Fernando Ampuero : un entretien avec Gabriel García Márquez obtenu grâce à des signes et des bouts de papier

 

 

Par Efraín Rodríguez Valdivia
La República, le 2 novembre 2012

SOURCE

 

Traduit de l’espagnol (Pérou) par Magali Homps

 

L’enchanteur des menteurs. Cet homme qui a ridiculisé César Hildebrandt dans El enano [Le nain] a pratiqué le journalisme et la littérature. Il a réussi l’exploit d’interviewer Jorge Luis Borges, Ernesto Sábato et Gabriel García Márquez, ce qui n’est pas le cas de n’importe quel journaliste.

 

Gabriel García Márquez avait l’air de s’ennuyer à mourir. C’était en 1986. À La Havane, capitale de Cuba, Fidel Castro avait convoqué les pays latino-américains non alignés qui ne voulaient pas payer leur dette extérieure. Invité par Fidel, Gabo [Gabriel García Márquez] se trouvait à la table principale, regrettant peut-être d’assister à un sommet où l’on parlait de chiffres, de taux d’intérêts, de taxes. Rien de très poétique pour le Colombien.

Dans la liste des rebelles, il y avait le Pérou avec son président Alan García qui proposa depuis Lima aux pays endettés de ne payer que 10 % de leur dette. Castro ne voulut pas rester au second plan et convoqua un sommet auquel assistèrent 700 journalistes accrédités. Une de ces accréditations avait été accordée au journaliste et écrivain Fernando Ampuero.

« C’était une époque où Gabo ne donnait plus d’interviews. Quatre ans auparavant, l’Académie suédoise lui avait octroyé la plus haute distinction des lettres », se souvient le journaliste péruvien.

Ampuero commença à envoyer des petits papiers avec des messages au Prix Nobel pour lui arracher une interview. « J’en ai envoyé quatre qui se sont perdus parmi le personnel de la sécurité de l’événement. En revanche, le cinquième a été le bon et est arrivé jusqu’à lui. »

« Pourquoi ne parlerions-nous pas de littérature ? Je suis un journaliste péruvien et je suis au milieu de la presse. Causons », était ce que Ampuero avait écrit sur ce bout de papier

Gabo, en lisant la note, y a trouvé sa planche de salut. Il leva la tête et chercha du regard le jeune homme qui s’était décrit dans le message. Il l’identifia et l’écrivain colombien lui fit un signe avec l’index droit pour qu’ils se retrouvent à la porte arrière de l’enceinte. « Nous avons parlé de son processus créatif et d’autres choses. Ça a été une expérience très agréable », acquiesce Fernando Ampuero lors de l’une de ses dernières visites au festival d’Arequipa.

Mais ce n’est pas son unique exploit. Cet écrivain d’une soixantaine d’années à la barbe blanche et au rire franc a aussi interviewé Jorge Luis Borges et débattu avec Ernesto Sábato. Il a agréablement discuté de littérature avec Mario Vargas Llosa à Lima, en compagnie du regretté poète Antonio Cisneros.

 

LE VERRE AVEC SáBATO

C’était le milieu des années 1970 et Ampuero se trouvait à Buenos Aires pour rencontrer l’auteur de El Túnel [Le tunnel]. Il savait qu’il vivait rue Severino Langeri, dans le quartier ouvrier de Santos Lugares, mais il l’aborda au théâtre Regina à la sortie d’un récital. À cette occasion, Ernesto Sábato avait lu des passages de son roman Sobre héroes y tumbas [Héros et tombes], au milieu d’un théâtre plein à craquer, tandis que le guitariste argentin Eduardo Falú accompagnait la lecture de ses accords. Il parvint à le convaincre d’échanger avec lui, à grand renfort d’humour et de malice. Sábato était déjà mondialement connu. Ils se rendirent dans un bar et la conversation démarra par la colère et la réprimande de l’Argentin à qui on demandait de répondre à des questions sur sa dispute avec García Márquez. Les eaux se calmèrent grâce au spiritueux et une discussion s’en tenant à la politique. Au milieu de la conversation, une femme d’une vingtaine d’années s’approcha de l’auteur de El túnel pour lui murmurer son admiration à l’oreille. L’écrivain l’invita à s’asseoir et lui rendit son affection par un mensonge. « Je viens souvent dans ce bar et je t’y vois souvent. Certains personnages de mes romans s’inspirent de toi », dit Sábato. « Comme tous les écrivains, celui-ci était un menteur professionnel. C’était la première fois que l’Argentin voyait cette jeune femme », s’insurge Ampuero en riant. Sábato, derrière sa moustache et ses lunettes en écailles, derrière la littérature et sa passion pour la physique, était le séducteur portègne classique.

 

BORGES ET SA CICATRICE

En 1981, il obtint un entretien avec Jorge Luis Borges à Buenos Aires. Ampuero arriva avec une chemise jaune au rendez-vous. C’était un repère pour que l’écrivain de Historia Universal de la infamia [Histoire universelle de l’infamie] le distingue. Borges était plongé dans le nébuleux clair-obscur de sa cécité. Avant de commencer, Ampuero prit un moment pour observer chaque mouvement de l’écrivain de 82 ans et parvint même à assister à des détails de sa vie privée. Il vivait dans un appartement modeste, où le salon faisait aussi office de salle à manger et de bibliothèque, et aimait les raviolis, selon son employée Fanny, une Indienne d’origine Guarani. Le contact s’établit mutuellement entre Ampuero et Borges, et finit par une série de caresses sur le crâne de l’écrivain. Cette fois, Borges avoua qu’il avait écrit son mythique conte Tlön, Uqbar, Orbis Tertius à cause d’un incident avec une fenêtre. « Il m’a dit de toucher une cicatrice sur sa tête et de vérifier que la marque était bien là comme la source de ses contes. » Toutefois, des années plus tard, Fernando Ampuero remarqua que Borges changeait souvent un peu son histoire. « J’ai lu dans une autre interview que ce n’est pas Tlön, Uqbar, Orbis Tertius que Borges avait écrit grâce à sa cicatrice mais El Sur. C’était un menteur, un interviewé professionnel. Mais malgré tout sa cicatrice était bien réelle », indique Ampuero en souriant.

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