et direct un étendard. Nous le remarquons dans des contes marquants comme Malos modales [Mauvaises manières], Taxi driver sin Robert de Niro [Taxi driver sans Robert de Niro], et Bicho raro [Drôle de bête], et dans ses romans Caramel vert, Puta linda [Jolie putain] ou El peruano imperfecto [Le Péruvien imparfait]. Dans sa prose, il n’y a ni affectation ni baroquismes, il y a des histoires. Dans certaines, narrateur et auteur fusionnent ; dans d’autres les personnages tirent leur origine chez les marginaux de cette ville : le courtier en dollars impliqué dans le narcotrafic, le chauffeur de taxi qui berce et « vend » ses passagers, et la prostituée fière de son métier. Quand j’entre chez lui à Miraflores, l’écrivain, d’un mètre quatre-vingt-dix, me reçoit avec une amabilité qui ne correspond pas à la mauvaise réputation qu’on lui a faite. On voit qu’il est détendu et il dit que maintenant il a davantage de temps pour écrire et que comble du bonheur, il vit très près des bureaux de Cosa Hombre, la revue qu’il dirige actuellement. Nous engageons la conversation.

 

larepublica.pe/01-11-2012/ampuero-pacto-entrevista-con-gabo-con-senas-y-papel

Le responsable de votre passion première pour la lecture fut votre grand-père. Il vous lisait des histoires d’aventures jusqu’au jour où il vous a raconté une histoire à moitié et vous a dit que si vous vouliez connaître la suite vous deviez aller chercher le livre dans la bibliothèque.

Oui, en effet. C’était une époque très différente de celle-ci et il n’y avait pas la télévision. Nous étions à la fin des années 50 et j’avais neuf, dix ans. Grâce à mon grand-père, et à cette « tricherie », ma voracité et mon goût pour la lecture ont pris forme. Ensuite, il a à nouveau utilisé ce truc et a fini par me donner un livre et m’a demandé de le lui lire. Je le lui ai lu et je modifiais le récit, et pour la première fois j’ai inventé peu à peu une histoire à la mesure et au goût de mon grand-père. Il y avait en plus un autre facteur, et c’est qu’à 8 ou 9 ans, je voyais qu’à la maison l’après-midi chacun lisait dans des ambiances différentes. Mes grands-parents, ma mère, mon frère aîné lisaient, et pour moi ce silence était alors très mystérieux et a suscité beaucoup de curiosité de ma part. Quand mon grand-père a commencé à me raconter des histoires la boucle s’est fermée.

 

Et d’où est venu le désir de vouloir écrire ?

Il est venu de beaucoup de choses. Je n’ai pas su si tôt que je voulais être écrivain, je ne m’en suis pas rendu compte avec clarté. Même si à 12, 13 ans je lisais un ou deux livres par semaine, ce que je voulais être en réalité c’était torero. J’allais à la corrida avec mon grand-père, avec mes oncles et mon frère aîné et j’étais fasciné par ce monde, la proximité du danger. Mon drame, ma grande frustration, fut que j’ai commencé à grandir et que je suis devenu un jeune homme très grand, d’un mètre quatre-vingt dix et cela n’allait pas pour le monde des taureaux. Parce que si l’on est très grand, le taureau à l’air d’un mulot et ne transmet pas de sensation de danger. Après cette frustration, je me suis mis à écrire un conte sur un torero, sur le torero que je n’ai pu être. Le conte était très mauvais et je l’ai déchiré.

 

Bien que vous ayez publié quelques romans, vous dites que vous vous considérez conteur, pourquoi ?

Le conte fut le genre qui m’a le plus fasciné. D’abord, parce qu’il me semble très difficile, il requiert une capacité de synthèse assez particulière. Ensuite, parce que ce sont des histoires qui commencent et se terminent et ont un effet plus durable sur la mémoire, l’idée du conte reste en nous. Dans le roman, c’est plus complexe, l’écrivain a besoin de 200 ou 300 pages pour persuader le lecteur d’une réalité. Dans le conte, on a besoin de 10, 15 ou 20 pages et parfois moins. Je pense que le conte et un genre captivant, ensorcelant, pour moi le plus grand des genres littéraires.

 

Mais vous avez d’abord écrit de la poésie ?

Tout le monde écrit de la poésie à 15 ans. Je ne l’ai pas conservée, j’ai considéré que ce n’était pas ce que je voulais exprimer. À dix-neuf ans, j’ai publié mon premier livre de contes (Paren el mundo que acá me bajo) [Arrêtez le monde, je descends là], qui était comme un catalogue des différentes techniques littéraires que j’avais apprises au cours de mes lectures. Mais je n’avais pas encore trouvé ma voix narrative.

 

Quand avez-vous trouvé cette voix ?

Avec Malos modales [Mauvaises manières] (1994) ma voix narrative est là. À la différence de la poésie, on peut être un poète accompli à 20 ans, dans la narration il faut davantage batailler avec le langage pour pouvoir exprimer correctement toutes les émotions et situations que l’on veut exprimer.

Dans quelques-uns de vos contes, on perçoit une certaine influence de Ribeyro, c’est cela ?

Oui, bien entendu, mais aussi de beaucoup d’autres. Ribeyro m’a beaucoup intéressé parce que c’était un auteur que j’ai toujours admiré et qui était un très bon ami. C’est un écrivain à la langue claire, limpide, qui se met franchement à raconter des histoires. J’ai plusieurs pères littéraires comme Tchekhov, Borges, Maupassant et on en fait un grand mélange et sans t’en rendre compte à un moment donné ta propre voix expressive apparaît, tu définis peu à peu ton autonomie expressive.

 

Vous avez dit un jour dans un entretien que la littérature du malheur vous intéresse davantage parce que le bonheur n’a pas d’histoire. Le malheur produit de meilleures histoires ?

Le bonheur n’a pas d’histoire, mais oui de meilleures ventes. Nous avons des auteurs comme Paolo Coelho qui vendent le bonheur et vendent beaucoup. Le malheur vend moins, mais a davantage de qualité littéraire.

 

FICTION, RÉALITÉ ET LITTÉRATURE PÉRUVIENNE

 

Fernando Ampuero a suivi trois années de la formation de Sciences de la Communication à l’Université Catholique. En même temps il a participé au Club de Théâtre que dirigeait Reynaldo D’Amore, qui à l’époque se trouvait au sous-sol du cinéma Le Paris, de l’avenue Colmena. Il voulait être acteur et directeur de théâtre. À 19 ans, il a commencé une vie de globe trotter : il a vécu un temps aux Galapagos, il a voyagé dans différents pays d’Amérique du sud, et en 1975 il a obtenu une bourse pour étudier la littérature à Budapest (Hongrie). Bien qu’il n’ait pas pu devenir torero, il l’a été d’une certaine manière, car il a toréé plusieurs fois la mort. La première, ce fut durant un voyage en Terre de Feu : un pan énorme d’un bloc de glace est tombé sur le bateau sur lequel il se trouvait. La seconde, ce fut à la fin des années 90 quand on lui diagnostiqua un cancer à l’estomac. On l’avait condamné et il a organisé une étrange fête d’« adieu » où se mêlaient joie et tristesse. Ampuero a toréé le cancer après un traitement et maintenant, en le voyant, nous n’imaginons pas qu’il a été si proche de la mort.

 

Quand on essayait de définir certains de vos romans, comme Caramel vert, vous disiez que plus que du roman noir c’étaient des romans réalistes.

Caramel vert reflétait une réalité – celle de l’époque du premier gouvernement d’Alan García–, c’est pourquoi je disais que la réalité du Pérou est un roman noir. Je faisais un roman réaliste et qui entre dans les moules du roman noir. Aujourd’hui, nous nous sommes aperçus que le roman noir est le genre le plus représentatif de toutes les sociétés contemporaines. Les grands livres sont du roman noir. Stieg Larson a sorti une trilogie extraordinaire avec ce merveilleux personnage de Lisbeth Salander, qui nous montre une Suède que nous ne connaissions pas, que nous n’imaginions même pas. J’ai pensé que ce pays était le paradis de toutes les bonnes manières et de l’éthique, mais il y a aussi de la corruption comme partout.

 

Pourquoi décidez-vous alors d’incorporer l’élément autobiographique dans des romans comme El enano [Le nain] et El peruano imperfecto [Le Péruvien imparfait] ?

Bon, parce que c’est un moyen de m’auto critiquer. Ce que je souhaite, parfois involontairement, c’est raconter des histoires d’amour. Caramelo verde, Puta linda, Hasta que me orinen los perros [Jusqu’à ce que les chiens me compissent] et même El peruano imperfecto sont des histoires d’amour passionné bien que chaque roman ait son contexte.

 

Même si vos détracteurs disent que l’autobiographique servirait davantage à se vanter ?

Bon, oui… bien que ce soit des personnages, ils ont quelque chose de moi, je mets des choses, les rend ambigues. Ce n’est pas Fernando Ampuero mais Pedro José Arancibia (protagoniste de El peruano imperfecto).

 

Mais dans El enano il n’y a plus d’alter ego, vous y êtes…

El enano est une chronique romancée, ou je raconte avec quelque humour – selon ce que l’on me dit– l’histoire de la relation de deux journalistes d’une certaine époque. Il y a une fracture à cause des attitudes et du tempérament de ce personnage qui attaque sans miséricorde beaucoup de gens, certaines avec raison, d’autres non. C’est ce qui explique que ce monsieur (Il se réfère à César Hildebrandt) a commencé à m’attaquer quand je l’ai quitté pour avoir mon propre programme de télévision. Je lui ai toujours répondu par de petites plaisanteries, mais ces dernières l’irritaient encore plus. Jusqu’à ce qu’un jour je décide de lui répondre et d’écrire ce petit livre. Je rencontrais des gens qui me disaient « comme tu as bien fait ». J’ai commencé à défendre quantité de gens qui avaient été abusés, assujettis par ce type de journalisme malsain, parce que je ne dis pas que (Hildebrandt) ne soit pas un homme de talent, il l’était, mais il s’est détérioré et abîmé.

 

Il était talentueux ? Il ne l’est plus ?

Il ne l’est plus. Je trouve qu’il empire et maintenant il est presque oublié, heureusement.

 

Et il n’a pas été exagéré de lui répondre à travers un livre ? Parce que sinon, imaginez combien de gens devraient consacrer des livres à ceux avec qui ils ont eu des différents.

C’est exact, mais lui avait sorti 30 ou 40 articles qui auraient bien pu faire un livre avec les bêtises qu’il me consacrait. Je ne lui répondais jamais, mais un été j’ai été inspiré et je me suis dit « Je vais lui répondre ». Il se peut que cela ait été exagéré, mais la vérité c’est que j’ai commencé à m’amuser à mesure que j’écrivais le livre. On m’a dit que je devrais sortir une deuxième partie parce que le comportement de ce journaliste a été infâme dans le cas de Fernando Zevallos ou de Bavaria ou dans le cas des Petroaudios. Cependant, écrire un autre livre n’en valait pas la peine.

 

Mais ce n’est pas le seul conflit que vous ayez eu, parce que vous avez aussi participé à cette polémique entre andins et criollos…

Une polémique très triste qui a commencé au congrès des écrivains péruviens à Madrid. Nous avons été invités, un groupe d’écrivains péruviens pas liméniens ou andins, car le Pérou est un pays pluriculturel. Il y a eu une quantité d’écrivains qui se sont sentis offensés parce que dans les médias les écrivains de Lima apparaissaient davantage que les andins. Mais ce n’est pas notre faute. Ils disaient que nous étions des mafieux qui contrôlions la presse ce qui était absurde. Je travaillais dans un journal, c’est ridicule, ce qu’ils voulaient c’était que les projecteurs tombent sur eux. Maintenant, dans le fond il y a une part de vérité. De même que dans ce pays il n’y a pas de distribution équitable de la richesse, il n’y a pas non plus de distribution équitable de la renommée. Mais cela, les écrivains liméniens ne peuvent le contrôler. Tout cela a servi pour que beaucoup de gens qui avant critiquaient et démolissaient les grandes maisons d’édition transnationales soient mis en lumière et a servi à ce qu’ils publient chez ces éditeurs.

 

Comme Miguel Gutierrez, par exemple, dont vous avez dit qu’il était un écrivain surévalué.

Bon, ça c’étaient les moments d’agacement et d’animosité à cause des sottises qu’ils nous disaient. Il est probable que nous avons dépassé les bornes en nous critiquant mutuellement. Je crois que (Gutierrez) est un bon écrivain et que maintenant il est publié chez un éditeur qui le diffuse mieux, comme d’autres écrivains. Je crois que nous devons tous nous aider. Il y a peu à la Foire du Livre de Huancayo j’ai rencontré un écrivain du lieu formidable qui s’appelle Ulises Rodriguez. Je crois que ce qu’il faut faire c’est un travail de complicité pour pouvoir ensemble travailler et grandir. Le meilleur exemple de cet essor, venu de cette fraternité, est celui de la gastronomie.

 

Et quel écrivain n’est pas reconnu comme il le mérite, croyez-vous?

Il y en a beaucoup qui mériteraient un meilleur traitement. Je pense que Eleodoro Vargas Vicuña qui a trouvé un langage même avant Juan Rulfo, avait un langage extraordinaire mélange du quechua et de l’espagnol qui m’a émerveillé. Ses contes Ñahuín ou Taita Cristo étaient épatants, et cet écrivain devrait être mieux placé dans la littérature péruvienne.

 

Y a-t-il un écrivain péruvien que vous admiriez ?

J’admire Vargas Llosa, qui est un écrivain extraordinaire. J’admire Abraham Valdelomar, qui est pour moi le fondateur du conte moderne, Alfredo Bryce Echenique. Un autre écrivain que j’admirais enfant était Ricardo Palma, qui est un peu effacé pour des raisons politiques, mais c’est un écrivain de très grand talent et chez lui se trouve déjà rendu le sens de l’humour liménien.

 

Vous êtes d’accord avec les affirmations de Mario Vargas LLosa dans son essai La civilización del espectáculo [La civilisation du spectacle] ?

Oui, un grand nombre des idées présentes dans cet essai sont très justes. La banalisation de la culture est visible dans une grande partie de la presse nationale où les sections culturelles ont pratiquement disparu.

 

Pourquoi n’avons-nous pas pu avoir des revues culturelles avec davantage de continuité, comme la revue Ñ en Argentine pour n’en citer qu’une ?

Parce qu’ici les propriétaires des medias considèrent que la culture ne vend pas, ce qui est absurde. En plus, ils doivent comprendre que nous sommes une ville de 9 millions d’habitants, que les gens vont dans les galeries, et que les entrées au théâtre s’épuisent. Il y a un phénomène culturel, mais ils ne veulent pas en tenir compte. Il y a des activités qui font salle comble. En plus, je crois que c’est très stimulant pour le jeune public de fomenter le livre, encore plus si tu possèdes un média écrit. Si tu fais que les gens lisent, ils vont aussi lire ton journal. L’Internet et la télévision doivent être un complément de la lecture.

 

CINQ LIVRES RECOMMANDÉS PAR FERNANDO AMPUERO
1. Le rouge et le noir, de Stendhal
2. Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad
3. Fictions et L’aleph, de Jorge Luis Borges
4. Contes, de Raymond Caver
5. Les contes et le roman Petit-déjeuner chez Tiffanny, de Truman Capote.

 

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ENTRETIEN VIDÉO #1

CONVERSATION AVEC FERNANDO AMPUERO

À L’OCCASION DE LA PUBLICATION DE JUSQU’À CE QUE LES CHIENS ME COMPISSENT

 

 

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ENTRETIEN VIDÉO #2

FERNANDO AMPUERO SUR PORTA9

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR FRANCISCO ÁNGELES POUR PORTA9

 

VIDÉO 1 SUR 3

 

VIDÉO 2 SUR 3

 

VIDÉO 3 SUR 3

 

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ARTICLE #1

PERPLEXITÉS DE FERNANDO AMPUERO, À PROPOS DE L’ÉDITION DE SES CUENTOS ESCOGIDOS [CONTES CHOISIS], ALFAGUARA, 1998.

PAR JULIO ORTEGA

SOURCE

 

Fernando Ampuero (Lima, 1949) est devenu l’un des écrivains péruviens les plus inquiétants de cette fin de siècle, tant par le talent épisodique de ses récits d’empathie que par la qualité de son registre émotif. Dans la lignée de Julio Cortázar ou d’Italo Calvino, Ampuero écrit en état d’étonnement, et son monde est illuminé par la lumière de la perplexité.

Il faudra retarder l’histoire de comment un jeune narrateur péruvien qui, en 1972, a publié un livre frais, brillant et révolté, Paren el mundo que acá me bajo [Arrêtez le monde, je descends ici] (réédité ensuite sous le titre Deliremos juntos [Délirons ensemble], s’est transformé en un écrivain subtil et complexe, qui a surpris par des récits d’une extrême qualité, dans Malos modales [Mauvaises manières] (1994) et Bicho raro [Drôle de bête] (1996) et c’est peut-être un processus qu’Ampuero lui-même pourrait raconter s’il s’agissait d’une autre heureuse trouvaille. Mais peut-être cette découverte de la terre inconnue de la grande fiction est-elle liée à l’épisode qu’il a vécu en 1991, quand, naviguant dans l’extrême sud, en Terre de Feu, il a survécu au péril d’un naufrage. Après tout, la perplexité est l’art d’éviter la submersion.

Le fait est que l’œuvre d’Ampuero a commencé à s’imposer à ses risques et périls, dans et hors du Pérou. Il est révélateur que le Times Literary Supplement de Londres, dans son compte-rendu d’une récente anthologie de contes latino-américains, distingue Taxi Driver sans Robert de Niro comme l’un des plus frappants de cette sélection (20 novembre 1998). Hard-hitting, le critique le dit bien. Les contes d’Ampuero touchent immédiatement et prolongent leur effet parce qu’ils se produisent dans l’espace émotif où les histoires se déroulent et se déchiffrent sans épuiser la richesse animique de leur intime violence. Cet étonnement transforme le quotidien en une scène insolite, où la vie est un récit d’exceptions et de révélations, d’énigmes et de symétries, de poésie absurde et d’humour paradoxal.

La publication aujourd’hui de ses Contes choisis (Alfaguara, 1998), qui comporte un prologue de Gustavo Faverón Patriau – jeune critique à l’acuité peu commune – doit permettre de mieux apprécier l’extraordinaire flexibilité créative de l’auteur. Ampuero essaye différents registres, comme si chaque histoire demandait, en plus du plaisir de raconter, sa propre stratégie pour être raconté. Chaque conte se résout dans sa forme unique, avec une précision dans le dessin et passion dans la trame. Même les histoires les plus évidentes, celles qui sont le conte d’un conte, tracent une cérémonie que l’histoire parcourt à la manière d’un bref labyrinthe propice. Cette élégance fortuite assure l’étonnement du narrateur, qui n’en sait pas plus que le lecteur, et qui vit l’anticipation du récit comme une clé de sa propre vie. La candeur avec laquelle le personnage de Taxi Driver, par exemple, raconte l’horreur absurde de son histoire, se construit sur ce qu’il ignore de lui-même, son humanité mise à l’épreuve.

Mais ce talent d’Ampuero pour des registres divers tient aussi à la distance juste qu’adopte son récit entre le narrateur, les faits et le lecteur. Julio Ramón Ribeyro a forgé une impeccable distance maussade, cette proximité aimable face au désarroi de ses personnages, qui survivent à la tyrannie des codes sociaux. Alfredo Bryce Echenique a occupé avec éloquence l’intimité, abolissant presque les distances pour nous montrer chaque fois davantage la rupture drôle de l’autorité des codes. Fernando Ampuero, pour sa part, a résolu son propre espace animique, une terre étroite où ses personnages s’angoissent, balbutient, se transforment, mais pas seulement dans la nature légèrement arbitraire de l’humain, sinon dans les paroles, manières de dire et énumérations qui l’interprètent, traitent et construisent. De certains personnages nous ne savons que ce qui nous en est dit ; et, parfois, ce qu’ils disent est déjà une distance subtile face à l’autre. Cette machination est l’espace de la subjectivité, où n’importe quelle carte est essai.

Ainsi, ces personnages se situent au bord de l’abîme émotionnel, où nous les voyons de près, avec empathie. Nous voyons la force irréversible qui les déplace, avec la logique parfois implacable du rêve ; nous ressentons leur agonie et désarroi, mais aussi leur sensibilité blessée et secrète. Le père de Criaturas musicales [Créatures musicales], placé entre l’épouse antagonique et la fille complice, se révèle à nous soudain récupéré par une autre force féminine, celle d’une cantatrice dont la musique lui redonne une voix propre, l’émotion supérieure du sens.

Si les femmes chez Ribeyro sont des êtres volontaires et forts, capables de faciliter l’ouverture sociale à leurs partenaires nostalgiques du bien perdu ; si les femmes chez Bryce sont des êtres splendides et imprévisibles, capables de bouleverser la vie de leurs partenaires, dans les contes d’Ampuero nous trouvons des femmes au lendemain d’une « crise de nerfs ». L’une choisit son partenaire pour retrouver l’orgasme et exorciser son mari mort, une autre a perdu son partenaire et égorge une jeune fille équivalente, une autre parle avec ses parents morts et accuse son fils de ne pas les entendre. Comme le dit le fils d’un psychiatre, en écho à la rhétorique paternelle, « chez certaines femmes, en particulier les femmes jeunes, les manies les plus révélatrices se montrent une fois que la crise est passée » (p.56). Mais ce sont surtout des femmes qui se font dans leur relation aux hommes, autant que ces derniers dans leur interaction avec elles, au point qu’ensemble ils configurent un sujet de la mésentente post rhétorique du couple, quand il n’y a plus de discours donneurs de leçons ou de compensation qui expliquent les faits les plus élémentaires de leur désamour. Dans un conte précoce déjà (1971), elle lui dit à lui : « J’ai besoin que tu restes avec moi jusqu’à ce que je puisse te quitter » (p.295).

Mais l’angoisse émotionnelle ils la vivent tous deux, comme une autre révélation. Le couple illustre une perplexité plus grande. « Et cela pour moi signifia l’incertitude » (p.331), dit un personnage, déclarant son non-savoir comme l’ultime certitude ; « C’est à dire, je n’ai jamais su… ». L’incertain, par cela même, est conclusif et dénonce la vulnérabilité du sujet. Dans un autre récit, le narrateur, un jeune homme, sait déjà différer cette émotion : « Ils savaient que je mentais, pour adoucir l’incertitude » (p.254). Encore une fois, le discours sert à établir des complicités et des distances, pour tisser l’intimité. D’autres personnages attendent avec « trouble et anxiété » (151) et reconnaissent « le chagrin de leur contrariété » (p.199). Le père de Criaturas musicales se sent « plutôt perplexe (…) dominé par une étrange sensation de désarroi ». Ce balbutiement émotionnel, sans « rage ni reproche », est aussi l’abîme de la parole, là où le sujet se rend à la matière émotive, qui le remplace et préserve. Il n’est plus fortuit que la fille s’appelle Pilar et la cantatrice Callas.

Par ailleurs, Ampuero est parvenu à communiquer un humour péruvien, une faculté de bonhomie et d’emportement que nous identifions immédiatement comme l’intonation d’une saga nôtre. Au hasard des voyages, cette idiosyncrasie aimable et familière colore les jugements et la logique singulière d’un récit de l’exil péruvien, qui reste à étudier et qui révèlerait quelque chose du pays. Kim Novak en París [Kim Novak à Paris], par exemple, est une version actuelle de l’agonie de l’érotisme libre : le personnage termine en vidéo sexuelle, métaphore de sa faute, de sa condition de « rêveur imprudent » (p.138). Le narrateur expose ici une logique uniquement péruvienne lorsqu’il dit : « Comme il n’avait pas entendu son nom quand on parlait de peintres péruviens en France, je m’abstins de formuler la moindre question sur son travail » (p.130). Moins laborieux, plus naturel, serait de l’interroger précisément pour cette raison. Más allá del amor a los perros [Au-delà de l’amour des chiens] est une excellente version de ces Péruviens indemnes, dont la logique croit que des chiens avec des habitudes et des horaires doivent avoir des problèmes, et requièrent, par conséquent, d’être déprogrammés au moyen de petites valses et bringue contagieuse. La culture est, au bout du compte, l’espace partagé d’une subjectivité qui nous nourrit.

Créatures de l’émotivité, les personnages d’Ampuero se reconnaissent dans le lignage de la perplexité :

« — Vous êtes une drôle de bête, docteur.
— Merci – dit Perales. vous aussi » (p.403)

Perales est un jeune médecin de garde ; l’autre, un homme désenchanté qui a essayé de se suicider et prévoit de ne pas échouer la prochaine fois. Mais le médecin le convainc de se donner un délai, d’attendre le début de l’été, d’aller à la plage, de nager, et, si ensuite il décide de se tuer, de faire ce qu’il voudra. Ainsi, le conte même est toujours un délai reconduit, une fable d’exhortation et de recommencements. Il a pour tâche médicale de réparer le non-sens, de surmonter l’incrédulité. Il raconte, pour cela, l’étonnement d’une vie toujours commune.

 

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ARTICLE #2

LES SEPT MAGNIFIQUES

PAR ALFREDO BRYCE ECHENIQUE
JUILLET 2012

SOURCE

 

Sont arrivés entre mes mains, il y a quelques semaines, en un seul gros volume, très soigneusement présenté par la maison d’édition Norma, les sept livres de contes écrits à ce jour par l’épatant et toujours surprenant écrivain qu’est Fernando Ampuero. Je devais alors partir en voyage dans différents pays et villes européennes et j’ai choisi d’emporter avec moi, toujours à portée de main, ce pavé de presque cinq cents pages et de grand format, Fantasmas del azar [Spectre du hasard]

Et ce gros volume, présenté en plus comme « contes complets », a été non seulement ma salvation sous cette canicule européenne, semée de visites à des amis qui ne vont pas bien et dont la douleur ou la tristesse sont contagieuses, et dans la jungle des aéroports paralysés et furieux à cause des grèves incessantes à Madrid, à Barcelone, à Paris, à Rome, et même dans la ville habituellement ordonnée et sereine de Turin. En tout cas, contre la colère, contre l’hystérie nerveuse et la canicule, pour ce qui est de moi – et je parierai que pour n’importe quel lecteur aussi – les sept magnifiques livres de contes que Fernando Ampuero vient de réunir et de publier m’ont laissé, en plus, absolument convaincu que notre immense et tant aimé Julio Ramon Ribeyro a déjà le grand successeur qu’il mérite en tant qu’auteur de contes.

Des jeunes gens indifférents ou colériques qui cherchent sur les plages de notre littoral un destin imprécis, des jeunes filles qui ne sont que le refuge du guerrier et les très brefs récits qui voient le jour pour la première fois dans la septième et dernière partie de ce grand livre sont une solide démonstration que pour Fernando Ampuero il n’y a pas d’apologie vraie ou d’une quelconque valeur et qu’il n’essaye pas non plus de nous démontrer quoi que ce soit. Par contre, il s’agit bien de montrer une réalité brutale et nue, inexorable, inéluctable, et même absurde, puisque pour l’auteur un drame est quelque chose de total, fermé et compact comme un galet, impénétrable par l’esprit, complètement indifférent à nos jugements et commentaires, comme s’il s’agissait d’une catastrophe naturelle, d’une avalanche ou d’une gigantesque et irrépressible fuite de pétrole.

Dans la majeure partie des récits d’Ampuero, toute morale participe du sentiment que les choses pourraient ou auraient dû être autrement, et qu’il aurait juste suffit de quelques précautions ou préventions pour éviter le pire ou le surmonter, de telle sorte que, très souvent, d’un point de vue moral, tout reste à refaire, de la même manière que la fatalité se présente à nous comme quelque chose que nous pourrions avoir choisi ou pas. Cependant, c’est le langage de la fatalité qui triomphe, encore et encore, et il y a peu ou rien à dire de la réalité, sauf qu’elle est ce qu’elle est et que tout le reste ne sont que des illusions de notre esprit ou de notre cœur.

Dans Fantasmas del azar [Spectre du hasard] à de rares exceptions, nous nous trouvons face à la réalité même et face à un immoralisme dans lequel tout jugement de valeur n’est rien d’autre que pure et vaine subjectivité. Le monde qu’observe Ampuero a une dette en rien lointaine avec celui de Nietzsche, en tant qu’il est totalement dépourvu d’une autre intention ou signification que celle de sa pure et brutale présence et qu’y règne en plus une sorte de solitaire et splendide nécessité, mais aussi splendide et solitaire, aussi resplendissante et nue que celle d’un soleil qui brillerait dans la vide splendeur de l’infini, et toujours au-delà du bien et du mal.

Nous savons que Fernando Ampuero est un écrivain réaliste, mais si nous comprenons par réalisme la soumission du regard à la perception commune : le monde que l’auteur de ces sept magnifiques livres de contes observe n’est autre que le présent, mais si nous acceptons aussi que par ces termes nous nous référons à une acceptation tragique des choses, à leurs absurdes et implacables enchaînements et, surtout, à un monde livré à la violence et à la duperie, d’une vie sans aucun recours contre le verdict incontestable des faits, d’une société dans laquelle le fort dévore le faible et dans laquelle, en plus, le désir de pouvoir est la seule loi connue.

 

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