Aberto Barrera Tyszka : un observateur du monde contemporain

 

ALBERTO BARRERA TYSZKA.
JOURNALISTE, SCÉNARISTE ET ROMANCIER

 

 

Alberto barrera Tyszka conjugue les regards du journaliste, du scénariste et du romancier, en témoignent les références proposées.

Dans sa chronique « Les nouveaux crimes », c’est à la violence d’État lorsqu’elle attente à la liberté de circulation des opinions qu’il s’en prend ; lors de la conférence « Écriture et kitch : comment mourir d’amour en Amérique latine », c’est à une très vivante analyse du roman feuilleton qu’il se livre. Enfin, « Écrire pour la télévision n’est jamais simple : le scénario original n’apparaît jamais à l’écran », parcourt le lien entre l’écriture du roman feuilleton et une autre pratique de la littérature.

 


AU SOMMAIRE DE LA PAGE…

1. Les nouveaux crimes.

2. Écrire pour la télévision n’est jamais simple.


 

OPINION

LES NOUVEAUX CRIMES

PAR ALBERTO BARRERA TYSZKA

 

EL NACIONAL, JUILLET 2009
SOURCE

 

Les nouveaux crimes. L’État totalitaire souhaite tout contrôler. Il parle de démocratiser la plage des fréquences radio afin de la garder pour lui.

Voilà ce que semble être le message du Gouvernement : les délits aussi se démodent. Ils perdent du prestige, cessent d’être importants. Un assassinat n’est plus ce qu’il était il y a des années. Les balles perdues ne sont plus désormais qu’un show médiatique. C’est ce qu’a dit le député Pedro Lander cette semaine. « Les médias altèrent la réalité (…) ils vendent des matrices d’opinion sur l’insécurité ».

Le problème réel n’est pas la violence mais la manière de raconter la violence. Les homicides n’existent qu’à la télévision.

C’est la même chose avec la corruption. Si ce n’était dans les médias, personne ne parlerait de la corruption. C’est un délit franchement démodé. Aussi vieux qu’un Betamax, que la gélatine de fruits, que le papier carbone. C’est la plaie, barbant. Tout le monde s’en fiche. La faute en est aux médias qui se plantent en mentionnant cette trivialité. Ce n’est pas du journalisme : c’est du sabotage.

Parce que maintenant nous avons de nouveaux délits. De nouvelles formes de soupçon et, bien entendu, de nouvelles formes de surveillance. Tout groupe qui se propose de rester au pouvoir de manière indéfinie, tôt ou tard finit par produire ses propres maladies, ses propres paranoïas, ses crimes. Le gouvernement bolivarien n’est pas une exception. Tandis que nous continuons à attendre que l’on dise au pays qui a tué Danilo Anderson, le Gouvernement cherche désespérément plus de délits, plus de lois, plus de culpabilités, plus de façons de traquer les autres.

Les autres : voilà un autre indicateur différent pour pouvoir pondérer ou apprécier la qualité démocratique d’une société.

Les autres, les différents, les indépendants, les divers…

Ils existent ? Où sont-ils ? Comment sont-ils ? Que disent-ils ? Quel espace ont-ils, dans quel média s’expriment-ils ? Un projet dictatorial ne comprend pas les autres. Non seulement il ne les tolère pas : il ne les conçoit même pas. Il ne peut accepter leur existence. Cela est encore plus important que la définition de gauche ou de droite dans laquelle tout projet totalitaire tente de se draper. Les autres ne sont qu’un objet, un objectif, du pouvoir.

Le ministre Rafael Ramirez est d’ordinaire très implacable.

Il parle peu mais quand il parle il n’y va pas de main morte.

Il semble ignorer les nuances, les stratégies discursives.

Il y a déjà quelques années, avec son « rouge-petit rouge », il a résumé de manière brutale la volonté d’un État qui parie résolument sur l’apartheid politique. Cette semaine, à nouveau, il a lâché une autre phrase qui dénonce, de façon scandaleuse, la conception que le Gouvernement se fait des citoyens et de leurs libertés : qui n’est pas ouvertement et proactivement avec le Gouvernement, peut-être tenu pour conspirateur.

Qu’est-ce qu’un conspirateur ? Selon cette définition, quiconque. Il ne s’agit plus de s’abstenir, de ne pas signer contre le Président, de vivre et de mourir en se taisant. Maintenant le Gouvernement exige plus. Conspirateur est celui qui ne met pas la chemise rouge. C’est celui qui n’appuie pas de manière affirmée le processus. Non seulement celui qui critique, le putschiste et l’oligarque, mais aussi celui qui veut se faire tout petit, celui qui ne se manifeste pas en faveur. La position de Ramirez est très claire : d’entrée, être fonctionnaire équivaut, ni plus ni moins, qu’à militer au PSUV.

Qui n’est pas avec Chavez est un délinquant. Et que celui qui n’est pas content s’en aille. Maintenant le Venezuela appartient à tous.

Il y a bientôt deux semaines, le procureur Luisa Ortega Diaz a proposé la création d’un outil légal qui puisse sanctionner les « délits médiatiques ». Cela fait partie de la même chose. On veut nous imposer un type de société fondée sur la censure et sur la peur, régie par le jugement discrétionnaire d’un pouvoir unique. Qui décide ce qui est de l’information et ce qui est opinion ? Dans quel bloc opératoire peut-on les séparer ? Avec quelle table évalue-t-on les contenus médiatiques qui sont supposés abîmer la santé mentale des Vénézueliens ? À nouveau : les autres existent. Et ils ont le droit de produire et de consommer des versions différentes de ce qui se produit. Ainsi est la vie en dehors des casernes. Ils devraient le savoir. « Un État affamé est plus atterrant qu’un homme affamé », a dit Osip Mandelstam, poète russe, mort dans les camps de travail du stalinisme. L’État totalitaire n’est jamais rassasié. Il transforme son anxiété en destin.

Il désire tout contrôler, tout connaître, tout soumettre. Il parle de démocratiser la plage des fréquences radio pour, justement, la conserver, la monopoliser. Il tente de réglementer les libertés en matière d’opinion pour criminaliser la différence. Il déclare que quiconque n’est pas dévot est un conspirateur, pour transformer les autres en ennemis. Voilà le sens de sa faim : envahir, occuper, supprimer les autres.

Fini de rire. On ne peut être ni-ni. Si tu te tais, tu seras suspect.

Entre le « Patrie, socialisme ou la mort ! » et le silence, il y a aussi maintenant quelques années de prison.

 

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OPINION

« ÉCRIRE POUR LA TÉLÉVISION N’EST JAMAIS SIMPLE : LE SCÉNARIO ORIGINAL N’APPARAÎT JAMAIS À L’ÉCRAN »

PAR ALBERTO BARRERA TYSZKA

 

ABC GUIONISTAS, DÉCEMBRE 2011
SOURCE

 

La télévision n’est pas une boîte stupide par définition, même s’il est vrai qu’il manque une bonne télévision, remarque l’écrivain et scénariste vénézuelien Alberto Barrera Tyszka, Prix Heralde 2006, auteur du scénario pour la télévision «  Nada personal »  [Rien de personnel] et auteur de « Rating », son roman le plus récent.
Avec n’importe quelle histoire on peut faire une télévision intelligente, le problème c’est ce que veulent les chaînes de télévision, explique-t-il. « La boîte n’est pas stupide par définition, bien que oui il existe une télévision de mauvaise qualité, pauvre, sans imagination et qui ne provoque pas le téléspectateur », dit-il.

Selon lui, pendant longtemps il a été facile d’incriminer à la télévision tous les problèmes qui existaient. Mais aujourd’hui il existe la télévision par câble et cela augmente les possibilités de 5 à 360 canaux, ajouté à l’existence d’Internet, qui a démocratisé l’expérience.

« Si bien qu’il faudra voir si Internet est une boîte stupide. Peut être la boîte elle-même s’est-elle transformée. Bien que l’avantage, c’est que le pouvoir ce n’est plus la boîte qui le détient, mais les usagers. Cela redéfinit la télévision. », note-t-il.

Cependant, il reconnaît que les feuilletons télévisés, à une époque, furent responsables de l’éducation sentimentale de tout un continent. « Ils ont rempli un vide que l’éducation ou la famille n’a pas comblé. Et quand je dis cela, je rapporte que pendant longtemps le discours sur la sentimentalité et le féminin ont résidé dans le feuilleton ».

Il y avait des histoires d’amour, où les femmes apprenaient sur les valeurs : virginité, fidélité et chasteté. Il faudrait voir le nombre de fois ou apparaît le mot mariage contre le mot orgasme qui n’apparaît jamais, explicite.

Ces séries définissaient le modèle de la femme soumise qui attendaient toujours l’homme de leur vie et, la seule fois où elles se trouvaient avec lui, elle tombaient enceintes, et même si c’étaient des indiennes huicholas, elles étaient interprétées par des actrices blanches.

« Cela représentait tout un canon moral, qui se basait même sur une vérité questionnée : être heureux et être marié est la même chose ou que le destin de la femme est le mariage.

LITTÉRATURE. Cependant, l’auteur de También el corazón es un descuido [Le cœur aussi est un oubli] et Hugo Chávez sin uniforme. Una historia personal [Hugo Chávez sans uniforme. Une histoire personnelle], admet que plus que les scénarios de feuilletons, il préfère la littérature.

« Moi j’aime la littérature. J’aime écrire et j’écris des feuilletons pour survivre. La télévision n’est pas un genre littéraire, c’est un genre audiovisuel », reconnaît-il. Bien que les feuilletons aient une matière première littéraire aussi importante que la direction et la production.

Ma littérature est liée à une narration forgée dans l’histoire du conte, pas trop remplie d’images, mais oui avec peu d’adjectifs, en lien avec la tradition nord-américaine », décrit-il.

Cependant, il remarque qu’écrire pour la télévision n’est pas simple, car l’argument original n’apparaît jamais à l’écran. Le produit final est le fruit de l’intervention de bien d’autres participations, si bien que c’est une espèce d’auteur choral dans lequel nous sommes tous », précise-t-il.

Toutefois, l’une des choses dont il remercie le genre audiovisuel est la possibilité de vivre pour écrire, et avoir des expériences de télévision différentes parce que l’on peut faire de la télévision pas forcément stupide, dit-il.

Tel est le cas de sa participation dans Nada personal (1996) et Demasiado corazón (1998) avec la production Argos, qui a été opportune parce qu’elle a essayé de faire des feuilletons à caractère politique et de rupture.

Je pense qu’aujourd’hui la télévision a beaucoup changé, signale-t-il, parce qu’elle a moins d’importance et de pouvoir. l’importance du câble dans l’audience est fondamentale et dans des pays comme le Venezuela où le piratage est très répandu et où beaucoup de gens ont accès à des câblages pirates, c’est bon pour les spectateurs, conclut-il.

 

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